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University of Ottawa
http://www.archive.org/details/delafrance06hein
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a/ oeuvres complètes
Ç^fel^W- DEv J
i HENRI HEINE
DE LA FRANCE
CALMANN LEVY, ÉDITEUR
ŒUVRES COMPLETES
DE
HENRI HEINE
Nouvelle édition, ornée d'un portrait gravé sur acier
Format grand in- 18
keisebilder, tableaux de voyage, précédés d'une étude sur Henri
Heine, par Théophile Gautier 2 vol.
correspondance inédite, avec une introduction et des
notes 2 —
IE LA FRANCE 4 —
DE l'allemagne 2 —
LUTÈCE
POÈMES ET LÉGENDES
DRAMES ET FANTAISIES
DE TOUT UN PEU
DE L'ANGLETERRE
SATIRES ET PORTRAITS
ALLEMANDS E ' FRA>ÇAIS
Imprimerie D. Baroin et G>e, à Saint-Germain.
DE
LA FRANGE
PAR
HENRI HEINE
NOUVELLE ÉDITION
iSÇ3&&
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$
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRE?
3, RUE AUBER, 3
1884
Droits de reproduction et de traduction réservés.
17
•Al
mi
r
Il y a quoique chose de plus remarquable peut-être «nje
l'étendue de l'intelligence, la richesse et la hauteur de l'es-
prit, c'est la force de l'àme, cette puissance qui élève par-
fois l'être humain au-dessus des douleurs et des épreuves
de la vie, et qui , lui donnant à la fois un calme et un cou-
rage d'une rare grandeur, le met à même dans ce cas de
tenir en échec, non-seulement toute souffrance, mais la mort
elle-rnème. C'est le spectacle qu'ont donné les dernières
années du poëte éminent qui a écrit ce livre.
Jusqu'au dernier moment, je pourrais presque dire jus-
qu'à la dernière heure, il a lutté contre le mal capricieux et
terrible qui lui avait déjà infligé une agonie de huit années.
11 revoyait les livres anciens, il créait les nouveaux; puis,
pour se délasser de tant de fatigues, il laissait tomber de sa
plume, ou pour parler plus exactement, de son crayon,
quelques-uns de ces chants qu'on dirait inspirés par un
effet de l'émulation de l& muse tudesque et de l'esprit
gaulois.
Aussi quand, par ie fait d'un sentiment de confiance dont
4
je me sens très-hondré , je fus chargé de recueillir toutes
ces richesses littéraires, de les classer, de les compulser
avec soin et d'en faire part au public, je n'éprouvai aucune
surprise en- trouvant, à côté de poésies inédites, un exem-
plaire de la Fiance corrigé de la main de l'illustre mou-
rant. Le poète qui sentait sa fin approcher avait eu assez
de sang-froid, d'empire sur soi-même et de laborieuse intré-
pidité pour parcourir d'un bout à l'autre cette œuvre, qui
date des premières années de son séjour en France. Il y
avait introduit quelques changements, fait quelques sup-
pressions, ajouté de nouveaux passages. En un mot, il avait
préparé une édition nouvelle, et il semble que la mort ait
attendu qu'il eût fini son travail pour réclamer sa haute
proie.
Mon premier soin, on le conçoit, est de poursuivre pieu-
sement l'idée d'Henri Heine et de présenter au public un
livre qu'il lui avait destiné lui-même. J'y ai joint quelques
lettres écrites en 1838 à M. Auguste Lewald, directeur de la
Revue théâtrale à Stuttgart. Ces lettres , rédigées primiti-
vement en allemand, furent traduites en français et publiées
par le poète dans la Revue du dix-neuvième siècle, recueil
qui s'imprimait alors à Paris. Henri Heine voulait les joindre
au livre de la France, et je ne fais à cet égard que suivre
sa pensée en les faisant imprimer de nouveau corrigées
comme elles l'ont été par l'auteur. Quant à la place qu'elles
occupent, j'ai cru devoir la leur donner et les mettre à Id
suite des lettres adressées en 4832 à la Gazette universelle
d'Augsbourg, d'abord parce qu'elles leur sont postérieures,
suite parce qu'elles forment, à mon avis, comme une
sorte de post-script uni de ce que l'illustre auteur de Lutèce
avait déjà écrit sur la France.
Je n'ajoute plus rien. Ce n'esi pas à moi, c'est au public
qu'il appartient d'apprécier un livre du genre do celui que
je mets sous ses yeux. C'est à lui sur tout qu'il convient do
confirmer le jugement, si éclairé et si flatteur, qu'il en a
déjà porté plusieurs fois. Puisse seulement mon interven-
tion, si faible qu'elle soit, avoir pour résultat de lui procurer
un nouveau plaisir et d'attirer une fois de plus sur une
mémoire si chère et si honorée l'attention bienveillante , la
sympathie respectueuse de tous ceux dont le cœur et l'esprit
sont sensibles aux œuvres du génie 1
HENRI JULUr
Fttts, le 18 juillet 1Ô56.
PREFACE
L'ÉDITION ALLEMANDE.
« Ceux qui savent lire remarqueront bien d'eux-mêmes
dans ce livre que les plus grands défauts ne m'en peuvent
être imputés, et ceux qui ne savent pas lire ne remarque-
ront rien du tout. » Ce simple syllogisme, dont le vieux
Scarron a fait précéder son Roman comique, je pourrais aussi
ie mettre en tètf- de ces pages plus sérieuses.
Je publie ici une série d'articles et de bulletins quotidiens
que j'ai écrits pour la Gazette universelle cfJngsbourg ,
selon les exigences du moment, au milieu de circonstances
orageuses de toute sorte, dans un but facile à deviner et
sous le bon plaisir de restrictions qu'on devinera mieux
encore. Je suis obligé de publier et de resserrer en forme
de livre, et sous mon nom, ces feuilles anonymes et légères,
son qu'aucun autre, comme j'en ai été menacé, ne les
réunisse à sa guise, ne les mutile selon son caprice, ou n'y
mêle des produits étrangers qu'on m'attribuerait à tort.
Je proute de cette occasion pour déclarer de la manière la
plus positive que, depuis deux ans, je n'ai pas fait imprimer
une seule ligne dans un journal politique allemand autre que
6 PRÉFACE.
la Gazette tfJagsbourg. Celle-ci, qui mérite si bien l'auto-
rité si réputée dont elle jouit, et qu'on pourrait nommer la
Gazette universelle de l 'Europe, m'a paru, en raison de
cette autorité et de son immense débit, la feuille la plus
.aite pour des articles qui n'avaient en vue que la connais-
sance du présent. Si nous arrivons à ce point, que la grande
masse comprenne le présent , les peuples ne se laisseront
plus exciter à la haine et à la guerre par les écrivains ser-
vîtes de l'aristocratie; la grande confédération des peuples, la
sainte-alliance des nations se formera ; nous ne serons plus
forcés, par défiance mutuelle, de nourrir des armées per-
manentes de meurtriers au nombre de quelques centaines
de mille; nous utiliserons au profit de l'agriculture leurs
glaives et leurs chevaux , et nous aurons enfin paix , aisance
et liberté. Ma vie restera consacrée à cette mission : c'est
mon emploi à moi. La haine de mes ennemis peut servir de
garant que j'ai rempli jusqu'à -ce jour cet emploi fidèlement
et avec honneur. Je me montrerai toujours digne de cette
haine. Mes ennemis ne prendront pas le change, lors môme
que mes amis, au milieu du tumulte des passions, en vien-
draient à tenir pour tiédeur mon calme raisonné. Sans doute
ceux-ci me méconnaîtront moins aujourd'hui que naguère ,
alors qu'ils croyaient toucher au but de leurs vœux et que
l'espérance de la victoire enflait leurs voiles. Je ne pris au-
cune part à leurs folles illusions, mais j'en prendrai toujours
à leur malheur. Je ne rentrerai point dans ma patrie, tant
qu'un seul de ces nobles fugitifs, qu'un enthousiasme trop
sublime a empêchés d'écouter la raison, languira sur la terre
étrangère et dans l'affliction. Je mendierais une croûte do
pain auprès du Français le plus pauvre, plutôt que fo
prendre du service sous ces orgueilleux protecteurs, dans
la patrie allemande, ces hommes qui tiennent la modération
de la força pour lâcheté, ou même pour un prélude de
transition au servilisme, et Gwsidèreuîi notre plus bello
PRÉFACE. 7
voit u, la foi aux nobles sentiments d'un adversaire, comme
une stupidité héréditaire chez la race plébéienne. Je ne
rougirai jamais d'avoir été trompé par ceux qui faisaient
luire à nos yeux de si belles espérances. « Comme tout de-
vait s'arranger entre eux et nous de la manière la pins
aimable ; comme nous devions gardor une aimable modéra-
tion, afin que les concessions ne fussent pas forcées et par-
tant stériles; comme ils voyaient bien eux-mêmes qu'on no
pouvait sans danger nous retenir plus longtemps notre
liberté!... » Oui, nous avons été dupes encore une fois, et
nous devons avouer que le mensonge a de nouveau remporté
une grande victoire et moissonné de nouveaux lauriers.
Dans le fait, nous sommes les vaincus; et depuis que la
fourberie héroïque a été officiellement publiée, depuis la
promulgation des déplorables résolutions de la diète germa-
nique en date du 28 juin, notre cœur se noie dans l'affliction
et dans la colère.
Malheureuse patrie! quelle honte t'est réservée si tu
supportes cet outrage! Que de douleurs, situ ne le sup*
portes pas !
Jamais peuple n'a été insulté plus cruellement par les
hommes du pouvoir. Ce n'est pas seulement parce que ces
ordonnances de la diète présupposaient que nous trouverions
tout pour le mieux; mais on voudrait absolument nous faire
croire que nous n'avons éprouvé en cela ni tort ni préjudice.
Mais si vous avez pu attendre avec confiance de notre part
une soumission servile, vous n'aviez pas du moins le droit
de nous prendre pour des imbéciles. Une poignée de gen-
tillàtres, qui n'ont rien appris qu'un peu de maquignonnago,
de coups de volte dans les jeux de cartes, de tours de gobe-
lets, ou quelque autre misérable métier de fripons, à l'aide
duquel on peut au plus ébahir les paysans dans les foires,
s'imaginent pouvoir éblouir tout un peuple, bien plus le
peuple qui a inventé la poudre et l'imprimerie, et la critique
8
PRKFAf.E.
de la raison pure. Cet affront immérité , de nous avoir sup-
posés plus sots que vous ne l'êtes vous-mêmes, de vous être
figuré que vous pouviez nous tromper, c'est là l'affront le plus
offensant que vous nous ayez fait en présence des peuples qui
nous contemplaient et qui attendent avec impatience ce que
nous ferons. Il n'est plus seulement question de la liberté,
disent-ils; il s'agit aujourd'hui de l'honneur.
Je ne veux pas inculper les princes constitutionnels alle-
mands; je connais l'embarras de leur situation: je sais
qu'ils languissent dans les chaînes de leurs petites camaril-
las et ne peuvent être responsables. Et puis, ils ont aussi été
embauchés, à l'aide de contraintes de toute espèce, par l'Au-
triche et par la Prusse. Nous n'avons pas l'intention de les
injurier, mais bien de les plaindre. Tôt ou tard, ils recueil-
leront les fruits les plus amers de la mauvaise semence. Les
insensés ! ils sont encore jaloux les uns des autres, et pen-
dant que tout œil clairvoyant entrevoit qu'ils seront à la fin
médiatisés par l'Autriche et par la Prusse, toutes leurs idées,
tous leurs efforts ne tendent qu'aux moyens d'arracher au
voisin une parcelle de son petit territoire: semblables, en
vérité, à ces voleurs qui, pendant qu'on les mène pendre,
se dévalisent encore les uns les autres.
Nous ne pouvons accuser sans réserve, à raison des hauts
faits de la diète germanique, que les deux puissances abso-
lues, l'Autriche et la Prusse. Je ne saurais préciser quelle
part de reconnaissance chacune d'elles peut réclamer do
nous. Il me semble cependant que l'Autriche a su de nou-
veau reporter sur les épaules de son sage confédéré tout
l'odieux de ces actes éclatants. Au fait, nous pouvons com-
battre contre l'Autriche, hii livrer hardiment un combat à
mort, et le glaive à la main; mais nous sentons dans le fond
du cœur que nous ne sommes pas fondés à insulter cette
puissance avec der paroles offensantes. L'Autriche a tou-
jours été un ennemi franc et loyal, qui n'a jamais nié ni
PREFACE. 5)
même suspendu un seul instant sa lutte contre le libéra-
lisme. Metternich n'a jamais fait les doux yeux à la déesse
de la liberté ; jamais, dans l'inquiétude de son cœur, joué le
démagogue -, jamais chanté Tes chansons d'Anidt, en buvant
la bière branche du Brandebourg; sauté a^ec Jahn des
sauts gymnastico-patriotiques sur la Haasenheide; il n'a
fait jamais de la bigoterie piétiste; il n'a jamais pleuré sur
les détenus des forteresses , pendant qu'il les y tenait à la
chaîne. On a toujours su ce qu'il pensait à cet égard, toujours
su qu'il fallait se garder de lui, et l'on s'en est fort bien
gardé. C'a toujours été un homme sûr, qui ne nous a jamais
trompés par de gracieuses œillades, ni révolté par des ma-
lices privées. On savait qu'il n'agissait ni par amour, ni par
haine mesquine, mais grandement, et dans l'esprit d'un
système auquel l'Autriche est demeurée fidèle depuis trois
siècles. C'est le même système pour lequel l'Autriche a com-
battu contre la Réforme, le même pour lequel elle a engagé
la lutte avec la révolution. Pour ce système ont combattu
non pas seulement les hommes, mais encore les femmes de
la maison Je Habsbourg. C'est pour le maintien de ce sys-
tème que Marie-Antoinette livra le combat le plus hardi
dans les Tuileries ; pour ce système que Marie-Louise qui,
déclarée régente, aurait dû combattre pour son mari et
pour son fils, s'en abstint dans ce même palais des Tuile-
ries, et déposa les armes; pour ce système que l'empereur
François a renié les sentiments les plus chers, et supporté
d'indicibles souffrances de cœur; il porte encore en ce mo-
ment le deuil de son petit-fils chéri qu'il a immolé à ce sys-
tème : cette nouvelle douleur a bien courbé la tête blanchie
qui porta jadis la couronne impériale d'Allemagne Ce
pauvre empereur en deuil est encore aujourd'hui le véritable
représentant de l'Allemagne malheureuse !
Pour la Prusse , nous en devons parler sur un autre ton.
Nous ne sommes du moins arrêtés ici par aucune piété
4.
iO PRÉFACE.
pour la sainteté d'une tête impériale d'^ifomagne. Que les
savants valets des bords de la Sprée rêveH un grand empe-
reur des Bcrussiens et proclament l'hégémonie et la magni-
fique et protectrice suzeraineté de la I* usse, à la bonne
heure! Mais jusqu'à présent, la couronne de Carolus
Magnus est suspendue trop haut , et les o iigts crochus des
Hohenzollern pourraient bien ne pas réussir encore à la
faire descendre jusqu'à eux et à l'ajouter clans leur escar-
celle à leur précédent butin de tant de joyacx saxons et po-
lonais. Oui , la couronne de Charlemagne est encore trop
haut, et je doute qu'elle descende jamais sur la tète badine
de ce prince engoué de moyen ôge, auquel ses barons
rendent déjà, et par avance, hommage, comme au futur
restaurateur de la chevalerie. Je crois plutôt que S. A. R. le
prince royal de Prusse ne sera, au lieu d'un continuateur
de Charles le Grand, qu'un continuateur de Charles X et de
Charles de Brunswick.
Il est vrai que , naguère encore , beaucoup d'amis de la
patrie ont souhaité l'agrandissement de la Prusse, et espéré
voir dans ses rois les chefs d'une' Allemagne une et indivi-
sible; qu'on a su amorcer le patriotisme, et qu'il y a eu un
libéralisme de Prusse, et que les amis de la liberté tour-
naient déjà des regards confiants vers les tilleuls de Berlin.
Pour moi, je n'ai jamais voulu consentir à partager cette
confiance. J'observais bien plutôt avec inquiétude cet aigle
prussien, et pendant que d'autres vantaient sa hardiesse à
regarder le soleil , moi je n'étais que plus attentif à ses
serres. Je ne pouvais me fier à cette Prusse, à ce bigot et
îong héros en guêtres, glouton, vantard, avec son bâton de
caporal qu'il trempe dans l'eau bénite avant de frapper.
Elle me déplaisait, cette nature à la fois philosophe, chré-
tienne et soldatesque, cette mixture de bière blanche, de
mensonge et de sable de Brandebourg. Elle me répugnait,
irais ai plus haut degré, cette Prusse hypocrite, avec
FRÉFACE. Il
semblants de sainteté , co Tartuffe entre les Étals.
: quand Varsovie tomba, tomba aussi le tendre ot
v manteau dont la Prusse avait si bien su se draper, ot
plus myopes aperçurent l'armure do for du despotisme
était restée cachée. Cette salutaire révélation, c'est au
malheur des Polonais quo l'Allemagne en a été rede-
vable.
Les Polonais!... Le sang tremble dans mes veines quand
j'écris ce mot, quand je pense à la conduite que la Prusse
h tenue vis-à-vis de ces nobles enfants du malheur, combien
elle s'est montrée lâche, petite, assassine! L'historien, ému
d'horreur, ne trouvera pas de paroles s'il veut raconter ce
qui s'est passé à Fischau ; c'est plutôt au bourreau à écrire
ces déshonorants hauts faits.
•
— J'entends déjà le fer rouge siffler sur le maigre dos de
la Prusse. —
J'ai lu naguère, dans la Gazette aVAugsbourg, que le
conseiller intime Frédéric de Raumer, qui s'est acquis der-
nièrement la réputation d'un révolutionnaire de S. M. le roi
de Prusse, en se révoltant, comme membre de la commission
de censure, contre une rigueur trop oppressive, venait d'être
chargé de justifier les procédés du gouvernement prussien
à l'égard de la Pologne. L'écrit est achevé, et l'auteur a
déjà reçu pour sa peine ses 200 thalers sonnants. Cepen-
dant, j'apprends qu'il n'a pas paru à la camarilla de Bran-
debourg écrit d'une manière assez servile. Quelque peu im-
portant que paraisse ce fait, il l'est pourtant assez pour carac-
tériser l'esprit des hommes du pouvoir et la position de leurs
subordonnés. Je connais pai hasard le pauvre Frédéric de
Raumer; je l'ai vu quelquefois se promener sous les tilleuls
avec sa petite capote gris-bieu et sa petite casquette bleu-
gris. Je le vis une fois en chaire, traitant le sujet de la
42 PRÉFACE.
mort de Louis XVI et versant à cette occasion quelques
larmes officielles d'un fidèle fonctionnaire de S. M. le roi de
Prusse; puis j'ai lu, dans un Almanach des Dames, son
histoire des Uohenstaufen ; je connais aussi ses J°ttres de
Paris, où \\ communique à madame Crelinger, 1* actrice, et
à son mari , ses idées sur la politique et le théâtre en
France. C'est un homme tout à fait paisible , qui fait queue
avec tranquillité. C'est le meilleur parmi les écrivains mé-
diocres; et puis, il ne manque pas de sel, et il a une cer-
taine érudition extérieure, qui ne le fait pas mal ressembler
à un vieux hareng sec enveloppé chez la beurrière dans le
papier d'un bouquin scientifique. Je le répète, c'est la créa-
ture la plus pacifique , la plus patiente, qui s'est toujours
laissé paisiblement bâter par ses supérieurs, portant avec
un trot obéissant son sac jusqu'au moulin académique eî
ne s'arrètant que là où l'on faisait de la musique de Sébas-
tien Bach. Jusqu'à quel degré d'infimité a-t-il donc fallu que
descendit l'esprit d'oppression d'un gouvernement, puis-
qu'un Frédéric de Raumer lui-même en a £erdu patience ,
est devenu rétif, et n'a plus voulu trotter plus loin, et même
a commencé à parler en langage d'homme? Aurait-il vu
peut-être l'ange avec son glaive au milieu du chemin, tandis
que les Balaam de Berlin, éblouis qu'ils sont, ne le voient
pas encore ? Hélas ! ils ont donné des coups de pied à la
pauvre créature, ils l'ont déchirée avec leurs éperons do-
rés et l'ont déjà battue jusqu'à trois fois. Mais le peuple des
Borussiens (et Ton peut d'après cela juger sa position) a
vanté son Frédéric de Raumer comme un Ajax de la liberté.
Aujourd'hui te même révolutionnaire de S. M. prussienne
vient d'être emplo^ é à écrire une apologie de la conduite du
gouvernement dans l'affaire de Pologne et à réhabiliter dans
l'opinion publique le cabinet de Berlin.
Cette Prusse! elle sait mettre tout à profit, môme ses
révolutionnaires. Klle emploie des comparses de toute cou-
PHKFACE. 13
leur pour sa comédie politique; elle utilise ses z.èbres aux
raies tricolores. Elle a fait servir dans les derniers temps
ses démagogues les plus fougueux à prêcher par le mondo
que toute l'Allemagne devait devenir prussienne. Hegel
lui-même c été obligé de démontrer comme rationnel le
.stafu quo de la servitude; il a fallu que Schleïermaehcr
protestât contre la liberté et recommandât le dévouement^
chrétien au bon plaisir de l'autorité. C'est chose infâme et
révoltante que cette profanation de philosophes et de théo-
logiens, par l'influence desquels on veut agir sur le peuple,
et qu'on force à se déshonorer publiquement , à trahir la
raison et Dieu. Que de beaux noms flétris! que de char-
mants talents desséchés dans le but le plus indigne! Qu'il
était beau le nom d'Arndt avant que, par ordre supérieur, il
écrivît ce pamphlet teigneux, où il frétille comme un chien,
en l'honneur de l'ancien maître, et en vrai chien vandale,
aboie après le soleil de juillet! 11 rendait un son bien hono-
le le nom de Slaegemann : combien il est tombé bas
depuis qu'il a écrit des poésies russes ! Puisse lui pardonner
la muse dont le saint baiser avait consacré ses lèvres pour
de meilleurs chants! Schleïermacher est devenu chevalier
de l'aigle rouge de troisième classe ! C'était jadis un meilleur
chevalier, et par lui-même un aigle, et il appartenait à la
première classe. Mais ce ne sont pas seulement les grands,
ce sont aussi les petits qu'on ruine de cette façon. Nous
avons le pauvre Ranke, que le gouvernement prussien a fait
voyager à ses frais : il avait un joli talent pour découper et
coller d'un air pittoresque les Ufies à côté des autres de
petites figurines historiques ; excellente âme, tendre comme
de l'agneau aux navets de Teltow; homme innocent, que jo
prendrai pour ami de la maison si jamais je me marie, et
certainement libéral aussi. Ce pauvre garçon a été récem-
ment obligé de faire, dans la Gazette d'État, une apologie
des résolutions de la diète. D'autres stipendiés, que je ne
14 PRÉFACE.
veux pas nommer, ont dû faire de même, et ce sont pour-
tant des libéraux.
Oh ! je les connais, ces jésuites du Nord ! Quiconque, par/
besoin ou par légèreté, a une fois accepté d'eux ia moindre
chose, est perdu pour toujours. De même que l'enfer .
n'abandonne plus Proserpine depuis qu'elle y a mangé un
pépin de grenade, ainsi ces jésuites détiennent à tout jamais
l'homme qui a reçu d'eux la plus chétive bagatelle, ne
serait-ce qu'un pépin de la grenade d'or, ou pour parler
prosaïquement, un simple louis; à peine lui permettent-ils,
comme l'enfer à Proserpine, de remonter, l'espace d'une
demi-année, sous le soleil de la terre ; pendant cette période,
ces gens nous apparaissent comme des hommes de lumière,
et prennent place parmi nous autres olympiens, et ils par-
lent et ils écrivent tout d'ambroisie libérale ; cependant, au
temps prescrit, on les retrouve dans les ténèbres infernales,
dans l'empire de l'obscurantisme, et ils écrivent des apolo-
gies prussiennes, des déclarations contre les journaux fran-
çais, des projets de lois de censure, ou mieux encore, une
justification des résolutions de la diète.
Ces résolutions, je veux dire celles de la diète, je ne puis
m'abstenir d'en parler : ce n'est ni pour en réfuter les dé-
fenseurs, et moins encore pour en démontrer, comme on
Va fait tant de fois, l'illégalité. Comme je sais très-bien par
quelles gens a été fabriqué le document sur lequel s'appuient
ces résolutions, je ne doute pas que cet acte, l'acte fédéral
de Vienne, ne contienne les dispositions les plus légales au
gré du premier caprice despotique venu. On a fait jusqu'à
présent peu d'usage de ce chef-d'œuvre de la noble gentil-
hommerie, et le contenu en importait fort peu au peuple.
Mais aujourd'hui qu'on l'a mis en son jour, ce chef- d'oeuvre,
que les beautés particulières à ce travail , les ressorts se-
crets, les anneaux cachés auxquels peuvent être rivées
toutes les chaînes, les fers pour les pieds, les colliers garnis,
PRÉFACE. 15
les menottes , onfin tout ce travail si ingénieusement fini
est à jour, chacun peut voir aujourd'hui que le peuple
allemand, lorsqu'il a sacrifié en 1813 et 1814 ses biens eî
çon sang pour ses princes et qu'il devait recevoir la récom-
pense promise de la gratitude, a été trompé de la manière
la plus impie, qu'on a joué avec nous un criminel jeu d'es-
camotage , et qu'au lieu de rédiger la grande charte de la
liberté, on ne nous a expédié qu'un contrat d'esclavage.
En vertu de ma compétence académique, comme docteur
en droit, je déclare solennellement qu'un tel acte, rédigé par
des mandataires infidèles, est nul et de nulle valeur; de mon
devoir, comme citoyen , je proteste contre toutes les consé-
quences que les résolutions de la diète du 28 juin ont tirées
de ce document sans valeur; de la plénitude de mes pouvoirs,
comme publiciste populaire , je m'élève contre les rédac-
teurs de cet acte, et je les accuse d'abus de la confiance du
peuple; je les accuse du crime de lèse-nation ; je lés accuse
de haute trahison envers le peuple allemand ; je les accuse !
Pauvre peuple ! pauvres Allemands! pendant que vous dé-
posiez vos armes au retour des combats livrés pour vos
princes, que vous enterriez vos frères tombés dans ces com-
bats , que vous pansiez mutuellement vos fidèles blessures
et que vous voyiez en souriant couler encore le sang de
votre cœur aimant, si plein de joie et de confiance: de joie,
à la vue de vos princes sauvés; de confiance, dans les sen-
timents les plus sacrés de la reconnaissance humaine : c'est
alors que là-bas, à Vienne, dans les vieux antres de l'aris-
tocratie, on forgeait l'acte fédéral !
Chose étrange! Le prince même qui devait le plus de
reconnaissance à son peuple, qui, dans ces temps de dure
nécessité , avait promis pour cette raison à ce peuple une
constitution représentative, une constitution populaire,
comme d'autres peuples libres en possèdent, promis noir
sur blanc, dans les termes les plus exprès, ce même prince
16 F II K F A CE.
.aujourd'hui a eu l'art de rendre également infidèles et par-
jures les autres princes allemands qui s'étaient crus obligés
de donner ■;. leurs sujets une constitution libre, et il s'appuio
maintenant sur l'acte fédéral de Vienne pour anéantir les con-
stitutions allemandes à peine épanouies, lui, qui ne devrait
point sans rougir entendre prononcer le mot constitution.
Je parle de Sa Majesté Frédéric-Guillaume, troisième du
nom, roi de Prusse.
Monarchiste comme je Yt\l lâujetirs <Hé, comme je le suiâ
toujours, il répugne à mes principes et à mes sentiments de
faire porter un blâme trop acerbe sur la personne des
princes eux-mêmes. C'est peut-être une suite de mes
nations quand je les loue pour leurs bonnes qualités. Je 'o o
donc avec plaisir les vertus personnelles du monarqur-
j'ai qualifié avec tant de franchise le système de gouverne-
ment, ou plutôt le cabinet. Je constate avec plaisir que Fré-
déric-Guillaume III mérite, comme homme, la haute véné-
ration et l'amour dont la plus grande partie du peuple
prussien lui paie si largement le tribut. Il est bon et brave;
il s'est montré constant dans le malheur, et ce qui est plus
rare, doux dans la prospérité; il est de cœur chaste, d'une
modestie touchante, d'une simplicité bourgeoise, de mœurs
bonnes et sédentaires, très-bon père, surtout très-tendre
pour la belle czarine, tendresse à laquelle nous sommes
peut-être heureusement redevables du choléra et d'un autre
mal plus grand encore avec lequel nos descendants seront
aux prises. De plus, le roi de Prusse est un homme fort reli-
gieux ; il est fort attaché au culte ; c'est un bon chrétien ,
ferme dans la foi évangélique ; il a composé -ui-même une
liturgie; il croit au symbole Ah! je voudrais qu'il crût à
Jupiter, le père des dieux, qui punit le parjure, et qu'il nous
donnât enlin la constitution promise!
Ou bien est-ce que la parole d'un roi ne serait pas aussi
sacrée qu'un serment?
PRÉFACE. 17
De toutes les vertus de Frédéric-Guillaume, celle qu'on
te pourtant le plus est son amour de la justice. On ra-
1 à ce propos les histoires les plus touchantes, Derniè-
encore, il a sacrifié 11, '227 thalers et 13 bons gros-
■■ de sa cassette pour satisfaire les prétentions fondées
bourgeois de Kyritz. Ou raconte que le fils du meunier
s-Souci avait voulu , par besoin d'argent, vendre le
fameux moulin à vent pour lequel son père s'était chamaillé
'rédéric le Grand. Le roi actuel fit remettre au meu-
r gêné une somme considérable afin que le célèbre moulin
ent demeurât dans son ancien état, comme un monument
do l'amour qu'on a en Prusse pour la justice. Tout cela est
-pittoresque et très-louable... Mais où est la constitution
promise que le peuple prussien peut revendiquer de la ma-
re la plus déterminée, d'après le droit humain et divin?
I que le roi de Prusse ne remplira pas cette obligation
ée, tant qu'il déniera à son peuple la constitution libre
si bien payée d'avance, je ne puis le nommer juste, et le
moulin à vent de Sans-Souci me rappelle, non l'amour de la
Prusse pour la justice, mais le vent der wind de la
Prusse \
Je sais très-bien que ses laquais littéraires soutiennent
que, le roi de Prusse ayant promis cette constitution de son
gré plein et privé, cette promesse a été tout à fait indépen-
dante des circonstances du temps. Les insensés ! sans âme
comme ils sont, ils ne sentent pas que les hommes, lors' T
qu'on leur retient ce qu'on leur doit légalement, se tiennent
beaucoup moins offensés que lorsqu'on leur refuse ce qu'on
leur a volontairement offert ; car, dans ce dernier cas, notre
vanité est en outre blessée de ce que celui qui nous a libre-
ment promis quelque chose n'attache plus autant de prix à
L nous faire plaisir.
*. Le mot wind en allemand ne sîgn'fie pas seulement vent , mais
aussi au ti^uré charlatanisme, vantene et mensonge.
18 PRÉFACE,
Ou bien n'était-ce réellement qu'un caprice privé, tout à
fait indépendant des circonstances, qui aurait porté jadis le
roi de Prusse à promettre une constitution libre? 11 n'aurait
donc pas eu alors même l'intention d'être reconnaissant? Et
pourtant il avait bien des raisons pour cela ; car jamais
prince ne s'est trouvé dans une plus piteuse position que
celle où le roi de Prusse était tombé après la bataille d'Iéna,
et d'où il a été tiré par son peuple. S'il n'avait eu alors sous
la main les consolations de la religion , l'insolence avec la-
quelle l'empereur Napoléon le traitait aurait dû le faire
désespérer. Mais, comme je l'ai dit, il trouva réconfort dans
le christianisme, qui est bien certainement la meilleure re-
/ ligion après une bataille perdue. Il fut fortifié par l'exemple
de son divin Sauveur, et il pouvait dire alors aussi : « Mon
royaume n'est pas de ce monde », et il pardonna à ses en-
nemis, qui avaient occupé toute la Prusse avec quatre cent
mille hommes. Si Napoléon n'eût alors été occuoé de choses
plus importantes, qui l'empêchaient de penser beaucoup à
S. M. Frédéric-Guillaume III, il eût sans doute mis celui-ci
tout à fait à la retraite. Dans la suite, quand tous les princes
de l'Europe se furent attroupés contre Napoléon, que
l'homme-peuple eut succombé dans cette émeute de rois,
et que l'âne de Prusse eut donné le dernier coup de pied au
lion mourant, celui-ci se repentit trop tard de cet oubli.
Quand il mesurait avec ses pas l'étroit espace de sa cage de
bois à Sainte-Hélène, et qu'il lui revenait dans l'esprit qu'il
avait cajolé le pape et omis d'écraser la Prusse, il grinçait
alors des dents, et si un rat venait à passer en ce moment
sous ses pieds, il écrasait le malheureux rat. t
Maintenant Napoléon est mort, et gît bien scellé dans son
cercueil de plomb sous le sable de Longwood, à Sainte-^
Hélène *. Tout autour est la mer. Vous n'avez donc plus be-
1. 11 ne faut pas oublier que ceci a été écrit en 1832. ( II. J.)
PRÉFACE. 19
soin de lo craindre. Vous n'avez pas à craindro non plus
les trois derniers dieux qui soient encore restés dans le ciel,
le père, Ici (i!s et le saint-esprit, car vous êtes bien avec
leur sainte valetaille. Ne craignez rien, car vous êtes puis-
sants et sages. Vous avez de l'or et des fusils: ce qui est
vénal , vous pouvez l'acheter; ce qui est mortel, vous pouvez
le tuer. Il n'est guère plus possible de résister à votre sa-
gesse. Chacun de vous est un Salomon , et il est dommage
que la reine de Saba, cette femme si avisée, ne soit plus de
ce monde, car vous l'eussiez devinée jusqu'à la chemise. Et
puis vous avez des pots de fer pour faire enfermer ceux qui
vous donnent à deviner ce que vous ne voulez pas savoir, et
vous pouvez les sceller et les couler dans la mer de l'oubli;
tout cela comme le roi Salomon. Ainsi que lui, vous com-
prenez le langage des oiseaux. Vous savez tout ce qui se
gazouille et se siffle dans le pays, et si le chant d'un de ces
oiseaux vous déplaît, vous avez de grands ciseaux avec les-
quels vous lui coupez proprement le bec; et j'apprends
même que vous voulez faire l'acquisition de ciseaux plus
grands pour ceux qui chantent au delà de vingt feuilles.
Vous avez en outre à votre service les oiseaux les plus fins
de l'Europe; tous les nobles faucons, tous les corbeaux, sur-
tout les noirs, tous les paons, tous les hiboux. Puis le vieux
Simourgh vit encore, et il est votre grand vizir et l'oiseau le
plus circonspect du monde. Il veut rétablir l'empire tout
comme il existait sous les sultans préadamites , et il y met
sans relâche des œufs, et c'est à Francfort qu'on les couve.
Vous n'avez plus rien à craindre.
Je vous conseillerais seulement de prendre garde à une
chose, au Moniteur de 1793. C'est un livre de magie que
vous ne pouvez enchaîner, et il renferme dans son sein des
formules d'évocation beaucoup plus puissantes que l'or et
les fusils , des paroles avec lesquelles on peut réveiller les
morts dans les tombeaux et envoyer les vivants dans le»
20 PRÉFACE.
ténèbres de la mort, paroles qui métamorphosent en géants
les nains et à l'aide desquelles on écrase les géants, paroles
qui peuvent abattre votre puissance d'un seul coup, comme
la hache aoat une tête de roi.
Je veux vous avouer la vérité. Il y a des gens qui ont
assez de hardiesse pour prononcer ces paroles et qui n'au-
raient pas tremblé devant les apparitions les plus effrayantes ;
mais ils ne savaient à quelle page du fameux grimoire trouver
la formule nécessaire, et d'ailleurs ils n'auraient pu la pro-
noncer avec leurs lèvres épaisses; ils ne sont pas so/ciers.
D'autres qui, familiers avec l'art mystérieux de la baguette
divinatoire, auraient su trouver le véritable mot et pou-
vaient le prononcer d'une langue exercée , se sont trouvés
timides de cœur. Ils ont eu peur des esprits qu'ils avaient à
évoquer ; car, hélas ! nous ne savons pas les paroles avec
lesquelles on domine de nouveau les esprits quand le sabbat
règne dans son extravagance; nous ne savons pas, quand
les manches à balai sont une fois animés, les faire rentrer
dans leur sèche immobilité de bois, une fois qu'ils inondent
la maison de trop d'eau rouge; nous ne savons pas comment
on conjure de nouveau le feu quand il s'entrelace avec rage
par les lambris : nous avons eu peur.
Ne vous reposez pas cependant sur notre impuissance et
sur notre peur. L'homme voilé du siècle, celui-là dont le
cœur est aussi hardi que la langue habile, qui sait le grand
mot d'évocation et le peut aussi prononcer, celui-là est
peut-être près de vous, peut-être déguisé sous une livrée de
valet ou sous un costume d'arlequin, et vous ne soupçonnez
pas que celui-là même causera votre perte, qui vous retire
humblement les bottes ou dont la crécelle presque votre
rire. Ne frissonnez-vous pas quelquefois quand ces figures
serviles frétillent autour de vous avec une bassesse presque
ironique, et qu'il vous vient tout d'un coup à l'esprit que
c'est peut-être une ruse ; que ce malheureux qui se démené
l'IlKKACK. 21
d'un air si niaisement absolutiste, si bestialement obéissant,
t«t peut-être un Brutus qui dissimule? N'avez -vous pas,
pendant la nuit, des songes étranges qui vous préviennent
contre les moindres insectes que vous avez vus par hasard
ramper pendant le jour? N'ayez aucune inquiétude, je no
fais que plaisanter; vous êtes tout à fait en sûreté. Nos
pauvres diables de serviles no se déguisent pas. Jarke lui-
même n'est pas dangereux. N'ayez non plus aucune crainto
des petits fous qui vous harcèlent quelquefois avec d'inquié-
tantes plaisanteries. Le grand fou vous protège contre les
petits. Le grand fou est en effet un très-grand fou, grand
comme un géant, et il s'appelle le peuple allemand.
Oh ! c'est là un grand fou ! Sa jaquette bigarrée est faite
de trente-six pièces. A son bonnet pendent, au lieu de son-
nettes, de véritables cloches d'églises qui pèsent des quin-
taux, et il porte à la main une énorme batte en fer. Mais son
cœur est plein, de chagrins. Seulement il n'y veut pas pen-
ser, et c'est pour cela qu'il débite tant de grosses plaisante-
ries et qu'il rit souvent pour ne pas pleurer. Si ses chagrins
trop cuisants lui reviennent en mémoire, il secoue la tête
comme un insensé et s'étourdit avec le pieux bourdonne-
ment des cloches de son bonnet. S'il arrive un brave ami
qui prenne intérêt à ses maux , qui veuille en parler avec
lui et conseiller quelque petit remède de famille, il entre
aussitôt en fureur et le frappe avec sa batte de fer. II en
veut surtout à ceux qui lui veulent du bien. C'est le plus
implacable ennemi de ses amis et le plus tendre ami de
ses ennemis. Oh ! le grand fou vous restera toujours fidèle
et soumis ; toujours il réjouira de ses gigantesques bouffon-
neries toutes vos nobles couvées ; il fera tous les jours, à leur
grand ébattement, ses vieux tours d'adresse, portera en
équilibre sur le nez des fardeaux innombrables, et se laissera
pieiiner le ventre par d'innombrables milliers de soldats.
Mais n'avez-vous pas peur qu'un beau jour les fardeaux ne
22 PKEFACE.
paraissent trop lourds à ce fou, qu'il ne jette de côté tous
vos soldats et que dans un accès de grosse plaisanterie il ne
vous presse avec le petit doigt la tête de manière à vous
faire sauter la cervelle jusqu'aux étoiles?
Ne craignez rien, je plaisante. Le grand fou vous obéira
toujours humblement, et si les petits fous veulent vous faire
quelque mal , le grand fou les étendra morts sur fa place.
Paris, 18 uctare 1832.
DE LA FRANCE
-o^y-
Paris, 28 décembre î83î,
Les pairs héréditaires ont prononcé leurs last
spceches, et ils ont eu assez d'adresse pour déclarer
eux-mêmes leur propre décès, afin de n'être pas ren-
versés par le peuple. Cette raison déterminante leur
avait été particulièrement recommandée par Casimir
Périer. Il n'y a donc plus de ce côté aucun prétexte à
émeutes, Cependant la situation du bas peuple de
Paris est, dit-on, si désespérée qu'il suffirait de la
moindre occasion qui viendrait du dehors pour pro-
duire un mouvement plus menaçant que ce qu'on a
24 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
vu jusqu'à ce jour. Je ue crois pourtant pas que nous
soyons si près d'explosions semblables qu'on se plaît
actuellement à le dire. Ce n1est pas que je tienne le
gouvernement pour très -puissant, ou ses ennemis
pour très-faibles. Tout au contraire, la faiblesse du
gouvernement se manifeste en toute circonstance,
comme on Fa vu surtout dans les troubles de Lyon.
Quant à ses ennemis, ils sont suffisamment exaspérés,
et peuvent trouver, en outre, chez les milliers d'in-
dividus qui meurent de misère , l'appui le plus auda-
cieux : — Mais pour le moment nous n'avons qu'un
temps d'hiver , froid et nébuleux.
«Ils ne viendront pas ce soir, car il pleut», di-
sait Péthion après avoir ouvert tranquillement la
fenêtre qu'il referma avec autant de calme , pendant
que ses amis les Girondins appréhendaient une atta-
que de la part du peuple, qu'excitait le parti de la
Montagne. On raconte cette anecdote dans les his-
toires de la révolution française pour montrer le
phlegme de Pétion. Mais depuis que j'ai étudié de mes
propres yeux la nature des soulèvements populaires
à Paris, je vois combien peu Ton a compris ces pa-
roles. Il faut réellement pour qu'une émeute soit bien
faite un temps favorable, un soleil vivifiant, un jour
DE LA FRANCE. 37
tières d'Espagne l'exécution de son mari avec ses cin-
quante-deux compagnons de martvra Ah ! j'ai réelle-
ment pitié de Louis-Philippe !
La Trio une, organe du parti répuhlicain déclaré,
est inexorable envers son royal ennemi, et prêche
chaque jour la république. Le National, journal le
plus indépendant qui soit en France, le moins engagé
par 1rs considérations, s'est mis récemment, de la
manière la plus surprenante, à l'unisson avec ce lan-
gage ; puis, comme un effrayant écho des journées les
plus sanglantes de la Convention, sont venus retentir
les discours de ces chefs de la société des Amis du
Peuple traduits, la semaine passée, devant la cour
d'assises, sous l'accusation d'avoir conspiré le renver-
sement du gouvernement actuel pour lui substituer la
république. Ceux-ci ont été déclarés non coupables
par le jury, parce qu'ils ont démontré qu'ils avaient,
non pas conspiré, mais exprimé ouvertement leurs
opinions en face du public. « Oui nous voulons la
chute de ce faible gouvernement ; nous voulons une
république! » Tel était le. refrain de toutes les dé-
fenses qu'ils présentaient devant le tribunal.
Pendant que d'un côté les républicains sérieux tirent
le plaive et grondent avec une voix de tonnerre, Figaro,
38 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
qui s'est chargé des éclairs, rit et agite son fonet
léger de la façon la plus efficace. Il est inépuisable en
bons mots sur la meilleure des républiques, locution
avec laquelle on harcèle le pauvre Lafayeîte, parce
qu'un jour il a dit, comme on sait, à Louis-Philippo,
en l'embrassant à l'Hôtel de Ville : « Vous êtes la
meilleure république ! » L'autre jour le Figaro faisait
remarquer qu'on ne voulait plus de république depuis
qu'on avait goûté de la meilleure.
Le parti républicain ne pardonnera jamais à La-
fayette la bévue qu'il a faite en recommandant un
roi. Il lui reproche d'avoir pu savoir depuis longtemps,
par la connaissance personnelle des hommes, ce qu'on
en pouvait attendre en ce cas. Lafayette est malade
actuellement, malade de chagrin. Hélas! le plus
grand cœur des Deux-Mondes doit ressentir bien dou-
loureusement la duperie royale. C'est en vain que
dans les premiers temps il a continuellement insisté
sur le Programme de V Hôtel de Ville, sur les institu-
tions républicaines dont la royauté devait être entou-
rée et autres promesses semblables. Sa voix a été
couverte par les bavards doctrinaires, qui prouvent
par la révolution anglaise de 1688 qu'on ne s'est
battu à Paris en juillet 1830 que pour le maintien de
DE LA Fil A NCR. 39
la charte et que tous les sacrifices, toutes les luttes
n'ont eu pour but que de remplacer sur le trône la
branche aînée des Bourbons par la branche cadet tOj
de même que jadis en Angleterre tout a été fini par la
substitution de la maison d'Orange à celle des Stuarts.
Thiers, qui, à la vérité, ne pense pas comme les doc-
trinaines, mais parle dans le sens de ce parti, lui a
donné dans les derniers temps un bon coup d'épaule.
Cet esprit , à la fois lucide et profond, qui sait garder
une mesure si admirable dans la clarté, le bon sens,
et dans les images de son style, ce Goethe de la poli-
tique est sans contredit en ce moment le plus puis-
sant athlète du système Périer; et, en vérité, sa bro-
chure contre Chateaubriand a suffi pour désarçonner
presque entièrement ce Don Quichotte champion de
la légitimité, dont le glaive était moins acéré que bril-
lant, et qui ne tirait qu'avec des perles précieuses au
lieu de bonnes balles de plomb bien vulgaires et bien
incisives.
Dans la mauvaise humeur que leur donne la tour-
nure des événements, beaucoup d'enthousiastes de la
liberté se laissent aller jusqu'à médire de Lafayette,
La brochure publiée dernièrement par Belmonie*
contre Chateaubriand, dans laquelle on prêche la ré-
40 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
publique avec une honorable franchise, prouve jus-
qu'à quel point on peut se fourvoyer sous ce rapport.
Je citerais ici les passages amers que renferme cet
ouvrage contre Lafayette, s'ils n'étaient d'un côté trop
haineux,, et de l'autre, rattachés à une apologie de la
république qui ne peut trouver place dans ces articles.
Je me contente à cet égard de renvoyer à l'ouvrage
même et surtout au chapitre intitulé : La République,
On y peut voir comment les hommes, même ceux du
du caractère le plus noble, peuvent se laisser égarer
par la mauvaise fortune.
Je ne m'aviserai pas de combattre ici le brillant
rêve de la possibilité d'une république en France.
Monarchiste par inclination naturelle, je le deviens
encore "davantage en ce pays par conviction. Il me
semble que les Français ne sauraient supporter au-
cune république, celle d'Athènes aussi peu celle de
Sparte, et moins que tout autre celle de l'Amérique
septentrionale. Les Athéniens étaient la jeunesse uni-
versitaire de l'humanité, et la constitution d'Athènes,
une sorte de liberté académique, qu'il serait insensé
de vouloir faire revivre dans notre époque de complet
développement et dans notre Europe vieillie. Et vrai-
ment, comment les Français s' arrangeraient-ils de la
DE LA FRANCE. A[
constitution de Sparte, cette grande et ennuyeuse
manufacture de patriotisme, cette caserne de vertu
républicaine, cette sublime et détestable cuisine de
l'égalité, où Ton faisait de si mauvaises sauces noires,
que les beaux-esprits athéniens tenaient cette misé-
rable existence pour la cause principale du mépris
des Lacédémoniens pour la vie, et de leur héroïsme,
dans le combat. Quelle foi tune ferait, je le demande,
une telle constitution dans la capitale de la gastrono-
mie, dans la patrie des Véry, des Véfour et des Ca-
rême ! Ce dernier, à l'exemple de Vatel, se percerait
certainement de son épée, comme un Brutus de la
cuisine ! En vérité, Robespierre n'aurait eu besoin que
d'introduire la cuisine Spartiate : la guillotine aurait
été tout à fait superflue; car les derniers aristocrates
seraient alors morts d'effroi, ou bien auraient vidé la
place. Pauvre Robespierre, tu voulais introduire la
sévérité républicaine à Paris, ville où cent cinquante
mille modistes, parfumeuses et coiffeurs exercent leur
riante, odorante et frisante industrie.
La monotonie, la pâleur et la bouquetière bour-
geoisie de la vie américaine seraient encore plus into-
lérables dans la patrie de la vanité, de la parade, des
modes et des nouveautés. En aucun pays le mal qu'on
42 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
nomme soif de distinction n'attaque un aussi grand
nombre de personnes qu'en France. Il n'y a peut-être
pas en Allemagne une seule femme, à l'exception de
Guillaume-Auguste Schlegel, qui éprouve autant de
plaisir que les Français à se parer de rubans bariolés.
Les héros même de juillet, qui avaient pourtant com-
battu pour la liberté et pour l'égalité, se sont en con-
séquence fait décorer d'un bout de ruban bleu pour
se distinguer du reste du peuple. Mais quand je ré-
voque en doute la réussite d'une république en France.
on ne peut cependant nier que tout aboutit à une ré-
publique, que le respect républicain pour la ioi a rem-
placé chez les meilleurs citoyens le respect que le
royalisme porte à certaines personnes, et que l'opposi-
tion, après avoir joué jadis pendant quinze ans la co-
médie avec un roi, continue aujourd'hui la même
comédie avec la royauté, et qu'ainsi la république
finira par être, au moins pour peu de temps, le refrain
de cette chanson. Les carlistes y poussent, parce
qu'ils la considèrent comme une phase nécessaire
pour revenir à la royauté absolue de la branche aînée.
Aussi se donnent-ils aujourd?hui du mouvement tout
autant que les plus chauds républicains; Chateau-
briand même vante la république, se dit républicain
DE LA FRANCE. 43
penchant, fraternise avec Marrast, et se fait don-
l'accolade par Béranger. La Gazette, la bonne
te 'le France soupire maintenant après les
îcs républicaines, le vote universel, les assemblées
primaires, etc. C'est chose très-plaisante de voir ces
cafards déguisés faire maintenant les matamores en
langage de sans-culotte, coqueter d'un air farouche
sous le bonnet sanglant d'un jacobin, puis se laisser
prendre parfois d'inquiétude à la pensée qu'ils auront
pu mettre par distraction à sa place la rouge calotte
du prélat : ils ôtent alors un instant de leur tête leur
coiffure empruntée et laissent voir à tout venant
leur tonsure. Ces gens s'imaginent actuellement pou-
voir, eux aussi, outrager Lafayette, et ce leur est alors
un rafraîchissement bien doux pour cet acre républi-
canisme et pour cette contrainte libérale qu'ils se sont
imposés.
Mais quoi qu'en puissent dire les amis aveuglés et
les ennemis hypocrites, Lafayette est le caractère lef
plus pur de la révolution française : c'est son héros le.,
plus populaire après Napoléon. Napoléon et Lafayette|
sont les deux noms qui resplendissent aujourd'hui de
la pluj belle auréole en France. Leur gloire est sans
doute bien différente. Celui-ci combattit plus pour la
4i ŒUVRES DE HENRI I1IUNE.
paix que pour la victoire, et celui-là plus pour le lau-
rier que pour la couronne de chêne. Il serait certaine-
ment ridicule de prétendre soumettre la grandeur des
deux héros à la même mesure et de placer l'un sur le
piédestal fait pour l'autre. Il serait ridicule de vouloir
élever la statue de Lafayette sur la colonne Vendôme,
coulée avec le bronze des canons conquis dans tant
de combats. Sur ia colonne d'airain mettez Napoléon,
l'homme d'airain, porté ici comme dans la vie par les
trophées de sa gloire militaire; que dans un effrayant
isolement il perce les nuages, afin que le soldat ambi-
tieux, quand il le contemplera à cette hauteur verti-
gineuse et inaccessible, sente son cœur humilié et
guéri de la vaine soif de la gloire, et qu'ainsi cette
colossale aiguille de métal devienne pour l'Europe
l'instrument le plus bénin de la pacification de l'es-
prit guerrier, le paratonnerre préservateur de l'hé-
roïsme conquérant.
Lafayette s'est élevé une colonne préférable à celle
de la place Vendôme et un piédestal plus solide que
s'il était de marbre ou de métal. Où trouver un marbre
aussi pur que le cœur, un métal aussi ferme que la
constance du vieux Lafayette? Il est vrai qu'il n'a
jamais eu qu'une seule idée; mais il ressemblait en
DE LA FRANCE. 45
cela à la boussole , qui montre toujours le nord sans
varier une seule fois du côté du midi ou de Test.
C'est ainsi que Lafayette redit depuis quarante ans
chaque jour la même chose, et ne cesse de montrer
l'Amérique ou Nord. Il a ouvert la révolution par la
déclaration des droits de l'homme ; et il insiste encore
à cette heure sur cette déclaration, sans laquelle il
n'est point de salut, cet homme invariable , avec son
invariable point cardinal de la liberté. Oh ! sans doute
ce n'est point un génie comme Napoléon, dans la tête
duquel les aigles de l'inspiration avaient établi leur
aire, tandis que les serpents du calcul s'entrelaçaient
dans son cœur; mais il ne s'est laissé ni intimider par
les aigles ni séduire par les serpens. Jeune homme
sage comme un vieillard, vieillard chaleureux comme
un jeune homme, protecteur du peuple contre l'arti-
fice des grands, protecteur des grands contre la fu-
reur du peuple, compatissant et combattant, jamais
présomptueux et jamais découragé, sévère et doux
avec la même mesure, Lafayette est toujours resté
semblable à lui-même; et toujours avec son unique
idée dans la même égalité de sentiments, il est immo-
bile à la même place depuis les jours de Marie-An-
toinette jusqu'à l'heure actuelle; fidèle Eckardt de la
3.
46 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
liberté, toujours appuyé sur son glaive, montrant le
danger en face de l'entrée des Tuileries, cette mon-
tagne enchantée , ce mons veneris, dont les accords
magiques attirent avec tant de puissance et dont les
doux filets n'ont plus d'issue pour ceux qui s'y sont
laissé prendre.
Il est certainement vrai que Napoléon mort est
encore plus aimé des Français que Lafayette vivant.
On ne se figure pas hors de France combien le
peuple français est encore attaché à Napoléon. Aussi
les mécontents, s'ils tentent jamais quelque chose de
décisif, commenceront-ils par proclamer le jeune
Napoléon pour s'assurer la sympathie des masses.
Napoléon est pour les Français une parole magique
qui les électrise et les éblouit. Mille canons dorment
dans ce nom aussi bien que dans la colonne de la
place Vendôme, et les Tuileries trembleront si ces
mille canons s'éveillent un jour. De même que les juifs
ne prononcent pas sans nécessité le nom de leur dieu,
on désigne rarement ici Napoléon par son nom; on
l'appelle presque toujours Xhomme; mais on voit son
image partout en estampe, en plâtre, en métal, en
bois et dans toutes les situations. Sur les boulevards et
dans les carrefours se tiennent des orateurs qui ce-
DE LA FRANCE. 47
ïebrenl l'homme, des chanteurs populaires qui redisent
ses liants faits. Hier au soir, passant dans une petite'
rue obscure pour rentrer chez moi, je vis un enfant, j
à peine âgé de trois ans, derrière une petite chandelle"
de suif fichée en terre j il bégayait une chanson à la
gloire du grand empereur. Comme je venais de jeter
un sou sur son mouchoir étendu, quelque chose se
glissa près de moi et me demanda aussi un sou.
C'était un pauvre estropié, qui ne m'implora pas au
nom de Dieu ; mais il suppliait avec la ferveur la plus
croyante : Au nom de Napoléon, donnez-moi un sou!
C'est ainsi que ce nom est pour le peuple la parole
conjuratrice la plus ouïssante. Napoléon est son dieu,
son culte , sa religion, et cette religion devient, à la
fin, banale comme toutes les autres. Lafayette, au
contraire , est vénéré beaucoup plus comme homme
ou comme ange protecteur. 11 vit aussi en image et en
chanson, mais moins héroïque; et je dois, de bonne
foi, avouer que ce fut un effet comique pour moi
quand j'entendis Tan passé, le 28 juillet, chanter La-
fayette en cheveux blancs dans la Parisienne, pendant
que je le voyais lui-même près de moi avec sa per-
ruque brune. C'était pourtant à la Bastille ; l'homme
48 ŒUVRES DE HENRI HFINg.
était bien à la place qui lui appartenait, et je ne pou-
vais m'empêcher de rire intérieurement-. Peut-être
est-ce un tel mélange de comique qui le rapproche
de notre cœur d'une façon tout humaine. Sa bonhomie
agit même sur des enfants, et ceux-ci comprennent sa
grandeur peut-être mieux encore que les grandes per-
sonnes. J'ai encore à raconter ici une petite histoire
de mendiant qui fait bien ressortir le contraste carac-
téristique de la gloire de Lafayette avec celle de Na-
poléon. Je me trouvais l'autre jour debout au coin
d'une rue qui aboutit à la place du Panthéon, et
j'étais, comme à l'ordinaire, tombé dans la rêverie
en contemplant ce bel édifice, quand un petit Auver-
gnat vint me demander un so:r- .(à lui donnai une
pièce de dix sous pour en finir plus promptement.
Mais il s'approcha alors a^/ec plus de familiarité en
me disant : Est-ce que vous connaissez le général
Lafayette ? Et comme j'eus répondu affirmativement
à cette singulière question, la satisfaction la plus or-
gueilleuse se peignit sur la naïve et sale figure du joli
petit drôle , et il me dît avec un sérieux fort comique :
Il est de mon pays. Il croyait, à n'en pas douter,
qu'un homme capable de lui donner dix sous devait
DE LA FRANCE. 40
être aussi un admirateur de Lafayette, et il jugeait
alors que j'étais, digne qu'il se présentât à moi comme
sou compatriote.
Le peuple des campagnes porte aussi à Lafayette
le respect te plus affectueux, d'autant plus que le
vieux général lui-même fait de l'agriculture son
occupation principale. C'est ce qui maintient en lui
cette simplicité et cette fraîcheur qu'anéantirait peut-
être le séjour constant de la ville. C'est également en
cela qu'il ressemble à ces grands républicains de l'an-
tiquité, qui plantaient eux-mêmes leurs choux et,
quand les circonstances l'ordonnaient, s'élançaient de
la charrue aux combats ou à la tribune; puis, après
avoir remporté la victoire , retournaient à leurs tra-
vaux champêtres. Dans sa terre , où Lafayette passe
la belle saison, il est toujours entouré déjeunes gens
au noble cœur et de belles jeunes filles; là règne
l'hospitalité du cœur aussi bien que de la table; on
rit et l'on danse; là est la cour du peuple souverain,
où peut être présenté quiconque est fils de ses œuvres
et n'a fait aucune mésalliance avec le mensonge,
et Lafayette est le maître des cérémonies de cette
cour.
50 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
Mais la classe où la vénération pour Lafayette est
la plus grande est la classe intermédiaire, les gens de
métiers et les petits marchands. Ceux-ci l'adorent.
Lafayette créant l'ordre est l'idole de ces hommes. Ils
ont pour lui un culte comme pour une sorte de provi-
dence à cheval , un patron tutélaire de la sûreté pu-
blique, un génie de la liberté, qui veille en même
temps à ce que dans le combat de la liberté il ne se
commette pas de vol et que chacun conserve son
cher petit avoir! La grande armée de l'ordre public,
comme Casimir Périer a nommé la garde nationale,
les héros bien nourris, sous leurs grands bonnets
d'ours d'où ressortent des têtes d'épicier, sont ivres de
ravissement quand ils parlent de Lafayette, leur vieux
général , leur Napoléon pacifique. Oui ! c'est le Napo-
léon de la petite bourgeoisie, de ces braves gens bien
solvables, compères tailleurs et compères gantiers,
trop occupés, il est vrai, pendant le jour pour pouvoir
penser à Lafayette, mais qui s'en dédommagent le soir
avec un redoublement d'enthousiasme; tellement qu'on
peut soutenir qu'à onze heures, quand presque toutes
les boutiques sont fermées, la gloire de Lafayette est à
son apogée.
DE LA FRANCE. 51
Je viens d'employer le mot maître des cérémonies.
Je me rappelle que Wolfgang Menzel a, dans sa fri-
volité spirituelle , appelé Lafayette le maître des céré-
monies de la liberté, quand il parlait dans le Literatur-
lllalt de sa marche triomphale à travers les États-Unis
et des députations, adresses et discours solennels qui
se succédèrent en ces occasions. D'autres gens, moins
spirituels, s'imaginent à tort que Lafayette n'est qu'un
vieillard qu'on place en montre ou qu'on emploie
comme une machine. Mais ces gens n'auraient qu'aie
voir une seule fois à la tribune pour reconnaître aisé-
ment que ce n'est pas un simple étendard qu'on suit,
ou auquel on prête serment; mais qu'il est toujours*
lui-même le gonfalonnier dont les mains portent la
bannière, l'oriflamme des peuples. Lafayette est peut-
être l'orateur le plus important de la Chambre des
Députés actuelle. Quand il parle, il frappe toujours le
clou sur la tête , et il fait de même à ses ennemis.
L'une des grandes questions de l'humanité s'agite-
t-eîle, Lafayette ne manque pas de se lever, ardent au
combat tout comme un jeune homme. Le corps s^ul
est faible et tremblant, brisé par l'âge et par les luttes
du temps, comme une vieille armure de fer hachée et
52 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
entaillée, et il est touchant de le voir se traîner sous ce
fardeau à la tribune, et quand il a atteint son ancien
poste, reprendre profondément haleine et sourire.
Ce sourire , le débit et tout l'extérieur de l'homme en
ce moment sont inexprimables. 11 y a tant d'amabilité
et tant de fine ironie tout à la fois, qu'on se sent en-
chaîné comme par une curiosité magique, par une
douce énigme. On ne sait si ce sont les manières choi-
sies d'un marquis français, ou la simplicité droite et
ouverte d'un citoyen américain. Tout le bon côté de
l'ancien régime, le chevaleresque, la courtoisie, le
tact, sont fondus merveilleusement ici avec la meil-
leure part de la bourgeoisie moderne, l'amour de
l'égalité, l'absence de faste et la probité. Rien n'est
plus intéressant, quand on parle dans la Chambre des
premiers temps de la révolution et que quelqu'un , à
la manière doctrinaire , détache un fait de ses véri-
tables rapports et le façonne au profit de son rai-
sonnement, de voir alors Lafayette détruire en quel-
ques mots toutes les conséquences erronées, en
rétablissant le véritable sens du fait ou en lui rendant
son intérêt par la citation des circonstances qui lui
appartiennent. Thiers lui - même , en pareil cas , est
DE LA FRANCE. 53
forcé de plier ses voiles, et le grand historiographe
de la révolution s'incline devant son grand, son vivant
monument, son général Lafayette.
On voit dans la Chambre , assis en face de la tri-
bune , un homme vieux comme les pierres : des che-
veux d'un blanc d'argent tombent sur son habit noir;
H est ceint d'une très-large écharpe tricolore. C'est le
vieux messager qui a toujours rempli le même emploi
dans la Chambre depuis le commencement de la ré-
volution, et qui, dans cette situation, a assisté à
l'histoire universelle, depuis le temps de la première
assemblée nationale jusqu'au juste-milieu. On dit qu'il
parle encore souvent de Robespierre, qu'il appelle le
bon monsieur de Robespierre. Pendant la restauration,
le bonhomme avait la colique; mais depuis qu'il a
enveloppé de nouveau son ventre d'une écharpe trico-
lore , il se trouve bien. Sa seule maladie est la somno-
lence, dans cet ennuyeux temps de juste-milieu. Je
l'ai même vu dormir une fois pendant que Mauguin
parlait. Le pauvre homme en a sans doute entendu
beaucoup de meilleurs que Mauguin , qui est pourtant
l'un des meilleurs orateurs de l'opposition , et il ne le
trouve peut-être pas assez révolutionnaire , lui qui a
beaucoup connu ce bon monsieur de Robespierre.
54 ŒUVRES DE HENRI HEINE,
[Mais quand Lafayette parle, le vieux messager sort de
son assoupissement et paraît tout émoustillé, comme
un vieux cheval de hussard qui entend la trompette ;
un doux souvenir de jeunesse s'éveille en lui, et il
balance avec ravissement sa tête et sa blanche che-
velure.
Uî
Paris, 10 février 1839.
La Légèreté moqueuse avec laquelle les Français
traitent les sujets les plus importants se manifeste
aussi dans les entretiens sur les dernières conspira-
tions. Celle qui a été représentée dans les tours de
Notre-Dame a l'air d'avoir été arrangée par une in-
trigue de police. On a dit en plaisantant que c'étaient
des classiques qui, par haine contre Notre-Dame de
Paris, roman romantique de Victor Hugo, avaient
voulu s'en prendre à l'église elle-même et y mettre le
feu. On a donc fait revoir le jour aux anciennes plai-
santeries de Rabelais sur les cloches de cette cathé-
drale , et le fameux mot : Si Von m'accusait d'avoir
volé les tours de Notre-Dame , je commencerais par
prendre la fuite, a été varié de plusieurs manières
*/
f)6 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
quand on eut appris en effet la fuite de quelques car-
listes par suite de cet événement. On prétend attribuer
également aux machinations de la police , au moins
en grande partie , la dernière conspiration de la nuit
du 2 février. On dit qu'elle avait commandé dans un
restaurant de la rue des Prouvaires une splendide
conjuration de deux cents couverts et invité quelques
carlistes crédules, qui ont dû naturellement payer la
carte. Ceux-ci n'avaient pas épargné l'argent , et l'on
a trouvé dans les bottes d'un des conjurés arrêtés une
somme de 27,000 francs. Avec une pareille somme ,
on pouvait déjà faire quelque chose de passable. Je
me suis toujours rappelé, à chacune des dernières
émeutes, cette assertion de Ghamfort que j'avais lue
dans les Mémoires de Marmontel , qu'avec mille louis
d'or on pouvait exciter à Paris un assez joli tumulte.
Je ne puis, pour d'importantes raisons, cacher à mes
compatriotes que pour une révolution l'argent est tou-
jours nécessaire. L'admirable révolution de juillet,
elle-même n'a pas été exécutée aussi gratis qu'on
veut bien le croire. Ce spectacle plus que divin a coûté
quelques millions, quoique les véritables acteurs _, le
peuple de Paris, aient rivalisé d'héroïsme et de désin-
téressement. Les choses ne se font pas pour de l'ar-
DE LA FRANCE. 57
pont; mais il faut de l'argent pour les mettre en traîn.
Et des niais carlistes pensent qu'elles peuvent aller
d'elles-mêmes, pourvu qu'ils aient l'argent dans leurs
bottes. Les républicains sont sans doute bien inno-
cents des événements de la nuit du 2 février; car,
ainsi que me disait dernièrement l'un d'eux : « Si tu
entends rapporter qu'il y a eu de l'argent répandu dans
une conspiration , tu peux compter qu'aucun républi-
cain n'y a trempé. » Dans le fait, ce parti a peu d'ar-
gent; car il se compose principalement d'hommes
d'honneur désintéressés. Ils souilleront, s!îls arrivent
au pouvoir, leurs mains avec du sang, mais non avec
de l'argent. On le sait; aussi redoute-t-on peu les in-
trigants, qui ont plus soif d'argent que de sang.
Cette guillotinomanie que nous trouvons chez les
républicains a peut-être été produite par les écrivains
et par les orateurs qui , les premiers , ont employé le
mot système de la terreur pour caractériser l'action
du gouvernement qui, en 1793, se porta aux moyens
extrêmes dans le but de sauver la France. Mais le
terrorisme, tel qu'il se déploya alors, était moins un
système qu'un événement, un fait passager, et la ter-
reur régnait autant dans i'ame des hommes du pou-
voir que dans celle du peuple. C'est folie de colporter
58 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
aujourd'hui le plâtre de Robespierre pour propager la
doctrine de l'homme et l'imitation de ses faits. C'est
folie de ressusciter le langage de 1793 , comme le font
les Amis du Peuple, qui. sans le savoir, agissent
dans un sens aussi rétrograde que les champions les
plus ardents de l'ancien régime. Celui qui prend les
* fleurs rouges du printemps pour les rattacher aux
arbres une fois qu'elles sont tombées est aussi insensé
que cet autre qui replante dans le sable les branches
U fanées des lis. Républicains et carlistes sont des pla-
giaires du passé, et quand ils se réunissent, cela rap-
pelle ces alliances ridicules des maisons de fous , où la
contrainte commune établit entre les insensés les plus
hétérogènes des rapports d'amitié , quoique l'un , qui
s'intitule Dieu le Père, méprise du plus profond de son
cœur l'autre, qui se donne pour Dieu le Fils. C'est
ainsi que nous avons vu, cette semaine, Genoude et
Thouret, le rédacteur de la Gazette et le rédacteur de
la Révolution, comparaître en confédérés devant les
mêmes assises * ,
Est-il rien de plus ridicule que de voir citer par lus S
journaux , parmi les conjurés du 2 février , quatre ci-
devant marmitons de Charles X et quatre républicains
DE LA FRANCE. ;;0
dfl la société dos Amis du Peuple sur la même ligne 1
Jo ne puis réellement croire que ces derniers soient
impliqués dans cette aventure. Je me trouvais moi-
même par hasard, le même soir, à l'assemblée des
Amis du Peuple, et j'ai lieu de croire, d'après beau-
coup de circonstances, qu'ils pensaient plutôt à la dé-
fense qu'à l'attaque. Il s'y trouvait plus de quinze cents
hommes serrés dans une salle étroite, qui avait l'air
d'un théâtre. Le citoyen Blanqui, fils d'un conven-
tionnel , fit un long discours plein de moquerie contre
la bourgeoisie , ces boutiquiers qui avaient été choisir
pour roi Louis-Philippe , la boutique incarnée , qu'ils
choisirent dans leur propre intérêt, non dans celui
du peuple, qui n'était pas complice d'une si indigne
usurpation. Ce fut un discours plein de sève, de droi-
ture et de colère. Malgré la sévérité républicaine, la
vieille galanterie ne s'est pas démentie, et l'on avait,
avec une attention toute française, assigné aux dames
(aux citoyennes) les meilleures places auprès de la
tribune de l'orateur. La réunion avait l'odeur d'un vieil
exemplaire relu, gras et usé du Moniteur de 1793.
Elle ne se composait guère que de très-jeunes hommes
et de très-âgés. Dans la première révolution, l'enthou-
siasme de la liberté avait surtout saisi les hommes d'un
60 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
Age moyen, chez lesquels la haine encore juvénile
contre l'hypocrisie des prêtres et contre l'insolence de
la noblesse s'unissait à des idées mûres, fermes et
arrêtées. Les plus jeunes gens et les vieillards étaient
les partisans du régime décrépit: les hommes à la che-
velure argentée , par habitude , et la jeunesse dorée
par mécontentement contre la simplicité bourgeoise
des mœurs républicaines. C'est l'inverse aujourd'hui :
les enthousiastes exclusifs de la liberté sont tout
jeunes ou tout vieux. Ces derniers connaissent encore
par leur propre expérience les infamies de l'ancien
régime, et ils pensent avec ravissement à ce temps de
la première révolution où ils furent eux-mêmes si
forts et si grands. Les autres, les jeunes gens, aiment
cette époque parce qu'ils sont avides d'abnégation et
d'héroïsme, qu'ils soupirent après les grandes actions
et méprisent la timidité mesquine et l'égoïsme mer-
cantile des gouvernants d'aujourd'hui. Les hommes
d'un âge intermédiaire sont, pour la plupart, fatigués
du métier d'opposition taquine qu'ils ont fait sous la
restauration ou corrompes par les temps de l'empire,
dont la gloire retentissante et les éclatantes parades
avaient tué la simplicité bourgeoise et l'amour de la
liberté. D'ailleurs celte période héroïque de l'empire a
DE I. V FRANCE.
agréable el chaud, et c'est pourquoi elles ont toujours
réussi le mieux dans les mois de juin, juillet et août. Il
De faut doue pas quai pleuve; car les Parisiens ne
craignent rien tant que la pluie, laquelle effraie les
;nt aines de mille hommes, femmes et enfants, qui
lurent, la plupart en toilette et riant, se donner ie
,f>eetacle de la bataille, et augmentent par leur nombre
le courage des agitateurs. Il ne faut pas non plus un
ciel couvert, autrement on ne pourrait lire les grands
placards que le gouvernement fait afficher au coin des
rues, et cependant cette lecture doit servir à rassem-
bler, sur certains points donnés, des niasses d'hommes
"ui s'y pressent, s'y bousculent à qui mieux mieux et
.Mit plus faciles à soulever tumultueusement. Une
jftre raison, la plus importante peut-être, est que
pendant le mauvais temps on ne peut lire de journaux
au Palais -Royal, et que c'est pourtant là le point où
les politiques les plus ardents se réunissent sous les
allées ombragées, lisent et commentent les feuilles au
milieu des groupes furieux et répandent de tous côtés
leurs inspirations.
C'est ainsi qu'il a été démontré, de nos jours, com-
bien l'on a eu tort d'accuser ie précédent duc d'Or-
léans, Philippe Égalité, de diriger les tumuites popu-
2fi ŒUVRES DE HENRI HEINE.
laîres, par cela seul qu'on avait remarqué que le
Palais -Royal, où il demeurait, en était toujours le
point central. Le Palais -Royal est resté celte année
encore, comme autrefois, centre et point de réunion
de tous les esprits inquiets, toujours le quartier général
des mécontents; et cependant le propriétaire actuel ne
les y avait certainement pas appelés ni payés. L'esprit
de la révolution n'a pas voulu abandonner le Palais-
Royal, quoique le propriétaire fût devenu roi, et c'est
ce qui a forcé celui-ci à quitter son ancienne rési-
dence. On a parlé de différentes inquiétudes qui avaient
donné lieu à ce déménagement, entre autres la crainte
d'une copie française de la conspiration des poudres.
Il est certain que le rez-de-chaussée du Palais qu'ha-
bitait le roi étant loué en boutiques, il eût été fort
aisé d'y transporter les tonneaux de poudre et de faire
sauter ainsi Sa Majesté avec toutes les facilités pos-
sibles. D'autres ont été d'avis qu'il était inconvenant
que Louis -Philippe régnât au premier étage, pendant
que M. Chevet vendait ses saucissons dans la bou-
tique au-dessous. Le métier de celui-ci est, pourtant
aussi honnête en son genre, et un roi-citoyen n'aurait
pas eu besoin de déloger pour cela, Louis-Philippe
surtout, qui, Pannée cassée, <est encore moqué des
DE LA FRANCE. 6Z7
usages et de l'étiquette de costume des temps féodaux
et césarienSj et disait à quelques jeunes républicains :
« Que la couronne d'or était trop froide en hiver et
chaude en été, un sceptre trop lourd pour s'en
servir comme arme, trop court pour un appui, et qu'un
chapeau rond en feutre et un bon parapluie étaient
beaucoup plus utiles en ce temps. »
Je ne sais si Louis-Philippe se souvient encore de
ces déclarations; car il s'est écoulé quelque temps
depuis la dernière fois qu'il se promenait avec le cha-
peau rond et le parapluie par les rues de Paris, jouant,
avec une bonhomie raffinée, le rôle d'un brave père
de famille tout simple. Il serrait alors la main à tous
les épiciers et aux; ouvriers, et portait, dit -on, pour
cet usage un gant spécialement sale , qu'il retirait et
remplaçait par un gant glacé plus propre aussitôt qu'il
remontait dans sa région d'anciens gentilshommes, de
banquiers -ministres, d'intrigants et de laquais écar-
lates. Quand je le vis pour la dernière fois, il se pro-
menait sur le toit de la terrasse de la galerie d'Orléans,
au milieu des pavillons dorés, des vases de marbre et
des fleurs. Il portait un habit noir, et sur sa large
figure s'épanouissait une insouciance qui nous faisait
frissonner quand nous pensions à la position vertigi-
28 ŒUVRE» DE HENRI HEINE.
neuse de cet homme. On dit cependant que son âme
n'est pas aussi libre de soucis que son visage.
Je crois que Louis-Philippe est un honnête homme,
qui veut sans doute le bien et n'a que le tort de
méconnaître le principe vital par lequel seul il peut
exister; car, ainsi que Salluste le remarque avec beau-
coup de profondeur, les gouvernements ne peuvent se
maintenir que par ce qui leur a donné naissance.
Ainsi, par exemple, un gouvernement fondé par la
force ne se soutient que par la force et non par
la ruse, et le contraire a lieu en cas contraire.
Louis-Philippe a oublié que son gouvernement est
né du principe de la souveraineté populaire; et,
dans un affligeant aveuglement, il voudrait tâcher de
se soutenir par une quasi -légitimité, par des alliances
avec les princes absolus et par la continuation de la
période de la restauration. Tl arrive, par suite, qu'au-
jourd'hui tous les esprits de la révolution s'irritent
contre lui et le ^combattent sous toutes les formes.
Cette lutte serait peut-être plus juste que celle qui
DF TA FRANCE. 29
s'éleva contre le précédent gouvernement, qui ne
devait rien au peuple et prit tout d'abord vis-à-vis
de lui une attitude franchement hostile. Louis-Phi-
lippe, qui doit sa couronne au peuple et aux pavés de
juillet, serait un ingrat dont la défection serait d'autant
plus déplorable, qu'on croit s'apercevoir chaque jour
davantage qu'on s'est laissé grossièrement tromper.
Certes, il se fait ici journellement des pas évidemment
rétrogrades, et de même qu'on replace aujourd'hui
tranquillement, pour qu'il ne reste plus de traces de
la révolution, les pavés qu'on avait employés commo
arme en juillet et qui, en certains endroits, étaient
restés en tas : ainsi l'on remet à présent le peuple ,s
son ancienne place, où on le foule aux pieds comme
auparavant.
J'ai oublié de aire que parmi les motifs qui ont
déterminé le roi à abandonner le Palais-Royal pou?
les Tuileres, existait un bruit d'après lequel Louis-
Philippe n'avait accepté qu'en apparence la couronne:
qu'il la conservait pour la rendre à son légitime sou-
verain Charles X, auquel il était resté fidèle au fond
du cœur; et, comme il préparait tout pour son retour,
cette raison l'empêchait d'occuper les Tuileries. Les
carlistes avaient répandu ce bruit, et il était asse?
2.
30 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
absurde pour trouver accès chez le peuple. Aujour-
jourd'hui cette croyance est démentie par le fait : le
fils d'Égalité est enfin entré en vainqueur par l'arc-
de-triomphe du Carrousel et se promène maintenant,
avec son chapeau rond et son parapluie, dans les ap-
partements tragiques des Tuileries. On prétend que la
reine s'était d'abord refusée à habiter cette maison
fatale. Quant au roi, on croit savoir qu'il n'a pu y dor-
mir la première nuit aussi bien qu'à l'ordinaire et
qu'il a été visité par toutes sortes, de visions ; par
exemple, qu'il a vu Marie-Antoinette errer avec les
narines tendues de colère comme au 10 août; puis,
qu'il a entendu le rire moqueur de ce petit homme
rouge qui éclatait quelquefois même derrière le dos
de Napoléon, quand celui-ci donnait ses ordres les plus
orgueilleux; qu'enfin saint Denis lui était apparu por-
tant selon son habitude sa propre tête dans une de ses
mains.
Il y a quelque chose de plus inquiétant que les es-
prits qui peuvent hanter l'intérieur du château; ce sont
les folies qu'on débite devant les ouvrages extérieurs. Je
parle des fameux fossés des Tuileries. C'a été pendant
longtemps le principal sujet de conversation, tant dans
les salons que dans les carrefours, et Ton continue à
DE LA FRANCE, 3l
pn parler avec animosité et amertume. Quand on ne
voyait naguère devant la façade du coté du jardin que
l'enceinte de planches qui dérobait ces travaux au
yeux, du public, on entendait à ce sujet les plus absurdes
hypothèses. Le plus grand nombre pensaient que le
roi voulait fortifier le château justement du côté duj
jardin par où le peuple avait pu jadis pénétrer si faci-
lement au 10 août- on ajoutait même que le pont
Royal serait coupé.
Cependant comme on prête bien souvent des torts
gratuits au pauvre Louis -Philippe, il en a été de
même cette fois. Quand les planches mystérieuses
eurent été arrachées, on n'aperçut ni ouvrages de for-
tifications, ni remparts, ni retranchements, ni bas
tions. mais rien qu'une sottise et des fleurs. Le roi,
qui a la manie de bâtir, avait eu la fantaisie de rogner
pour soi et sa famille un petit jardin dans le grand, et
cette coupure avait été opérée au moyen d'un fossé
ordinaire et d'un grillage en fil de fer, haut de deux
à trois pieds, et dans les plates-bandes tracées se ba-
lançaient déjà des fleurs aussi innocentes que ce éèur
du roi.
Il paraît cependant que Casimir Périer a été très-
tâche de cette innocente idée, qui a été exécutée sans
32 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
son consentement. Il est certain que, dans tous les cas,
elle excite dans le public un juste mécontentement à
cause de la défiguration du jardin, chef-d'œuvre de
Le Nôtre, qui impose tant par son ensemble grandiose.
C'est tout à Fait comme si l'on voulait couper quelques
scènes d'une tragédie de Racine. Des jardins anglais
et des drames romantiques, on peut toujours les rac-
courcir sans dommage, souvent même avec, profit;
mais les jardins poétiques de Racine, avec leurs unités
ennuyeusement sublimes, leurs pathétiques figures de
marbre, leurs allées compassées et leur coupe sévère,
de même que la verte tragédie de Le Nôtre, qui com-
mence si majestueusement par la longue exposition
des Tuileries et se termine par les deux terrasses d'où
l'on aperçoit la catastrophe de la place de la Concorde,
ne peuvent subir d'altération sans que la symétrie y
soit détruite, et partant, la beauté qui leur est propre.
De plus, ce jardinage inopportun nuit au roi pour
d'autres raisons encore. D'abord, le souverain est plus
souvent un objet de conversation, ce qui, dans les
circonstances actuelles, ne peut lui être fort utile; en
second lieu, il se forme toujours à deux pas de lui des
rassemblements d'oisifs qui font toutes sortes de com-
mentaires inquiétants, cherchent peut-être en badau-
FF. LA FRANCE. 33
dant à oublier leur faim, et dans tous les cas, ont de
longues mains inoccupées. On y entend des remarques
acres et incisives et de grossières plaisanteries qui rap-
pellent 90. On voit à rentrée du nouveau jardin une
(preuve en bronze du repasseur de couteau, dont
l'original est dans la tribune à Florence. On sait que
les opinions sont très-partagées sur la signification de
cette figure. Mais ici, aux Tuileries, j'ai entendu
expliquer le sens de cette statue, de manière à faire
rire de pitié maint antiquaire et frémir secrètement
bien des aristocrates.
A tout prendre, ce tracé de jardin est une folie co-
lossale et expose le roi aux accusations les plus
odieuses. On peut même l'interpréter comme une
action symbolique. Louis-Philippe tirant un fossé entre
lui et le peuple, c'est paraître s'en séparer extérieure-
ment. Ou bien a-t-il conçu la nature de la royauté con-
stitutionnelle d'une façon tellement mesquine et étroite
qu'il pense que, puisqu'il abandonne au public la plus
grande partie du jardin, il peut s'en attribuer la plus
petite d'une manière d'autant plus exclusive? Non! la
royauté absolue avec son égoïste Louis XIV qui, au
lieu de Y Etat, c'est moi, pouvait tout aussi bien dire :
Lrs Tuileries, c'est moi, cette royauté paraîtrait alors
34 ÇBCVRES DE HENRI HEINE,
bien plus grande que la souveraineté populaire consti-
tutionnelle de Louis-Philippe, qui borne d'une façon
inquiète son petit jardin particulier et revendique
d'un air chagrin un chacun chez soi. On dit que ces
travaux seront complètement achevés au printemps.
Alors la nouvelle royauté, qui conserve encore l'air
ébauché et tout fraîchement cimenté, aura aussi quel-
que chose de plus habitable. Son aspect actuel n'a
rien de complet. Dans le fait, quand on considère
maintenant les Tuileries du côté du jardin, avec tous
ces bouleversements de terrain, les déplacements de
statues, la plantation des arbres sans feuillage, les
vieux gravats, les matériaux neufs et toutes les répa-
rations au milieu desquelles retentissent les cris, les
marteaux, les rires et lesjurons, on croit voir un em-
blème de la nouvelle royauté inachevée.
Il
Paris, 49 janvier 1839.
Le Temps remarque aujourd'hui que la Gazette.
(VAugsbourg donne maintenant des articles hostiles
envers la famille royale, et que la censure allemande,
si chatouilleuse quand on parle des rois absolus, n'a
pas le moindre égard pour un roi-citoyen. Qui croirait
qu'en cette occasion le Temps est le journal le plus
habile du monde ? Il est pourtant vrai qu'à l'aide de
quelques paroles caressantes, il atteint son but bien
plus promptement que ne le feraient d'autres avec
toute l'artillerie de leur polémique. Son insinuation
rusée a été suffisamment comprise, et je sais au moins
un écrivain libéral qui regarde comme peu honorable
de tenir, sous le bon plaisir de la censure, contre un roi-
citoyen tel langage ennemi qu'elle ne lui passerait pas
contre un roi absolu. Bien ! mais nous demanderons en
récompense à Louis-Philippe de nous faire un plaisir, uri
3G ŒUVRES DE HENRI HEINE.
*eui, celui de rester roi -citoyen. C'est précisément
■virce qu'il ressemble chaque jour davantage aux rois
ibsolus , que nous sommes forcés de lui garder une
petite rancune. C'est sans doute un homme d'une
probité parfaite, père de famille estimable 9 époux
tendre et bon économe ; mais il est fâcheux qu'il fasse
arracher tous les arbres de la liberté et les dépouille
de leur beau feuillage pour les équarrir en poutres
destinées à étayer la maison d'Orléans. C'est à cause
de cela, et seulement pour cela, que la presse libérale
se fâche, et les esprits de vérité en viennent, pour le
combattre, à ne pas dédaigner le mensonge. Il est
triste, déplorable que cette tactique atteigne jusqu'à
h famille du roi, aussi innocente qu'aimable. Certai-
nement la presse libérale allemande, moins spiri-
tuelle mais plus sensible que sa sœur aînée de France,
jVaura pas à se reprocher de cruauté sous ce rapport.
« Vous devriez au moins avoir pitié du roi ! » s'écriait
dernièrement le pacifique Journal des Débats . . .
J'ai vu ces jours passés l'orphelin de M&uoiti, qui a
été pendu à Modène; j;ai vu aussi la senora Luisa de
Torrijos, pauvre dame paie comme la mort, qui s'est
hâtée de s'enfuir à Paris quand elle a appris aux fron-
DK LA FRANCE. 61
coûté la vie à un bien grand nombre qui seraient
bonnues faits aujourd'hui, de sorte que parmi ces der-
niers il n'y a que peu d'exemplaires complets de plu-
sieurs années.
Au reste, jeunes et vieux, dans la salle des Amis du
Peuple, conservaient un digne sérieux, comme on le
trouve toujours chez des hommes qui se sentent
forts. Seulement leurs yeux élincelaient, et souvent ils
criaient : C'est vrai! cest vrai! quand l'orateur arti-
culait un fait. Lorsque le citoyen Cavaignac, dans un
discours que je ne pus bien saisir, parce que son débit
est haché et jeté négligemment, parla des persécutions
judiciaires auxquelles les écrivains sont toujours expo-
sés , je m'aperçus que mon voisin se cramponnait à
moi pour résister à son émotion intérieure, et qu'il se
mordait les lèvres pour ne pas parler. C'était un jeune
enragé aux yeux brillants comme des étoiles en fu-
reur; il portait le petit chapeau de toile cirée à larges
bords qui distingue les républicains. «Mais n'est -il
pas vrai, me dit-il enfin, que cette persécution des
écrivains est une censure indirecte? Il faut qu'on
puisse imprimer tout ce qu'on peut dire, et l'on doit
pouvoir tout dire. Marat soutenait que c'était injustice
de citer pour manifestation d'opinion un citoyen de-
i
G2 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
vant un tribunal et qu'on ne doit compte d'une opi-
nion qu'au public. Tout ce qu'on dît n'est qu'une opi-
nion; Camille Desmoulins remarque encore avec raison :
qu'aussitôt que les décemvirs eurent interpolé dans ks
codes qu'ils avaient rapportés de Grèce une loi contre
la calomnie, on découvrit aussitôt qu'ils avaient l'in-
tention d'anéantir la liberté et de rendre permanent
leur décemvirat. De même quand Octave, quatre
cents ans plus tard , remit en vigueur cette loi des
décemvirs et ajouta encore un article à cette autre :
Lex Julia lœsœ majestatis, on put dire que la liberté
romaine rendait le dernier soupir. »
J'ai rapporté toutes ces citations pour faire voir
quelles sont les autorités des Amis du Peuple. Le
dernier discours de Robespierre, du 8 thermidor, es!
leur évangile. Il était cependant comique de voir oês
gens crier à l'oppression pendant qu'on leur permet
de se fédérer ouvertement contre le gouvernement, et
de dire des choses dont la dixième partie suffirait, en
Allemagne, pour faire condamner un homme à une
enquête perpétuelle. On disait pourtant, ce soir-là, qu'il
était question de mettre un terme à ce désordre et
de fermer la salle des Amis du Peuple. « Je crois,
citoyen, que la garde nationale et la ligne nous cerne-
DE LA F KANCE, (53
ront aujourd'hui, me dit, par forme d'avertissement,
mon voisin; avez-vous préparé vos pistolets? — Je m'en
vais les chercher, îvpondis-je. » Puis, je quittai la
salle et me fis voiturer dans une soirée du faubourg
Saint-Germain. Là ce n'était que lumière, glaces flam-
boyantes, fleurs, épaules nues, eau sucrée, gants jaunes
et fadaises. Et puis toutes les figures rayonnaient d'une
joie aussi triomphante que si la victoire de l'ancien
régime eût été décidée, et pendant que les Vive la
république de la rue de Grenelle me tintaient encore
dans les oreilles, il me fallut recevoir l'assurance la
plus précise que le retour de l'enfant du miracle, avec
toute sa parenté de miracle, pouvait être regardé comme
certain. Je ne puism'empêcherde dénoncer deux doc-
trinaires que j'ai vus dans cette maison danser des gigues
anglaises; ces messieurs ne dansent qu'à l'anglaise.
Une aimable dame me demanda si l'on pouvait compter
sur l'assistance des Allemands et des Cosaques? Je
l'assurai que nous nous ferions encore une fois un
honneur de sacrifier notre argent et notre sang pour
restaurer les Bourbons de la branche aînée. — Savez-
vous aussi, ajouta la dame, que c'est aujourd'hui le
jour où Henri V a fait sa première communion ? —
Quel jour important pour les amis de l'autel et du
64 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
trône! répliquai-je, jour saint, digne d'être chanté par
Lamartine I
Cependant la nuit de ce beau jour devait êire mar-
quée en rouge dans le calendrier de la France, et les
bruits à ce sujet devinrent le lendemain matin l'entre-
tien de tout Paris. Les contradictions de l'espèce la plus
folle ne manquèrent pas de circuler, et maintenant
encore un voile mystérieux couvre, tomme je l'ai déjà
dit, toute cette histoire de conjuration. On disait qu'on
voulait massacrer toute la famille royale et la nom-
breuse société rassemblée aux Tuileries; qu'on avait
gagné le concierge du Louvre pour pouvoir pénétrer
par la grande galerie immédiatement dans la salle de
danse du Palais ; qu'on avait tiré un coup dé feu destiné
au roi, lequel n'en avait pas été atteint ; que plusieurs
centaines d'individus avaient été arrêtés, etc., etc.
L'après-midi, je trouvai dans le jardin des Tuileries une
grande foule de gens qui regardaient les fenêtres, comme
s'ils voulaient voir le coup de feu qui avait été tiré. L'un
racontait que Périer était monté à cheval la nuit pré-
cédente et, qu'il avait couru à la rue des Prouvairs, au
moment où les conjurés avaient été arrêtés après avoir
tué un agent de police. On avait voulu incendier le
pavillon de Flore et attaquer par le dehors le pavillon
DE LA FRANCE. 65
Marsan. Le roi, disait-on. était fort affligé. L?s femmes
le plaignaient et les hommes secouaient la tête avec
un air mécontent. Les Français ont horreur du meurtre
nocturne. Dans les temps les plus orageux de la révo-
lution, les actes les plus horribles furent accomplis
publiquement et à la clarté du jour.
Je mai pu savoir encore précisément jusqu'à quel
point le concierge du Louvre a trempé dans la conspi-
ration du 2 février. Les uns disent qu'il a donné l'éveil
à la police aussitôt qu'on lui eut offert de l'argent pour
livrer les clefs du Louvre. D'autres croient qu'il les a
en effet livrées et qu'il est arrêté maintenant. Dans
tous les cas, on voit, en de semblables circonstances,
comme les postes les plus importants à Paris sont
confiés aux personnes les moins admissibles, sans qu'il
soit pris des garanties particulières de sûreté. Ainsi le
trésor même a été longtemps entre les mains d'un spé-
culateur de papiers publics que l'État devait récompen-
ser par une couronne de chêne pour n'avoir perdu à la
Bourse que 6 millions au lieu de 100 millions. Ainsi la
galerie (îes tableaux du Louvre, qui est la propriété
du genre humain plus encore que celle des Français,
aurait pu devenir le théâtre d'attentats nocturnes, et
périr au milieu du désordre. Ainsi le cabinet des mé-,
4.
GO ŒUVRES DE HENRI HEINE.
dailles vient d'ôtre la proie de voleurs, qui n'en ont
sûrement pas dérobé les richesses par amour pour la
numismatique, mais pour les faire voyager directe-
ment dans le creuset. Quelle perte pour la science,
puisque parmi ces antiquités enlevées se trouvaient
non-seulement les morceaux les plus rares, mais peut-
être même les seuls exemplaires qui existassent encore!
La destruction de ces antiques monnaies est irrépa-
rable; car les anciens ne peuvent, quoi qu'on veuille,
se remettre à nous en fabriquer de nouvelles. Et ce
n'est pas seulement une perte pour les sciences; mais
l'anéantissement de ces petits monuments d'or et
d'argent enlève à la vie elle-même l'expression de sa
réalité. L'histoire ancienne résonnerait à nos oreilles
comme un conte d'enfants, n'étaient les pièces de
monnaies de ces temps, la chose la plus réelle de ces
époques, qui sont restées pour témoigner que ces
peuples et ces rois antiques, dont nous lisons tant Âê
choses merveilleuses, ont réellement existé, qu'ils ne
sont pas de vaines figures de fantaisie, des inventions
rêveuses de poètes, comme nous l'assurent maints
écrivains qui voudraient nous persuader que toute
l'histoire de l'antiquité, tous les documents écrits qui
nous en restent ont été forgés dans le moyen âge par
DE LA FRANCE, 07
les moines. De semblables assertions avaient leur i?é-
filiation la plus sonore dans le cabinet des médailles
i
de Paris. Mais ces trésors sont perdus sans retour;
une partie de l'histoire ancienne est empochée et
fondue du même coup, et les peuples et les rois les
I lus puissants de l'antiquité ne sont plus, aujourd'hui,
que des fables auxquelles on n'a plus besoin de croire.
Il est plaisant qu'on garnisse à présent de barres de
fer les fenêtres de ce cabinet volé, quoiqu'il ne soit
pas probable que les larrons reviennent de nuit pour
restituer leur larcin. Lesdites barres de fer sont peintes
en rouge, ce qui fait très-bon effet. Tous les passants
lèvent la tête et partent d'un éclat de rire. M. Raoul
Rochette, le conservateur des médailles volées, doit
bien s'étonner que les vohurs ne l'aient pas volé lui-
même, lui qui s'est toujours attribué plus d'importance
qu'aux médailles, et regardait cette collection comme
une possession inutile, si, par malheur, il n'était plus
là pour l'expliquer. Il se promène maintenant dans
l'oisiveté et ricane comme notre cuisinière, un jour *]
que le chat lui avait dérobé dans la cuisine un mor-
jjceau de viande crue. « Le voilà bien avancé, il ne sait v
pas faire cuire la viande », disait notre cuisinière, et
elle riait aussi.
68 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
Pendant que des embarras et des urgences de
toutes sortes bouleversent l'intérieur de FÉtat, que
les affaires extérieures se compliquent d'une manière
inquiétante; pendant que toutes les institutions, y
compris la plus élevée, la royauté, sont compromises,
que le désordre politique menace toutes les exis-
tences; Paris, cet hiver, est toujours l'ancien Paris,
la belle ville des merveilles, qui sourit avec tant de
grâce au jeune homme, exalte si puissamment l'homme
fait et console si doucement le vieillard, «. C'est là
qu'on peut se passer de bonheur » , disait madame de
Staël; mot plein de justesse, mais qui dans sa bouche
perdait son effet; car elle ne se sentait si malheu-
reuse depuis longtemps que parce qu'elle ne pouvait
vivre à Paris et que Paris était son bonheur. Ainsi
l'amour pour Paris est pour beaucoup dans le patrio-
tisme des Français, et si Danton ne prit pas la fuite,
parce qu'on ne peut emporter la patrie attachée aux
semelles de ses souliers, cela voulait dire qu'on ne
trouverait pas à l'étranger les magnificences de Paris.
Mais Paris est à proprement dire toute la France.
Celle-ci n'est que la grande banlieue de Paris. Sauf j
ses belles campagnes et les aimables qualités do ses
PE LA FRANCE. 69
habitants, en général toute la France est déserte, dé-
serte au moins sous le rapport intellectuel. Tout ce
qui se distingue en province émigré de bonne heure
dans la capitale, foyer de toute lumière et de tout
éclat. La France ressemble à un jardin où l'on a cueilli
les plus belles fleurs pour les réunir en bouquet, et ce
bouquet s'appelle Paris. 11 est vrai que son parfum
n'a plus aujourd'hui autant de puissance qu'après ces
journées fleuries de juillet, quand tous les peuples en
étaient entêtés. Pourtant il est encore assez beau pour
briller comme un bouquet de fiancée au sein de l'Eu-
rope. Paris n'est pas la capitale de la France seule,
mais bien de tout le monde civilisé; c'est le rendez-
vous de ses notabilités intellectuelles. Ici est rassemblé
tout ce qui est grand par l'amour ou par la haine,
par le sentiment comme par la pensée, par le savoir
ou par la puissance, par le bonheur comme par le
malheur, par l'avenir ou par le passé. Quand on con-
sidère la réunion d'hommes distingués ou célèbres
qu'on y trouve , Paris nous apparaît comme un Pan-
théon des vivants. On crée ici un nouvel art, une nou-
velle religion, une nouvelle vie; c'est ici que s'agitent
joyeusement les créateurs d'un nouveau monde. Les
hommes du pouvoir s'y démènent d'une façon mes-
v
70 ŒUVRES DE HENRI HEINE,
quine, mais le peuple est grand et sent la hauteur
vertigineuse de sa mission. Les fils veulent rivaliser
avec leurs pères, descendus glorieux et consacrés
dans la tombe. On entrevoit l'aurore de puissantes
actions, et de nouveaux dieux veulent se révéler. Et
puis on rit et l'on danse partout; partout éclate la
plaisanterie légère, la moquerie la plus gaie; et comme
nous sommes en carnaval, beaucoup se déguisent en
doctrinaires, se griment la figure avec du pédan-
tisme à mourir de rire et vont soutenant qu'ils ont
peur de la Prusse,
IV
Paris, <er mars 1832
Les événements d'Angleterre réclament depuis quel-
que temps, plus que jamais, toute notre attention.
Nous devons nous avouer à la fin que l'hostilité décla-
rée des rois absolus nous est moins dangereuse que
l'équivoque amitié du constitutionnel John Bull. Les
intrigues populicides de l'aristocratie anglaise se mani-
festent assez menaçantes à la clarté du jour, et les
brouillards de Londres ne cachent plus qu'insuffisam-
ment les mailles et les nœuds subtils qui rattachent le
réseau de protocoles de la conférence aux lacets parle-
mentaires. La diplomatie a veillé là-bas, avec plus d'ac-
tivité que partout ailleurs, sur ses intérêts de naissance ;
elle a tissu avec plus de zèle que jamais la trame !a
plus pernicieuse, et M., de Talleyrand semble être
araignée et mouche en môme temps. Est-ce que le
vieux diplomate n'est plus aussi rusé que jadis, quand^
72 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
nouvel Hephaistos, il prit le puissant dieu de la
guerre lui-même dans ses mailles de fer si habilement
forgées? Ou bien lui est-il arrivé cette fois comme au
surraffiné Merlin, qui s'enlaça lui-même dans îe charme
qu'il avait inventé et demeura captif au fond d'un
tombeau, enchaîné par sa propre parole, retenu par
ses conjurations? Mais pourquoi avoir placé M. de
Talleyrand justement au poste le plus important pour
les intérêts de la révolution de juillet, quand il eût
fallu plutôt l'inflexible droiture d'un citoyen irrépro-
chable? Je ne veux pas dire expressément que le vieil
et glissant ci -devant évoque d'Autun n'est pas un
homme d'honneur : au contraire, le serment qu'il vient
de prêter, il le tiendra certainement, car c'est le
treizième, Nous n'avons sans doute pas d'autre ga-
rantie de sa probité, mais elle est suffisante; car il
n'est jamais arrivé qu'un homme honorable ait pour
la treizième fois violé son serment. On assure d'ail-
leurs que lors de son audience de congé, Louis-Phi-
lippe lui a, dit, par précaution: « M. de Talleyrand,
i
quelque considérables que soient les offres qu'on
pourra vous faire, je vous donne le double dans tous
les cas. » Cependant avec un homme déloyal, il n'y
aurait encore là aucune sûreté; car il est dans le ca-
DE LA FRANCE. 73
ractère de la déloyauté de ne pas demeurer fidèle à
soi-même , de sorte qu'on ne peut compter l'en-
chaîner par la satisfaction de l'intérêt personnel.
Le pire est que les Français se figurent Londres
comme un second Paris, le West-End comme un
faubourg Saint-Germain; qu'ils prennent les réforma-
teurs anglais pour des libéraux liés à eux par la fra-
ternité, les parlements pour une chambre des pairs
et une chambre des députés; enfin qu'ils mesurent et
jugent tout ce qui se passe et tout ce qui existe en An-
gleterre d'après des règles et des habitudes françaises.
Il en résulte des erreurs qu'ils paieront peut-être bien
cher dans la suite. Les deux peuples ont un caractère
trop diamétralement opposé pour pouvoir s'entendre,
et les circonstances dans les deux pays ont une origine
trop différente pour souffrir la comparaison, surtout
sous le rapport politique. Le supplément de mes
Beisebilder contient à ce sujet beaucoup de docu-
ments instructifs recueillis sur les lieux par moi-
même, et je suis obligé d'y renvoyer pour éviter des
répétitions. Je citerai encore les excellents Mémoires
du prince de Puckler-Muskau, quoique l'âme poé-
tique de l'auteur ait bien voulu voir dans ce dur et
raide anglicisme plus de mouvement intellectuel qu'on
5
74- ŒUVRES DE HENRI HEINE.
ne pourrait y en trouver réellement. Il faudrait, pour
décrire exactement l'Angleterre, le faire en style de
manuel de haute mécanique , à peu près comme s'il
s'agissait d'une immense manufacture compliquée,
d'une machine roulant, bourdonnant, grondant, frot-
tant, sifflant, foulant et bruissant à en faire mal, où les
rouages d'utilité brillants et polis tournent autour des
dates revêtues de rouille historique. Les saints-simo-
niens disent avec raison que l'Angleterre est la main
et la France le cœur du monde. Hélas ! ce grand cœur
du monde perdrait tout son noble sang si, comptant
sur la générosité anglaise , il demandait un jour se-
cours à cette main sèche et glacée. Je ne me repré*
sente pas l'égoïste Angleterre comme une énorme
panse à bière, ainsi qu'on nous l'a fait sur les carica-
tures, mais bien sous la figure d'un long, maigre et
osseux vieux garçon , qui rattache à sa culotte un
bouton décousu et se sert d'un fil roulé en peloton
autour du globe du monde... Il coupe tranquillement
le fil à l'endroit où il n'en a plus besoin et laisse,
avec le même calme , tomber dans l'abîme le monde
entier.
Les Français s'imaginent que le peuple anglais veut
la liberté à leur manière et qu'il lutte, tout comme
DE LA F1\ANCE. 75
eux, contre [es usurpations d'une aristocratie; qu'ainsi
la garantit' d'une étroite alliance entre les deux
peuples n'existerait pas seulement dans une confor-
mité d'intérêts vis-à-vis de l'étranger, mais encore
sous le rapport intérieur. Mais ils ne savent donc pas
que le peuple anglais, par lui-même, est tout à l'ait
date, et que ce n'est que dans le sens le plus
étroit de l'esprit de corporation qu'il demande sa
1 ih ité, c'est-à-dire ses libertés accordées par chartes
s, tandis que la liberté française, liberté
pour tout le genre humain, liberté dont tout Punî-
tes titres de la raison à la main, se mettra un
jour en possession, est essentiellement et pour elle-
même odieuse aux Anglais. Ceux-ci ne connaissent
îe liberté anglaise, liberté anglo- historique, pa«
tentée à l'usage des sujets de Sa Majesté le roi de la
Grande-Bretagne, basée sur quelque vieille îo'i, par
exemple du temps de la reine Anne. Burke, qui vou
| burker les âmes et vendre la vie réelle à l'anatomie
de l'histoire, ne savait trouver à la révolution française
vief plus capital que celui de ne pas s'appuyer,
lie celle d'Angleterre, sur de vieilles institutions,
i ne peut pas comprendre qu'un état puisse subsis-
ta , unis nobility. La nobility d'Angleterre est à la
76 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
vérité tout autre chose q^e la noblesse française , et
elle mérite que j'en fasse précisément cet éloge. La
noblesse anglaise s'est toujours opposée à l'absolu-
tisme des rois, de concert avec le peuple, dont elle
soutenait les droits en même temps que les siens
propres; la noblesse de la France au contraire s'est
rendue à discrétion aux rois. Depuis Mazariïi, elle n'a
plus résisté à leur puissance; elle n'a plus cherché
qu'à en obtenir sa part, au moyen d'un souple service
de cour. Manœuvres travaillant en commun avec les
rois, elle a opprimé et trahi le peuple. La noblesse
française s'est, à son insu, vengée sur les rois de l'état
d'oppression où elle avait été réduite, en les livrant
aux séductions d'une dépravation énervante, en les
rendant presque imbéciles à force de flatteries. Sans
doute, épuisée elle-même de force d'esprit, elle a dû,
à cause de cela, tomber avec la vieille royauté : le
10 août ne trouva aux Tuileries qu'une troupe grison-
nante et décrépite, armée de faibles épées de parado,
et ce ne fut pas un homme , mais une femme qui or-
donna avec courage et fermeté la résistance. Mais
aussi cette dernière dame de la chevalerie française,
cette dernière représentante de l'ancien régime expi-
rant ne devait pas non plus descendre dans la tombe
DE LA FRANCE. 77
avec tant d'éclat de jeunesse, et il fallait encore qu'une
nuit d'effroi teignît d'un blanc de neige la blonde che-
velure de la belle Antoinette.
Il en a été tout autrement de la noblesse anglaise.
Celle-ci a maintenu sa force; ses racines s'étendent
dans le sol vigoureux, le peuple, qui admet comme
les rejetons d'une espèce pure les plus jeunes fils de
la nobility et, par cet intermédiaire qu'on appelle la
gentry, demeure toujours allié avec la nobility, la
véritable noblesse. D'ailleurs , elle est pleine de pa-
triotisme; elle a jusqu'à ce jour vraiment représenté
ta vieille Angleterre avec un zèle non simulé, et ces
lords, qui coûtent tant, ont aussi, quand il le fallait,
fait à la patrie des sacrifices. Il est vrai qu'ils sont
arrogants, et beaucoup plus que la noblesse du Conti-
nent, qui porte son arrogance en montre et se dis-
tingue extérieurement du peuple par des costumes,
des rubans , du mauvais français , des armoiries , des
croix et autres jouets; La noblesse anglaise méprise
trop la bourgeoisie pour juger nécessaire de lu*
imposer par des moyens extérieurs et d'exposer er
public les insignes de sa puissance. Au contraire, on
voit, comme des dieux incognito, les nobles anglais
fêtas (Tune manière simple et bourgeoise, sans être
78 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
remarqués, parcourir les rues, les théâtres et !e*
raouts de Londres. Ils réservent leurs décorations fi
dales et autres oripeaux de cette espèce pour les fV
de la cour et pour les anciennes cérémonies. Aussi
maintiennent-ils chez le peuple en bien plus gra
respect que nos dieux du continent, qui vont partout,
et connus de tous, revêtus de leurs attributs. J'en-
tendis un jour, sur le pont de Waterloo, à Londres, un
jeune garçon qui disait à un autre : Hâve y ou ever
seen a nobleman (As-tu jamais vu un noble)? à quoi
l'autre répondit : No; but I hâve seen the coach of
the lord mayor (Non; mais j'ai vu le carrosse du lord
maire). Ce carrosse est en effet une caisse d'une gran-
deur merveilleuse, dorée avec une richesse inouïe,
fabuleusement bigarrée de toutes couleurs , avec un
cocher habillé en velours rouge , raide de galons d'or,
et la chevelure poudrée et serrée dans une bourse ,
puis trois laquais dito auxquels la bourse de cheveux
ne fait pas faute. Si donc le peuple d'Angleterre se
querelle en ce moment avec sa noblesse, ce n'est pas
pour l'amour de l'égalité civile, à laquelle il ne pense
pas, ni de la liberté civile, dont il jouit complètement,
mais seulement pour une question d'argent. La no-
blesse, en possession de toutes l*n sinécures, de toutes
DE LA FRANCE. 79
les prébondes ecclésiastiques et d'emplois exorbitam-
nient rétribués, regorge dans une abondance auda-
cieuse, pendant que la plus grande partie du peuple,
chargée d'impôts accablants, languit et meurt de faim
dans la misère la plus profonde. Celui-ci demande
en conséquence une réforme parlementaire, et ceux
des nobles qui soutiennent cette mesure n'ont rien
autre chose en vue que de la foire servir à des amélio-
rations matérielles.
Oui, la noblesse anglaise est encore aujourd'hui
plus étroitement alliée avec le peuple qu'avec les rois,
dont elle a toujours su se maintenir indépendante , au
rebours de la noblesse française. Elle n'a prêté aux
rois que son épée et sa parole, mais elle n'a pris à leur
vie privée , à leurs plaisirs qu'une part indifférente et •
familière. Cela s'est passé ainsi même aux époques les
plus corrompues. De cette façon, la noblesse anglaise,
tout en baisant la main royale et fléchissant le genou,
parce que l'étiquette le veut ainsi, est demeurée de
fait sur un pied égal avec les rois auxquels elle s'est
opposée assez sérieusement aussitôt qu'ils ont voulu
porter atteinte à ses privilèges ou se soustraire à son
influence. C'est ce qui est arrivé, il y a quelques années,
de la manière la plus évidente, lorsque Canning de-
80 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
vint ministre. Dans le moyen âge , les barons anglais
auraient, en pareil cas, pris le casque et endosse la
cuirasse; puis, le glaive au poing et suivis de leurs
vassaux , ils seraient entrés au château du roi et se
seraient fait donner satisfaction avec uno soumission
ironique et une courtoisie armée. De nos jours, il leur
a fallu recourir à des moyens moins chevaleresques ,
et les gentilshommes qui composaient alors le mi-
nistère cherchèrent, comme on sait, à imposer au
roi en donnant tous à l'improviste, et avec un accord
perfide, leurs démissions. Les suites en sont assez
connues. Georges IV s'appuya sur Georges Canning ,
le véritable saint Georges de l'Angleterre, qui fut sur
le point d'abattre le dragon le plus puissant du monde.
Après lui vint lord Goderich avec sa figure vermeille
et fleurie et son ton affecté de véhémence d'avocat,
qui laissa bientôt tomber de ses faibles mains la lance
qui lui avait été remise, de telle sorte que le pauvre
roi fut obligé de se remettre à la merci de ses antiques
barons, et que le général de la sainte alliance reçut de
nouveau le commandement. J'ai démontré ailleurs
pourquoi aucun ministre libéral ne peut rien faire de
très-bon en Angleterre et doit en conséquence céder
ïa place à ces fiers tories, qui font passer naturellement
DE LA FRANCE. 81
un grand bill d'amélioration avec d'autant plus de faci-
lité qu'ils n'ont pas à vaincre la résistance parlemen-
taire de leur propre entêtement. C'est dans tous les
temps le diable qui a bâti les plus grandes églises.
Wellington a fait triompher cette émancipation pour
laquelle Canning avait combattu inutilement, et il est
peut-être destiné à emporter ce bill de réforme qui
fera probablement chavirer lord Grey. Je crois à la
chute prochaine de ce dernier, et nous verrons alors
revenir au gouvernement tous ces irréconciliables
aristocrates qui, depuis quarante ans, ont combattu,
coûte que coûte, le peuple français, représentant des
idées démocratiques. Cette fois, la vieille rancune cé-
dera sans doute le pas aux intérêts matériels, et l'on
verra volontiers le rival plus dangereux de l'Est et ses
satellites combattu par les armes françaises; d'autant
plus que ce seront des ennemis qui s'affaibliront Tun
par Fautre. Oui, les Anglais exciteront encore le coq
gaulois au combat contre les aigles absolus; avides cfc
spectacle , ils regarderont du haut de leurs longs cous,
de l'autre rive du canal, et applaudiront comme à
Cok-Pit et parieront beaucoup de milliers de guinées
sur l'issue de la lutte.
Les dieux contempleront-iîs, du haut de leur pa-
i/*
82 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
villon azuré, ce spectacle avec une semblable indiffé-
rence? Anglais du ciel, seront-ils témoins insensibles
de nos cris de détresse et de nos blessures? N'auront-ils
qu'un regard de plomb pour ce combat à mort des
peuples
Hélas ! puisse l'exemple de leur empereur apprendre
encore à temps aux Français ce qu'on peut attendre
de la magnanimité anglaise ! Est-ce que le Bellêrophon
n'a pas depuis longtemps détruit cette chimère? Puisse
la France ne jamais compter sur l'Angleterre, comme
la Pologne a compté sur la France !
Si pourtant cet affreux malheur devait se réaliser,
si la France , mère de la civilisation et de la liberté ,
devait être perdue par légèreté et par trahison , si le
langage grasseyant des lieutenants de Postdam devait
encore retentir dans les rues de Paris, la sale botte
teutonique souiller de nouveau le noble pavé des bou-
levards, le Palais -Royal exhaler encore une fois
l')deur de cuir de Russie, alors il y aurait dans le
monde un homme qui serait plus malheureux que
/jamais homme n'a été, un homme qui, par ses dé-
plorables et mesquines idées de comptoir, serait de-
venu responsable de la perte de sa patrie, dont le
PE LA FRANCE. 83
cœur serait dévoré par tous les serpents du remords
el la tète chargée de toutes les malédictions de l'hu-
manité. Les damnés de l'enfer se consoleraient alors
entre eux en se racontant les tourments de cet homme,
lirments de Casimir Périer. Quelle effrayante res-
ponsabilité pèse en effet sur ce seul homme ! Le fris-
son me saisit toutes les fois que je l'approche. Je suis
resté naguère pendant une heure comme enchaîné au-
de lui par un charme mystérieux , et j'observais
cette figure sombre qui s'est placée si hardiment entre
les peuples et le soleil de juillet. Si cet homme tombe,
me disais-je alors, la grande éclipse de soleil finira,
et l'étendard tricolore du Panthéon reprendra son
éclat inspirateur, et les arbres de la liberté fleuriront
de nouveau ! Cet homme est l'Atlas qui porte sur ses
épaules la bourse et tout Féchafaudage des puissances
européennes, et s'il tombe, tomberont aussi les comp-
toirs de change, et les cours, et l'égoïsme, et la
grande boutique où l'on a trafiqué des espérances les
plus nobles de l'humanité.
Ce n'est pas tout à fait à tort qu'on le nomme Atlas.
Périer est un homme d'une taille peu ordinaire, aux
larges épaules, à la charpente forte et d'un aspecî
puissant. On se fait ordinairement une fausse idée de
84 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
son extérieur, soit parce que les journaux parlent sans
cesse de son état maladif pour l'irriter, lui qui se
porte fort bien et veut rester président du conseil,
soit parce qu'on raconte , à propos de cette même
irritation, les anecdotes les plus exagérées et que Ton
juge comme son état naturel la passion avec laquelle
on le voit agir à la tribune. Mais cet homme est tout
autre quand on l'aperçoit dans sa maison , en société
et surtout dans une situation tranquille. Alors son
visage acquiert, au lieu de cette expression animée
d'exaltation ou d'abattement que lui donne la tribune,
une dignité vraiment imposante; tout son être se re-
lève avec une virilité plus belle et plus noble, et on
l'observe avec satisfaction aussi longtemps qu'il ne
parle pas. Sous ce rapport, il est tout l'opposé de la
dame de comptoir de mon café de prédilection, qui
ne paraît pas belle tant qu'elle se tait et dont tous les
traits rayonnent de grâce aussitôt qu'elle ouvre la
bouche. Seulement Périer, quand il se tait longtemps
et qu'il écoute avec attention les autres, contracte
profondément ses lèvres amincies , ce qui donne à la
bouche l'aspect d'un creux prononcé. Alors, il a cou-
tume de faire signe avec sa tête penchée et attentive,
comme un homme qui semble dire : Tout s'arrangera.
DF LA FRANCK. 8^)
Son front est élevé, et le paraît d'autant plus que le
dessus de la tête n'est couvert que de rares cheveux.
Ces cheveux sont gris, presque blancs, couchés à plat
et couvrent assez maigrement le reste de la tête, dont
la courbure est belle et bien proportionnée, et le long
de laquelle de petites oreilles se dessinent presque
avec grâce. Le menton est court et ordinaire. Le noir
bouquet de ses sourcils descend d'un air rude et sau-
vage sur les orbites creux au fond desquels ses yeux,
profondément cachés, semblent se tenir aux aguets:
mais il en sort parfois un éclair qui brille comme un
stylet. Son teint est gris-jaune, couleur ordinaire des
soucis et de la contrariété. On voit courir sur sa face
toutes sortes de plis singuliers, qui, sans être com-
muns, il est vrai, ne sont pas nobles non plus, peut-
être sont-ils juste-milieu. On prétend reconnaître en
lui le banquier et trouver dans sa tenue les habitudes
mercantiles; j'ai même un ami qui assure qu'il a tou-
jours envie de lui demander le prix du café ou le
cours du change. Mais quand on sait qu'un homme
est aveugle, dit Lichtenberg, on croit toujours s'en
apercevoir, même à sa nuque. Je ne trouve sans doute
dans tout l'extérieur de Casimir Périer rien qui me rap-
pelle la noblesse de naissance -, mais il a dans son être
j^
86 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
beaucoup de cette belle culture de la bourgeoisie,
telle qu'on la trouve chez les hommes chargés des
soins les plus actifs des affaires publiques et qui n'ont
pas le temps de s'occuper de manières chevaleresques
et d'autres semblables moyens de toile! te.
C'est d'après ses discours qu'on peut mieux juger
Périer; c'est son meilleur côté, au moins pendant la
période de la restauration, où, l'un des plus éminents
parmi les orateurs de l'opposition, il fit la plus noble
guerre au charlatanisme menteur de la prêtrise et de
la courtisanerie. J'ignore s'il était alors aussi emporté
extérieurement qu'il l'est aujourd'hui. Je ne taisais à
cette époque que lire ses discours, modèles de tenue
et de dignité, et tellement calmes et sensés que je le
jugeais un homme tout à fait âgé. La plus sévère
logique régnait dans ces discours: il y avait quelque
chose de raide, des arguments raides, serrés l'un à
côté de l'autre comme des barres de fer infrangibles,
derrière lesquelles apparaissait souvent une ombre de
sensibilité, telle qu'un pâle visage de nonne à travers
la grille d'un parloir de couvent. Les raides arguments,
les barres de fer sont restés; mais on ne voit plus der-
rière que colère impuissante , comme un animal sau-
vage qui bondit ça et là.
DE LA FRANCE. 87
Beaucoup dos derniers discours de Périer, qui ont
pour objet des projets de loi, par exemple celui de la
pairie, ne sont pas son ouvrage. Le temps manque au
ministre pour des travaux d'une telle étendue; il lui
faut maintenant devenir chaque jour dans ses impro-
visations d'autant plus irritable, plus passionné que le
système qu'il doit défendre est plus inquiétant, plus
dépourvu de dignité et de noblesse
Est-ce l'esprit de la satire qui m'offre des contrastes,
ou bien Casimir Périer a-t-il réellement une ressem-
blance avec le plus grand ministre qui ait jamais gou-
verné l'Angleterre, avec Georges Canning? Mais je ne
suis pas le seul qui avoue qu'il rappelle étonnamment
ce grand homme et qu'il existe une affinité secrète
entre tous les deux.
Peut-être cette ressemblance entre Périer et Can-
ning se manifeste-t-elle dans leur naissance également
plébéienne et dans leur apparition bourgeoise, dans la
difficulté de leur position, dans leur inébranlable
force d'action, dans la résistance qu'ils opposèrent
88 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
aux attaques féodales et aristocratiques. Elle cesse
dans la ligne adoptée et dans les sentiments dé-
ployés par chacun d'eux. Le premier, né, élevé
sur les moelleux coussins de l'opulence, a pu déve-
lopper en paix ses meilleurs penchants , et sans
peine, prendre part à cette opposition aisée que la
bourgeoisie fit pendant la restauration contre l'aristo-
cratie et le jésuitisme. Georges Canning au contraire,
né de parents malheureux , n'était que le pauvre fils
d'une pauvre mère, qui le jour veillait sur lui dans la
tristesse et dans les larmes, et le soir était obligée
pour lui gagner du pain de monter sur le théâtre, de
jouer la comédie et de rire. Passant plus tard du petit
malheur de l'indigence dans le malheur plus grand
d'une dépendance brillante, il subit l'appui d'un oncle
et la protection d'une noblesse orgueilleuse.
Mais si ces deux hommes furent différents par la
situation où le sort les jeta et les maintint longtemps,
ils le furent plus encore par les sentiments dont ils
firent preuve quand ils eurent atteint le sommet de la
puissance, là où ils pouvaient enfin, libres de toute
contrainte, prononcer le grand mot de l'énigme. Casi-
mir Périer, qui n'avait jamais été dépendant, qui avait
toujours eu largement en son pouvoir les moyens dà
DE LA FRANCE. 80
conserver, d'entretenir, d'accroître en soi la flamme,
sacrée de la liberté, se montra tout d'un coup animé
d'un esprit étroit et mercantile; méconnaissant ses
forces, il se courba devant ces puissants qu'il pouvait
anéantir, il mendia la paix qu'il aurait dû n'accorder
qu'à titre de grâce; et maintenant il viole l'hospitalité,
offense le malheur le plus sacré, et, Prométhée à
rebours, il ravit aux hommes la lumière pour la
rendre aux dieux. Georges Canning au contraire,
d'abord gladiateur au service des tories, quand il
put enfin secouer les chaînes de cet esclavage se leva
dans toute la majesté de sa bourgeoisie native et, au
grand effroi de ces ci-devant Mécènes, proclama,
Spartacus de Downing-Street, la liberté civile et reli-
gieuse pour tous les peuples et gagna à l'Angleterre
tous les cœurs libéraux et par suite la prépondérance
en Europe.
C'était alors un temps fcren sombre en Allemagne; rien
que hiboux, édits de censure, odeur de prison, romans
d'abnégation, parades militaires, bigotisme et imbécil-
lité. Quand tout à coup l'éclat des paroles deC4anning
vint nous éclairer, tout ce qui avait un cœur encore ou-
vert à l'espérance poussa des cris de joie. En ce qui
touche l'auteur de ces articles, il donna le baiser d'adieu
90 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
aux objets de ses plus chères affections et s'em-
barqua pour Londres, afin d'y voir et d'y entendre
c-anning. Je passai alors des journées entières dans la
galerie de Saint-Étienne et vécus de sa vue ; et je bus
les paroles qui sortaient de sa bouche, et mon cœur
était enivré. Il était de taille moyenne, beau; son
visage, clair et noble; son front, très-élevé, un peu
chauve; sa bouche, arrondie avec un sentiment de
bienveillance ; ses regards étaient doux et persuasifs.
Assez véhément dans ses gestes quand il frappait quel-
quefois sur la boîte de tôle qui était devant lui sur la
table des actes, il restait toujours dans la passion plein
de convenance et de dignité, gentlemanlike. En quoi
consistait donc sa ressemblance extérieure avec Casi-
mir Périer? Je ne sais; mais la figure de celui-ci,
quoique plus grande et plus forte, me présente une
analogie frappante avec celle de Canning. Une cer-
taine disposition maladive, irritable et abattue, que
nous voyions chez celui-ci, est remarquable aussi chez
jPérier. Quant au talent, la balance reste égale entre
eux. Seulement Canning accomplissait les choses les
plus difficiles avec une certaine aisance, semblable à
Ulysse qui tendait Tare rebelle avec autant de facilité
qu'il aurait fait des cordes d'une lyre; tandis que
DE LA FRANCE. 94
Perler montre dans l'acte le moins important une cer-
taine pesanteur, déploie tontes ses forces à propos de
la mesure la pins insignifiante, et met en mouvement
tonte sa cavalerie et son infanterie spirituelle et réelle;
enfin, quand il vont toucher les cordes les plus déli-
cates, il gesticule avec autant d'effort que s'il tendait
l'arc d'Ulysse. J'ai caractérisé plus haut ses discours.
Canning était aussi l'un des plus grands orateurs de
son temps. On lui reprochait seulement un langage
trop fleuri, trop paré. Mais il n'a certainement mérité
ce reproche que dans sa première période, à l'époque
où, dans une position dépendante encore, il ne pou-
vait exprimer son opinion personnelle et comblait ce
vide par des fleurs oratoires, des arabesques spirituelles
et des traits brillants. Son langage n'était pas alors
une épée, mais seulement le fourreau, œuvre d'un
travail précieux, où l'or finement ciselé en guirlandes
et les pierreries incrustées étincelaient de la façon la
plus riche. Plus tard, il tira de ce fourreau la lame
d'acier, droite et sans ornement, qui étincelait aussi
avec autant de magnificence et qui avait au moins
assez de pointe et de tranchant. Il me semble voir en-
core les figures pleureuses assises en face de lui, surtout
le ridicule sir Thomas Lethbridge, qui lui demandait,
Q$ ŒUVRES DE HENRI HEINE.
avec beaucoup de pathos, s'il avait déjà choisi les
membres de son ministère. Canning se leva tranquille-
ment comme s'il eût voulu faire un long discours, dit
en parodiant l'emphase pathétique : Yesf puis se ras-
sit aussitôt au milieu des éclats de rire les plus bruyants.
C'était alors un coup d'œil étonnant. Presque toute
l'ancienne opposition était assise derrière les ministres,
entre autres le digne Russel, l'infatigable Brougham,
le savant Makintosh, Cam-Hobhouse avec son visage
tout ravagé par les orages, le noble Robert Wilson au
nez pointu et Francis Burdett, longue figure inspirée
à la Don Quichotte, dont l'excellent cœur est un jardin
toujours florissant de pensées libérales et dont les
maigres genoux touchaient alors, comme le disait
Cobbett, le dos de Canning. Ce temps vivra toujours
dans .ma mémoire, et jamais je n'oublierai le moment
où j'entendis Georges Canning parler des droits des
peuples, où je fus frappé par ces paroles d'émancipa-
tion, tonnerre sacré dont les éclats roulèrent sur toute
la terre et laissèrent un écho consolant dans la cabane
du Mexicain et dans celle du plus pauvre Hindou. That
is my thunder! pouvait dire alors Canning. Sa voix,
belle, sonore et pénétrante, sortait avec une sensibi-
lité forte de sa poitrine malade, et c'étaient les paroles
DE LA FRANCE. 93
claire* et mies d'un mourant, paroles d'adieu sanction-
nées par la mort. Il avait perdu sa mère quelques
jours auparavant; et le deuil dont il était revêtu re-
haussait la solennité de son apparition parlementaire.
Je le vois encore avec ses gants noirs, qu'il considéra
de temps en temps pendant qu'il parlait; et, le voyant
ainsi, je me disais : Il pense peut-être à sa mère, à sa
misère prolongée et à la misère du reste de ce pauvre
peuple qui meurt de faim dans la riche Angleterre, et ces
gants funèbres sont garants que Canning sait ce que le
peuple souffre et qu'il veut le secourir. Dans la vivacité
de son débit, il arracha une fois l'un de ces gants de
sa main, et je crus, un instant, qu'il voulait le jeter aux
pieds de toute cette fière aristocratie d'Angleterre,
comme le noir gage de bataille de l'humanité oiîensée.
Si cette aristocratie ne Ta pas tué directement, pas
plus que le prisonnier de Sainte-Hélène, qui est mort
d'un cancer à l'estomac, elle lui a du moins enfoncé
dans le cœur assez d'aiguilles empoisonnées. On me
raconta, par exemple, qu'un jour, au moment même
où il se rendait au parlement, on lui remit une lettre
Tachetée avec des armoiries bien connues et qu'il
n'ouvrit que dans la salle des séances. 11 trouva dans
cette lettre une vieii^ r-ffiche de comédie, sur laquelle
94 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
était imprimé, dans la liste des acteurs, le nom de sa
mère, qui venait de mourir. Canning lui-même mourut
bientôt après; et maintenant voilà cinq ans qu'ii
repose à Westminster, à côté de Fox et de Sheridan;
et sur la bouche qui a dit de si grandes et de si puis-
santes choses une araignée étend peut-être son stu-
pide et muet tissu. Georges IV dort là aussi au milieu
de ses pères et de ses ancêtres, représentés en pierre
étendus sur leurs tombeaux, têtes de pierre sur cous-
sins de pierre, le globe et le sceptre dans les mains.
Autour d'eux, dans de hauts monuments, gît l'aristo-
cratie d'Angleterre, gens de marque, ducs et évêques,
lords et barons, qui se pressent autour des rois dans
la mort comme pendant la vie; et quiconque veut les
contempler à Westminster paie un shelling et six
pence. Cet argent est reçu par un pauvre et cliétif
gardien, dont l'industrie consiste à montrer les hautes
puissances défuntes, en psalmodiant une notice sur
leurs noms et gestes, comme s'il faisait voir un-
cabinet de figures en cire. J'aime ces sortes de spec-
tacles qui me rassurent à l'égard de l'immortalité des
grands de la terre; aussi n'ai-je pas regretté mon
(shelling avec ses six pence: et quand je quittai West-
minster, je dis au gardien : « Je suis content de ton
DE LA FRANCS. 95
exhibition, et je te donnerais de grand cœur le double,
si la collection était complète. »
Voilà la véritable question. Tant que les aristocrates
anglais ne seront pas tous péiinis à leurs pères, tant
que la collection de Westminster ne sera pas complète,
mbat des peuples contre les privilèges de naissance
demeurera indécis, et l'alliance sincère entre la
France et l'Angleterre, toujours douteuse.
Paris, 25 mar& 1832.
La campagne de Belgique, le blocus de Lisbonne et
la prise d'Ancône sont les trois grands actes caracté-
ristiques que le juste-milieu a chargés de raconter au
dehors sa force, sa sagesse et sa grandeur,, A l'inté-
rieur, il a cueilli des lauriers aussi glorieux sous les
colonnades du Palais-Royal, puis à Lyon et à Gre-
noble. Jamais la France n'a été aussi bas aux yeux
de l'étranger, pas même dans le temps de la Pompa-
dour et de la Dubarry. On s'aperçoit maintenant qu'il
y a quelque chose de plus déplorable encore que le
règne des maîtresses. On peut trouver encore plus
d'honneur dans le boudoir d'une femme galante
que dans le comptoir d'un banquier. Dans l'oratoire
même de Charles X , on n'avait pas oublié à ce
point la dignité nationale, et c'est de là que partit
Tordre de conquérir Alger. On prétend que pour
DE LA FRANCE', 97
que rhumiliation soit complète , cette conquête va
être abandonnée. On sacrifie au fantôme d'une alliance
avec l'Angleterre ce dernier lambeau de l'honneur de
la France
A l'intérieur, les embarras et les déchirements en
sont venus à un tel point qu'un Allemand lui-même
en perdrait patience. Les Français ressemblent main-
tenant à ces damnés de l'enfer du Dante, auxquels
leur état présent est devenu tellement intolérable ,
qu'ils désirent en être délivrés à tout prix, dussent-ils
tomber dans une situation plus déplorable encore!
Cela explique comment les républicains préféreraient
la légitimité et les légitimistes la république à l'es-
pèce de bourbier juste-milieu qui se trouve entre les
deux camps et dans lequel tous demeurent mainte-
nant empêtrés. Les mêmes tourments les réunissent :
ils partagent non le même ciel, mais le même enfer,
et c'est là qu'on entend hurler au milieu des pleurs et
des grincements de dents ; Vive la république! Vive
Henri Vf
Les partisans du ministère, c'est-à-dire les gens en
place, les banquiers, les propriétaires et les bouti-
quiers, augmentent encore le déplaisir général en
affirmant que nous vivons tous dans la situation la
38 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
plus paisible; que les fonds, ce thermomètre du bon-
heur public, ont monté: que cet hiver les bals a
Paris ont été plus nombreux que jamais: enfin que
TOpéra a joui d'une vogue sans exemple. Dans le
fait, il en a été ainsi ; car ces gens-là ont le moyen de
donner des bals, et ils n'ont dansé que pour prouver
que la France est heureuse ; ils ont dansé pour leur
système, pour la paix, pour le désarmement de l'Eu-
rope. Il fallait faire monter les fonds : ils ontdansi
hausse, il est vrai que plus d'une fois de joyeux en-
trechats ont été interrompus par des dépêches impor-
tunes venant de Belgique, d'Espagne, d'Angleterre ou
d'Italie; mais on ne laissait percer aucun trouble et,
le cœur désespéré, on n'en dansait que plus gaiement;
à peu près comme Aline, reine de Golconde,
même au moment où le chœur des eunuques li
porte l'une après l'autre les nouvelles les plus di
pérantes, n'en continue pas moins de danser avec une
apparente allégresse. Tous ces gens-là ont donc danoé
pour leurs rentes. Plus ils étaient modérés, plus ils
dansaient avec rage, et les banquiers les plus gras ef
ies plus vertueux ont dansé la valse infernale du ïu-
meux Opéra de Robert le Diable... Meyerbeer a fait
quelque chose d'inouï, en captivant les volages Pan-
DE LA FRANC F,. W)
siens pondant tout un hiver. La foule se presse encore
à l'Académie royale de Musique pour voir Robert le
Diable; niais, n'en déplaise aux enthousiastes de
Meyerbeer, je pense que beaucoup de gens ne sont
pas seulement attirés par le charme de la musique,
niais bien par le sens politique du livret. Robert le
Diable, 1ns d'un démon aussi réprouvé que Philippe-
Égalité et d'une princesse aussi pieuse que la fille
des Penthièvre, Robert le Diable est poussé au mal, à
la révolution, par l'esprit de son père; et par celui
de sa mère, au bien, c'est-à-dire vers l'ancien régime :
ces deux natures innées se combattent dans son âme;
il flotte entre les deux principes; il est juste-milieu.
C'est en vain que les voix de l'abîme infernal veulent
l'entraîner dans le mouvement ; en vain qu'il est ap-
pelé par les esprits de la Convention, qui, nonnes
révolutionnaires, sortent de leur tombeau; en vain
que Robespierre, sous la figure de mademoiselle Ta-
glioni, lui donne l'accolade : il résiste à toutes les
attaques, à toutes les séductions. Il est protégé par
l'amour d'un princesse des Deux-Siciles, qui est fort
pieuse, et lui aussi devient pieux; et nous l'aperce-
vons à la fin dans le giron de l'Église, au milieu du
bourdonnement des prêtres et des nuages d'encens.
400 ŒUVRES DE IIEN1U TIEINF.
Je ne puis me défendre de remarquer qu'à la première
représentation de cet opéra, une erreur du machiniste
fit que la trappe par laquelle le vieux diable père
partit pour l'enfer resta ouverte et que le diable fils,
en passant dessus, s'y abîma également.
Comme il a été beaucoup question de cet ouvrage, de
Robert le diable, à la Chambre des Députés, il n'était
nullement hors de propos d'en parler dans ces pages
plus sérieuses. D'ailleurs les plaisirs de la société sont
loin de manquer ici d'importance politique, et je com-
prends très-bien comment Napoléon put s'occuper à
,] Moscou de rédiger un règlement pour les théâtres de
Paris. Ces derniers ont, pendant la durée de ce car-
naval, été l'objet d'une attention constante de la part
du gouvernement, d'autant plus que celte époque
réclamait toute sa vigilance, parce qu'on redoutait
même la liberté des masques, et qu'on s'attendait
à une émeute pour le mardi gras. Grenoble a prouvé
quelle facile occasion peut fournir une mascarade. Et
puis, l'année passée le mardi gras a été célébré par
la démolition de l'archevêché. •
Comme cet hiver est le premier que j'aie passé à
Paris, je ne puis décider si le carnaval de cette année
a été aussi brillant que le gouvernement s'en vante,
DT. LA FRANCE. 401
ou Iriste comme l'opposition le déplore. Môme, en
fait de ces choses tout extérieures, on ue peut ici par-
venu- à savoir la vérité. Tous les partis cherchent à
tromper, et Ton ne peut se fier à ses propres yeux.
Un de mes amis, juste-millionnaire, eut la bonté de
me promener le dernier mardi gras par tout Paris,
afin de me montrer combien le peuple était visible-
ment heureux et gai. Ce jour-là il donna vacance à
tous ses domestiques et leur intima Tordre exprès de
se donner bien de l'agrément. Tout joyeux, il prit
mon bras; joyeux, il courut avec moi les rues et riait
quelquefois aux éclats. Près de la porte Saint-Marlin
gisait sur le pavé humide un homme pâle comme la
mort et en proie à un râlement affreux : les badauds
qui l'entouraient prétendaient qu'il mourait de faim.
Mais mon compagnon m'assura que cet homme mou-
rait de faim tous les jours dans une autre rue, que
c'était son gagne-pain, attendu que les carlistes le
payaient pour ameuter par un tel spectacle le peuple
contre 1^ gouvernement. Il faut cependant qu'on soit
maigrement payé dans ce métier; car beaucoup y
meurent réellement de faim. Il y a cela de particulier
dans cette mort de la faim, qu'on verrait ici tous les
jours plusieurs milliers d'hommes dans cet état s'ils
6.
402 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
pouvaient le supporter plus longtemps. Mais d'ordi-
naire, après trois jours passés sans nourriture, les
pauvres gens trépassent; l'un après F autre, on les
enterre en silence; à peine le remarque-t-on.
« Voyez comme le peuple est heureux! » me disait
mon compagnon en me montrant les nombreuses
voitures chargées de masques qui poussaient des cris
de joie et se livraient aux folies les plus gaies. Les
boulevards offraient réellement un aspect bariolé
tout à fait récréatif et je me souvenais du vieux pro-
verbe : « Quand le bon Dieu s'ennuie dans le ciel, il
ouvre la fenêtre et regarde les boulevards de Paris. »
Il me sembla seulement qui! y avait plus de gendar-
merie qu'il n'en fallait pour un jour de joie innocente.
Un républicain que je rencontrai me gâta mon plaisir
en m'assurant que la plupart des masques, ceux-là
même qui se démenaient le plus plaisamment, avaient
été payés par la police, afin qu'on ne se plaignît pas
de ce que le peuple ne s'amusait plus. Jusqu'à quel
point cela peut être vrai, je ne le déciderai pas. Les
masques mâles et femelles paraissaient s'en donner
sincèrement à cœur-joie, et si la police les payait en
en outre tout exprès, la police était bien aimable. Ce
qui pouvait trahir son influence était le langage de
OF LA FRANCE. 403
ces hommes du peuple et des tilles^ publiques, qui,
sous lt\s costumes de cour qu'ils avaient loués, avec
leur rouge et leurs mouches , parodiaient les belles
manières du régime précédent, s'affublaient de beaux
titres et de grands noms carlistes, jouaient de l'éven-
tail et se pavanaient avec des mines de cour si par-
faites, que je me rappelai involontairement les au-
gustes cérémonies que dans mon enfance j'avais eu
l'honneur d'admirer du haut d'une galerie, avec cette
différence cependant que les poissardes de Paris par-
laient un meilleur français que les cavaliers et les
nobles damoi selles de ma patrie.
À propos de ma patrie , il faut lui rendre justice ,
et j'avoue que le bœuf gras de cette année n'aurait
pas fait la moindre sensation en Allemagne. Un Alle-
mand rirait à la vue d'un bœuf aussi exigu, bien qu'ici
chacun se soit émerveillé sur sa grosseur. Pendant
toute une semaine, les petits journaux avaient été
remplis d'allusions au sujet de ce pauvre animal. On
entendait répéter partout comme un bon mot perma-
nent, qu'il avait été gros, gras et bête, et l'on a pa-
rodié de la façon la plus odieuse en caricature la
marche de ce bœuf quasi-gras. On disait déjà que le
cortège serait défendu cette année ; mais on s'est heu-
404 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
reusement ravis^. De tant de divertissements natio-
naux, aujourd'hui tombés en désuétude, la marche du
bœuf gras est presque le seul qui soit demeuré en
France. Le trône absolu, le Parc-aux-Cerfs, le chris-
tianisme , la Bastille et autres semblables institutions
du bon vieux temps, tout a été renversé par la révo-
lution : le bœuf seul est resté. Aussi le promène-t~on
en triomphe par la ville, couronné de fleurs et escorté
de garçons bouchers, la plupart le pot entête et le
harnais sur le corps , lesquels , en qualité de proches
parents , ont hérité de cette vieille ferraille des cheva-
liers d'autrefois.
Il est très-facile de retrouver le sens des mascarades
publiques ; mais il l'est beaucoup moins de pénétrer
celui de la mascarade secrète qu'on rencontre ici par-
tout ailleurs. Ce carnaval universel commence au
1er janvier et finit le 31 décembre. C'est au Palais-
Bourbon, au Luxembourg et aux Tuileries qu'on en
voit les réunions les plus brillantes. Ce n'est pas seule-
ment à la Chambre des Députés , mais à la Chambre
des Pairs, et jusque dans le cabinet du roi, qu'on joue
une détestable comédie dont le dénoûment sera
peut-être tragique. Les hommes de l'opposition, qui
ne font que continuer la comédie du temps de la res~
DE LA FRANCE. 105
tauration , sont des républicains déguisés, qui se font ,
avec une visible ironie ou une répugnance évidente.,
les comparses de la royauté. Les Pairs jouent mainte-
nant le rôle de fonctionnaires viagers , choisis à cause
de leur mérite; mais quand on regarde sous leur
masque, on n'y revoit le plus souvent que les nobles
visages bien connus. Quelques modernes que soient
leurs costumes, ils n'en demeurent pas moins les
héritiers de la vieille aristocratie ; ils portent des noms
qui rappellent l'ancienne misère. Ainsi Ton trouve au
milieu d'eux jusqu'à un Dreux-Brézé, dont le National
dit qu'il n'est remarquable que par une belle réponse
qui fut faite à son père. Pour Louis-Philippe, il joue
toujours son rôle de roi-citoyen et revêt encore le
costume bourgeois approprié à l'emploi ; mais chacun
sait que, sous son modeste chapeau rond, il porte une
couronne de coupe antique, et l'on prétend qu'il cache
dans son parapluie le sceptre absolu. Ce n'est que
lorsqu'il est question des intérêts les plus chers , lors»
qu'un interlocuteur donne les répliques qui ont le pou-
voir d'enflammer les passions, que ces gens quittent
leur rôle étudié et révèlent leur personnalité. Ces inté-
rêts sont d'abord ceux d'argent; puis c'est à ceux-ci
que doivent céder les autres, ainsi qu'on a pu s'eu
106 ŒUVRES DE HEINRJ HEINE.
apercevoir dans la discussion sur le budget. Les ré-
pliques, après lesquelles l'opinion républicaine s'est
trahie dans la Chambre des Députés, sont connues. Il
y a eu beaucoup plus d'importance qu'on ne le croit
communément en Allemagne , dans les discussions à
propos du mot sujet. Ce même mot, au commence-
ment de la première révolution, a donné lieu à des
expectorations pendant lesquelles s'est manifestée la
tendance républicaine de l'époque. Avec quelle pas-
sion l'on s'emporta alors que ce mot échappa une fois
au pauvre Louis XVI dans un discours! J'ai lu, pour
les comparer avec le temps présent, les journaux
d'alors qui rendirent compte de cet incident. Les sen-
timents de 1790 ne se sont pas affaiblis, mais ils ont
gagné en noblesse. Les philippistes n'agissent pas tout
à fait en innocents quand, par des répliques de cette
espèce, ils remuent la bile de l'opposition. On se
gardait bien l'an passé de nommer les Tuileries le
château, et le Moniteur reçut l'injonction formelle de
se servir du mot palais. Plus tard, on n'y regarda plus
de si près. Aujourd'hui l'on risque davantage, et les
Débals parlent déjà de la cour! — Nous relournons à
grands pas vers la restauration ! me disait en soupirant
vin ami trop impressionnable, après avoir lu que là
D] là FRANCE, 107
6œur du roi avait reçu le litre de Madame. Cette manie
soupçonneuse touche au ridicule. — Nous rétrogradons
bien par delà la restauration ! s'écriait dernièrement le
même ami en palissant d'effroi. 11 avait aperçu dans
une certaine soirée quelque chose d'horrible : c'était
une belle jeune femme avec de la poudre dans les
cheveux. A parler sincèrement, cela avait fort bon air.
Les boucles blondes étaient comme couvertes d'un
givre léger, tandis que des fleurs fraîches et chaudes
de l'éclat de la vie en ressorlaient d'une façon d'autant
plus touchante. La jolie personne dont nous parlons
s'appelle Mœe Lehon, la femme de l'ambassadeur de
Belgique , et c'est une ravissante beauté flamande
qu'on dirait échappée d'un cadre de Rubens.
Le 21 janvier fut d'une manière semblable la ré-
plique qui fit démasquer dans la Chambre des Pairs
les passions héréditaires et l'aristocratisme le mieux
conditionné. Ce que j'avais prévu depuis longtemps
arriva. L'aristocratie se démena avec des gestes parle-
mentaires, comme si elle était particulièrement privi-
légiée pour déplorer la mort de Louis XVI, et elle se
joua du peuple français en maintenant cette loi d'anni-
versaire expiatoire , par laquelle Louis XVIII , lieute-
nant placé par la sainte-alliance , avait imposé comm^
108 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
à un criminel une pénitence à tout le peuple français.
Le 21 janvier était le jour où tout le peuple régicide
devait, pour servir d'exemple aux peuples voisins,
taire amende honorable dans un sac, les cheveux sous
la cendre et le cierge à la main, devant l'église
Notre-Dame. C'est à bon droit que les Députés vo-
tèrent l'abolition d'une loi qui servait plus à humilier
les Français qu'à les consoler du malheur national du
21 janvier 1793. La Chambre des Pairs, en rejetant
la proposition d'abolir cette loi , a trahi son irrécon-
ciliable rancune contre la France nouvelle, et dé-
masqué sa vendetta nobiliaire contre les enfants de la
révolution et contre la révolution elle-même. C'est
moins pour les intérêts actuels de l'époque que contre
les principes de la révolution que combattent mainte-
nant les seigneurs viagers du Luxembourg. C'est pour
cela qu'ils n'ont pas rejeté la proposition Briqueville;
\ls ont renié leur point d'honneur et étouffé leur désaf-
fection furibonde. Cette proposition ne touchait en rien
aux principes de la révolution. Mais la loi du divorce
ne peut être admise; car elle est de nature complète-
ment révolutionnaire, comme le comprendra tout
gentilhomme bon catholique.
Le schisme qui s'est élevé à cette occasion entre la
DE LA FRANCS. 109
Chambre des Députés et celle des Pairs produira les
fruits les plus désagréables. On dit que le roi com-
mence à entrevoir l'importance de ce schisme avec
toutes ses conséquences désastreuses. C'est la suite de
cette mitoyenneté, de ce vacillement entre le ciel et
l'enfer , de ce juste-milieu de Robert le Diable. Louis-
Philippe devrait bien faire attention à ne pas mettre
par hasard le pied sur la trappe mal assujettie. Le ter-
rain sur lequel il marche n'est rien moins que sûr. 11
a, par sa faute, perdu son meilleur appui,, 11 a commis
la méprise ordinaire des hommes qui veulent être bien
avec leurs ennemis et se brouillent, en conséquence,
avec leurs amis. Il a cajolé l'aristocratie, qui le hait,
et offensé le peuple , qui était son meilleur soutien.
Sa sympathie £our l'hérédité de la pairie lui a aliéné
beaucoup de cœurs dans cette France folle d'égalité,
et ses embarras avec les pairs viagers préparent à ces
égalitaires un malicieux divertissement. Ce n'est que
lorsqu'on vient à demander ce qu'a voulu la révolution
de juillet que le mécontentement frondeur et léger
s'envole p^ur faire place à la sombre colère qui
s'exhale en discours menaçants. C'est la plus puis-
sante de ces répliques qui mettent à jour la passion
cachée et font tomber le masque des parfis. Je crois
410 œuvres bfe Henri Heine.
qu'on pourrait évtilïei" de leur sommeil îcs morts de la
grande semaine, enterrés sous les murs du Louvre,
en leur demandant : Si les hommes de la révolution de
juillet n'ont réellement pas voulu autre chose que ce
que l'opposition exprimait dans la Chambre sous la
restauration? Telle a été, en effet, la définition qu'ont
donnée de la révolution les ministériels lors des der-
niers débats. On peut voir combien cette explication
est pitoyable en elle-même, quand on se rappelle que
les hommes de l'opposition ont déclaré que pendant
toute la durée de la restauration ils avaient joué la
comédie. Que vient-on parler alors ici de manifesta-
tions précises? Et même ce que le peuple criait dans
les trois jours, en répondant au tonnerre du canon,
n'était pas l'expression précise de sa volonté, comme
les philippistes l'ont prétendu après coup. Le cri Vive
la Charte, qu'on a interprété plus tard comme le désir
général de maintenir la charte , n'était pas alors autre
chose qu'un mot d'ordre pour la circonstance, mot
employé comme signe de ralliement. On ne peut attri-
buer aux paroles dont le peuple fait usage en pareille
occasion un sens bien net. Il en est ainsi de toutes
les révolutions faites par le peuple. Viennent imman-
quablement ensuite les hommes du lendemain, qui
DE LA FRANCE. 4M
épluchent les mois, lis ne trouvent que la lettre qui
tue et non l'esprit qui vivifie. C'est pourtant celui-ci,
et non l'autre, qu'on devrait s'attacher à découvrir;
car le peuple s'entend aussi peu en paroles, qu'il sait
taire servir les paroles à se faire entendre. Il ne com-
prend que des aeles, dos faits, et c'est par ceux-ci
qu'il s'exprime». La révolution de juillet a été un fait
blahle , et ce fait ne consiste pas seulement en ce
que Charles X a été chassé des Tuileries et qu'à sa
place Louis-Philippe a établi dans ce palais sa rési-
dence : un pareil changement de personnes n'eût été
une révolution que pour le portier du palais. Le
peuple, en chassant Charles X, n'a vu en lui que le
représentant de l'aristocratie, tel qu'il s'est montré
toute sa vie depuis 1788, où, en sa qualité de prince
du sang, il déclara formellement , dans une représen-
tation à Louis XVI, qu'un prince était gentilhomme
avant tout, qu'il appartenait nécessairement comme
tel au corps de la noblesse, et devait en défendre les
droits et privilèges avant tous autres intérêts ; mais
dans Louis-Philippe , le peuple a vu un homme dont
le père avait déjà reconnu, par son nom même, l'éga-
lité civile des hommes, un homme qui avait combattu
de sa personne pour la liberté à Jemmapes et à Valmy,
H2 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
qui depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à ce jour
avait eu à la bouche les mots liberté , égalité , et qui,
en opposition avec sa propre parenté, s'était posé
comme un représentant de la démocratie.
De quel éclat resplendissait cet homme sous le
soleil de juillet, qui entourait sa tête comme d'une
auréole et répandait même une si joyeuse lumière sur
ses défauts qu'ils éblouissaient encore plus que ses
vertus ! Valmy et Jemmapes étaient encore le patrio-
tique refrain de tous ses discours ! Il caressait le dra-
peau tricolore comme une maîtresse qu'on a retrouvée;
il se tenait sur le balcon du Palais-Royal et battait
avec la main la mesure delà Marseillaise que le peuple
chantait, ou plutôt hurlait avec joie dans la cour, au-
dessous de ses fenêtres; il était tout à fait le fils d'Éga-
lité, le soldat tricolore de la liberté, comme il s'était
fait chanter par Casimir Delavigne dans la Parisienne,
comme il s'était fait peindre par Horace Vernet sur ces
toiles dont l'exposition permanente dans les apparte-
ments du Palais-Royal était bien significative. Sous la
restauration, le peuple avait toujours eu un libre accès
dans ces appartements ; il s'y répandait le dimanche
et admirait comme tout y avait l'air bourgeois, en
comparaison avec les Tuileries, où un pauvre bour-
DE LA FRANCE. 113
geois ne pouvait entrer aussi facilement; puis il con-
sidérait avec une prédilection toute particulière le
tableau dans lequel Louis-Philippe est représenté don-
nant, comme professeur, dans un collège de Suisse,
une leçon sur le globe terrestre à des enfants. Ces
braves gens pensaient merveilles sur la science qu'il
avait dû acquérir lui-même dans une semblable occu-
pation ! Aujourd'hui, les mécontents prétendent que
Louis-Philippe a surtout appris alors à faire bonne
mine à mauvais jeu et à estimer beaucoup l'argent.
L'auréole a quitté sa tête, dans laquelle ses ennemis
ne veulent plus apercevoir que la forme d'une poire.
La poire est toujours la plaisanterie populaire per-
manente dans les journaux voués au sarcasme et dans
les caricatures. Ceux-là surtout : le Revenant, les
Cancans, le Brid* Oison, la Mode et tout le reste de ces
scorpions carlistes, maltraitent le roi avec une audace
d'autant plus révoltante, qu'on sait bien que le noble
faubourg fait les frais de ces feuilles. On dit que la
reine les lit souvent et qu'elle en pleure ; la pauvre
femme les reçoit par l'entremise zélée de ces ennemis
intimes qu'on trouve dans toute grande maison à titre
de bons amis.
114 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
Je ne veux, en vérité, me faire nullement le défen-
seur de ces scandaleuses pauvretés,, moins encore
quand elles s'attaquent à la personne du prince. Mais
leur foule incessante est peut-être une voix du peuple,
et elle signifie quelque chose. De semblables carica-
tures sont eiî quelque façon pardonnables, quand, sans
avoir pour but S'offense de la personne, elles répandent
le blâme sur la déception dont le peuple a été dupe.
Alors l'effet en est sans bornes. Depuis qu'on a publié
une caricature où un perroquet tricolore répond con-
tinuellement à tout ce qu'on lui dit : Valmy ou Jem-
mapes, Louis-Philippe se garde bien d'employer ces
paroles aussi fréquemment qu'autrefois. Il sent bien
qu'il y avait dans ces mots une promesse et que celui qui
les proférait ne devait ni déterrer une quasi-légitimité,
ni maintenir d'institutions aristocratiques, ni mendier
la paix, ni laisser impunément outrager la France, ni
abandonner la liberté du reste du monde à ses bour-
reaux. 11 fallait plutôt que Louis-Philippe appuyât sur
la confiance du peuple le trône qu'il devait à la con-
fiance du peuple. Il fallait qu'il l'entourât d'institutions
républicaines, comme il Ta promis. Il fallait que les
mensonges de la charte fussent détruits, que Valmy et
Jemmapes devinssent une vérité et que Louis-Philippe
DE LA FRANCE. Il $
accomplît ce dont toute sa vie avait été une promisse
olique, Comme jadis en Suisse, il fallait qu'il se.
ooje une fois en maître devant le globe ter-
e et qu'il dit publiquement : «Vous voyez bien
«aux pays : les hommes y sont tous libres, tous
égaux j retenez bien cela, vous autres petits bons
hommes ; sinon vous aurez des palettes, a Oui! il
I que Louis-Philippe se mît à la tête de la liberté
européenne, qu'il en identifiât les intérêts avec les
siens propres, qu'il s'incarnât dans la liberté, et comme
un de ses prédécesseurs qui disait fièrement : L'État,
c'est moîj qu'il s'écriât avec plus de confiance encore :
La liberté, c'est moi !
Il ne Ta pas fait. Attendons-en les suites. Elles ne
peuvent manquer; seulement on ne peut prédire riert
de précis sur l'époque à laquelle elles arriveront. On
recommande de prendre garde aux beaux jours du
printemps. Les carlistes pensent que le trône nouveau
ne croulera pas avant l'automne -, mais que s'il tient
bon à ce moment, ce sera pour durer encore quatre
ou cinq ans. Les républicains ne veulent plus s'enga-
ger dans des prophéties bien déterminées ; ;J suffît,
disent-ils, que l'avenir soit à nous. Et peut-être leurs
inductions ne sont-elles pas tout à fait déraisonnables ;
116 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
quoiqu'ils aient été jusqu'ici dupes des carlistes et des
bonapartistes, le temps peut venir où l'activité de ces
deux partis n'aura en résultat profite qu'aux intérêts
des républicains. Aussi comptent-ils sur ces intrigues
carlistes et bonapartistes, d'autant plus qu'eux-mêmes
ne sont pas en état de soulever les masses par argent
ou par sympathie. Mais les espèces coulent en flots
d'or du faubourg Saint-Germain, et tout ce qui est à
vendre est acheté. Malheureusement, il y a toujours
sur la place beaucoup de semblable marchandise, et
l'on croit que les carlistes ont fait beaucoup d'emplettes
de ce genre pendant ce mois. On prétend que des
hommes qui ont toujours exercé une grande influence
sur le peuple ont été gagnés. On connaît les pieuses
menées des robes noires dans les provinces : cela se
glisse et siffle partout, et ment au nom de Dieu. Par-
tout est exposé le portrait du mioche du miracle, et on
le voit dans les poses les plus sentimentales. Ici, à
genoux il prie pour le salut de la France et de ses mal-
heureux sujets. C'est fort touchant. Plus loin, il gravit
les montagnes de l'Ecosse, vêtu en montagnard et
sans haut-de-chausses. « Mâtin! a disait un ouvrier
qui considérait en même temps que moi ce portrait à
l'étalage d'un marchand d'estampes, « on le repré-
DE LA FRANCE. 417
sente sans-culotte, mais nous savons bien qu'il est
jésuite. » Dans une de ces gravures, on le montre pleu-
rant avec sa jeune sœur, puis on lit au-dessous ces
vers remplis de sentiment :
Oh ! que j'ai douce souvenance
Du beau pays de mon enfance, etc.
Vers et poésies de toute sorte qui célèbrent le jeune
Henri circulent en grand nombre. De même qu'il y
eut jadis en Angleterre une poésie jacobite, la France
a aujourd'hui sa poésie carliste.
Cependant la poésie bonapartiste a bien autrement
d'importance et de portée , et elle menace bien da-
vantage le gouvernement. Il n'est pas de grisette à
Paris qui ne chante et ne comprenne les chansons de
Déranger. Le peuple sait le mieux du monde cette
poésie bonapartiste , et c'est là-dessus que spéculent
les poètes, les petits et les grands, qui exploitent l'en-
thousiasme de la foule au protit de leur popularité.
Par exemple Victor Hugo, dont la-lyre résonne encore
du chant du sacre de Charles X, se met à présent à
célébrer l'empereur avec cette hardiesse romantique
qui caractérise son génie. y/
On pense partout que le fils de l'homme n'aurait
7.
•H8 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
qu'à se montrer pour renverser le gouvernement ac-
tuel. On sait que le nom de Napoléon exalte le peuple
et désarme les militaires. Néanmoins les démocrates
vieux et circonspects ne sont aucunement disposés à
se laisser aller à l'entraînement général. Sans doute le
nom de Napoléon est pour eux cher et respectable ,
parce qu'il est devenu presque synonyme de la gloire
de la France et de la prééminence des trois couleurs.
Ils voient dans Napoléon le fils de la révolution. Dans
le jeune Reichstadt, ils ne voient que le fils d'un em-
pereur; et le reconnaître serait rendre hommage au
principe de la légitimité. Ils combattent l'opinion, que
le fils, même lorsqu'il n'atteindrait pas à la hauteur
de son père, ne pourrait cependant avoir entièrement
dégénéré, et qu'il serait toujours un petit Napoléon.
Un petit Napoléon ! comme si ce n'était pas précisé-
ment par sa grandeur que la colonne de la place Ven-
dôme excite notre admiration! C'est bien parce qu'elle
est si grande et si forte que le peuple veut s'appuyer
contre elle , dans ces temps de faiblesse et d'incerti-
tude où la colonne de la place Vendôme est la seule
chose en France qui repose sur des bases solides
C'est autour de cette coïonne que tournent toutes
les pensées du peuple. Elle est le livre impérissable
DR LA FRANCE. 119
i» i >n histoire, sa chronique drairain , et il y lit ses
propres hauts faits. Mais ii se rappelle surtout le traite-
ment ignominieux que les Allemands ont fait subir à
lu statue de eette colonne, comment on a scié les
pieds à ce pauvre empereur , comment on lui a noué
une corde autour du cou , ainsi qu'à un voleur , et
comment on Ta arraché de son poste élevé. Les bons
Allemands ont fait leur devoir. Chacun a sa mission
sur la terre , mission qu'il accomplit à son insu en
laissant un symbole de cet accomplissement. Ainsi
Napoléon devait, dans tous les pays, combattre pour
assurer la victoire à la révolution ; mais , oublieux de
cette mission , il voulut faire servir la victoire à se
glorifier lui-même , et , dans l'orgueil de son égoïsme ,
il plaça sa propre image sur les trophées conquis par
la révolution, sur les canons fondus de la colonne.
Alors vinrent les Allemands, avec la mission de venger
la révolution et de précipiter l'empereur de sa hau-
teur égoïste. Depuis la révolution de juillet, le drapeau
tricolore a pris provisoirement la place de l'empereur
sur la colonne, et il y flotte victorieux et plein d'avenir.
Si, dans la suite, on y rétablit Napoléon, il n'y do-
minera plus comme empereur, comme César, mais
comme représentant de la révolution » absous par le
120 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
malheur et purifié par la mort , comme un emblème
de la force populaire victorieuse.
Puisque je viens de parler du jeune Napoléon et du
jeune Henri , il me faut aussi faire mention du jeune
duc d'Orléans. On les voit ordinairement dans les ma-
gasins d'estampes, suspendus l'un à côté des autres,
et nos pamphlétaires s'occupent sans cesse à discuter
ces trois étranges légitimités. Il va sans dire que ce
sujet est un des thèmes favoris du bavardage public.
C'est une question trop oiseuse et trop inutile pour
que j'aie envie de la traiter ici. La moindre donnée
sur les qualités personnelles du duc d'Orléans me
paraît avoir plus d'importance , puisqu'il cette indivi-
dualité se rattachent tant d'intérêts d'une réalité pro-
chaine. La question plus pratique est donc de savoir,
non s'il a le droit de monier sur le trône, mais s'il en
a la force , si cette force inspirera une confiance suffi-
sante à son parti , et comme il doit en tout cas jouer
un rôle important, d'être fixé sur ce qu'on peut at-
tendre de son caractère. Sous ce dernier rapport, les
opinions sont diverses et même opposées. Les uns,
adversaires décidés de la nouvelle dynastie, disent que
le duc d'Orléans est tout à fait borné , simple d'esprit,
obtus ; que même dans sa famille on l'appelle Grand
DE LA F1WNCE. 121
Pouloty que pourtant il est atteint de verrèttés guer-
rières, et qu'il a parfois d il accès de soif de pouvoir;
par exemple, qu'il a insisté avec beaucoup d'opi-
niâtreté pour que son père le laissât partir pour Lyon
lors de la révolte des ouvriers, craignant, s'il agissait
autrement, d'y être devancé par le duc de Reich-
stadt, etc. D'autres disent, au contraire, le prince
royal plein de bonté, de bonnes intentions et de mo-
destie, tort raisonnable, ayant reçu l'éducation la
plus convenable, ainsi que l'instruction la plus com-
plète ; rempli de courage, d'honneur et d'amour de la
liberté, et le prouvant en pressant souvent son père
d'adopter un système plus libéral; on ajoute qu'il est
aussi éloigné de la fausseté que de la haine , enfin ,
l'amabilité même, et que la seule vengeance qu'il aime
à tirer de ses ennemis est de leur souffler au bal les
plus jolies danseuses. Le premier jugement est dicté
par la malveillance. Est-ee que l'autre serait plus vrai?
Je le soupçonne.
Je ne puis vraiment donner sur ce jeune prince rien
de précis, sinon ce que j'ai vu moi-même, et je ne
connais ainsi que son extérieur. Je dois, pour rendre
hommage à la vérité , avouer qu'il a l'air aimable. Il
est de haute taille; et sans être précisément maigre, il
422 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
est au moins fort mince; tête allongée sur un long
cou , traits également longs , mais nobles et réguliers;
front ouverf et franc , nez droit et bien proportionné ,
bouche belle, fraîche ; lèvres doucement courbées et
qui semblent dire des choses gracieuses; yeux petits ,
bleuâtres, presque insignifiants, ayant forme de
triangles; chevelure châtain avec des favoris blond
clair qui se rejoignent sous le menton, et comme un
cadre d'or, entourent cette face de jouvenceau rose et
fleurie. On croît lire dans les linéaments de cette figure
un avenir peu serein. Dans le cas le plus heureux, ce
jeune homme serait destiné à un grand martyre : il
serait roi. S'il ne pénètre pas avec l'esprit les événe-
ments futurs , il semble en avoir au moins un pressen-
timent instinctif. La nature matérielle , pour ainsi dire
le corps , est comme préoccupée de cet avenir , et son
extérieur décèle une certaine mélancolie. Il laisse
quelquefois tomber avec une tristesse rêveuse sa longue
tête du haut de son long cou. Sa démarche est endor-
mie et tardive comme celle d'un homme qui croit en-
core arriver toujours trop tôt, sa parole triante ou
entrecoupée comme dans un demi-sommeil. Là se ré-
vèle encore la même mélancolie , ou plutôt le sceau
mélancolique de l'avenir. Du reste, son extérieur a
DE LA FRANCE. i23
quoique chose de franchement bourgeois. Cette qualité
frappe peut-être d'autant plus en lui qu'on croit re-
marquer le contraire dans son frère le duc de Nemours.
Celui-ci est un jeune et joli garçon à la tournure aisée,
[te sans être grand, d'ulie complexion délicate en
apparence; petite figure blanche et fine; regard spi-
rituel; nez légèrement courbé à la Bourbon; un tin
blondîn d'antique et noble souche. Ce ne sont point les
traits arrogants d'un gentillâtre de Hanovre, mais un
certain air de distinction dans le port et dans les
manières, tel qu'on ne le trouve que dans la haute
noblesse la mieux élevée. Comme cette espèce devient
de jour en iour plus rare ou dégénère parles mésal-
liances, l'extérieur aristocratique du duc de Nemours
est fort remarquable. Un jour, en le regardant, j'en-
tendis un républicain dire : « Cette figure fera dans
quelques années grande sensation en Amérique, a
YI
Paris, 19 avril 4832.
Mon intention n'est point d'emprunter aux ateliers
des partis leur mesure banale pour y soumettre les
hommes et les choses, encore moins veux-je déter-
miner la valeur et la grandeur des unes et des autres
d'après des rêveries ou des sentiments particuliers;
mais je désire contribuer avec autant d'impartialité
que possible à l'intelligence du présent , et chercher
d'abord dans le passé le clef de la bruyante énigme
du jour. Les salons mentent, les tombeaux sont sin-
cères. Mais hélas ! les morts, ces froids récitateurs de
l'histoire , parlent en vain à la foule furieuse , qui ne
comprend que le langage de la passion vivante.
Et sans doute ce n'est pas de parti pris que mentent
les salons. La société des puissants croit réellement à
la durée éternelle de son pouvoir, alors même que les
annales de l'histoire universelle, le Méné-Tékel flam-
|»E LA FRANCE. i%5
boyant des feuilles quotidiennes et la grande voix du
peuple dans la rue leur prodiguent les avertissements.
Les coteries de l'opposition ne mentent pas non plus
de propos délibéré; ces hommes se croient bien sûrs
de vaincre, comme tous en général croient ce qu'ils
désirent; ils s'enivrent du Champagne de leurs espé-
rances, signalent chacune de leurs déconvenues
comme un événement nécessaire qui doit les conduire
d'autant plus promptement à leur but : la veille même
de leur ruine, ils sont radieux de confiance; et le mes-
sager judiciaire qui leur annonce légalement leurs
défaites, les trouve ordinairement en contestation sur
le partage de la peau de l'ours. De là ces erreurs
d'idée fixe auxquelles on ne peut échapper quand on
se rattache à l'un ou à l'autre parti; chacun nous
trompe sans le vouloir, et nous nous fions de préfé-
rence à ceux de nos amis qui pensent comme nous.
Si par hasard nous sommes nous-mêmes de nature
tellement indifférente que, sans prédilection particu-
lière, nous nous prêtions au contact continuel de tous
les partis, nous sommes mis en défaut par l'assurance
suffisante que nous rencontrons chez tous en particu-
lier, et notre jugement est neutralisé de la façon la
plus embarrassante. On rencontre en effet des indif-
120 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
férents de cette espèce qui. n'ont ni opinion propre, ni
sympathie pour les intérêts du jour; dont l'unique
désir est do découvrir ce qui se passe , de recueillir le
bavardage de tous les salons, et dont l'occupation con-
siste à colporter dans choque parti la chronique scan-
daleuse de l'autre. L'indifférence de ces hommes
arrive à ne voir partout que des personnes et non des
choses, ou plutôt à ne voir dans les choses que des
personnes, puis à prophétiser la ruine de celles-là,
parce qu'ils connaissent la faiblesse de celles-ci, de
telle sorte qu'ils jettent ainsi dans les méprises et dans
les erreurs les plus pernicieuses leurs commettants
respectifs.
Je ne puis m'empêcher d'appeler particulièrement
l'attention sur la disproportion qui règne actuellement
en France entre les choses, c'est-à-dire les intérêts
intellectuels et matériels, et les personnes représen-
tant ces intérêts. Il en était tout autrement à la fin du
siècle dernier, où les hommes, encore de grandeur
colossale, s'élevaient à la hauteur des choses ; en sorte
qu'ils formaient dans l'histoire de la révolution le
temps héroïque, et comme tels, sont devenus l'objet
du culte et de l'amour de la jeunesse républicaine
d'aujourd'hui. Ou bien sommes -nous déçus à cet
!>B LA FRANCE. 127
égard par la même illusion que nous trouvons chez
madame Rolland, qui se plaint amèrement, dans ses
mémoires, ne ce que parmi les hommes de son temps,
il n'en existe pas un qui soit remarquable? La digne
femme ne connaissait pas sa propre grandeur et ne
remarquait pas que ses contemporains étaient déjà
assez grands, alors qu'ils ne lui cédaient rien sous le
rapport de la stature intellectuelle. Tout le peuple
français a pris aujourd'hui une croissance si vigou-
reuse que nous sommes peut-être injustes envers ses
représentants, lesquels ne ressortent pas dans la feule
et ne méritent pas pour cela d'être regardés cornai
petits. Tout étant devenu haute futaie, il est impos-
sible d'y distinguer les arbres isolés. En Allemagne,
c'est le contraire que nous voyons : une quantité
innombrable de taillis mutilés et de sapins rabougris,
puis çà et là quelques chênes géants dont la tête
touche les nuages, tandis que de vils insectes en rongent
le tronc.
Le jour d'aujourd'hui est un résultat de celui d'hier.
Nous devons rechercher ce que le premier a voulu , si
nous voulons savoir ce que veut le second. La révolu-
tion est une et indivisible. Ce n'est pas , comme les
doctrinaires voudraient nous le persuader, ce n'est pas
128 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
pour la charte qu'on se battait pendant la grande
semaine, mais pour ces mêmes intérêts de la révolu-
tion auxquels on a, depuis quarante ans, sacrifié le
sang le plus pur de la France. Mais pour qu'on ne
veuille pas voir, dans l'auteur de ces articles, un de
ces prédicants qui n'entendent par révolution que bou-
leversements sur bouleversements, et prennent pour
l'essentiel de la révolution ce qui n'en serait qu'un fait
accidentel, je veux en établir ici, aussi exactement que
possible, l'idée fondamentale.
Quand la culture intellectuelle d'un peuple et les
mœurs et les besoins qui en sont le résultat , ne sont
plus en harmonie avec les vieilles institutions poli-
tiques , il s'élève contre ces dernières un combat de
nécessité qui amène le changement de ces institu-
tions et qu'on appelle révolution. Tant que la révolu-
tion n'est pas accomplie, tant que cette transformation
des institutions ne s'accorde pas entièrement avec la
culture intellectuelle du peuple, avec ses mœurs et
ses besoins, la maladie du corps social n'est pas com-
plètement guérie, et le peuple en proie à cette surexci-
tation pourra bien tomber de temps à autre dans le
calme flasque de rabattement) mais bientôt relevé par
des accès de fièvre, il arrachera de ses plaies les ban-
DE LA FRANCE. 129
dages les plus fortement noués et la charpie étendue
par les mains les plus amies ; il jettera par la fenêtre
les gardiens au cœur le plus noble, et se roulera çà et
là, soutirant et mal à l'aise, jusqu'à ce qu'enfin il se
trouve de lui-même placé au milieu des institutions
qui lui conviennent le plus.
La question de savoir si la France est maintenant
arrivée au repos ou si nous pouvons prévoir encore de
nouveaux changements politiques, enfin quelle sera la
fia de tout ceci, ces questions doivent être ainsi po-
sées : Quel mobile a porté les Français à commencer
une révolution? ont-ils obtenu ce dont ils avaient be-
soin? Pour faciliter la réponse, je traiterai dans les
prochains articles le commencement de la révolution.
Cette tâche sera doublement utile, en ce que, cher-
chant à expliquer le présent par le passé , on recon-
naît en même temps comment le passé est rendu
intelligible par le présent, et quelle lumière il em-
prunte à chaque nouvelle journée ; ce dont nos faiseurs
de manuels historiques n'ont eu jusqu'ici aucun soup-
çon. Ils croyaient que les actes de l'histoire de la ré-
volution étaient clos, et déjà ils avaient prononcé leur
jugement définitif sur les hommes et sur les choses,
quand grondèrent tout d'un coup les canons de la
130 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
irrande semaine. Alors la faculté de Gœttingue s'apcr--
(;ut qu'on appelait des décisions de son sénat acadé-
mique à une juridiction supérieure, et que ce n'était
pas seulement la révolution spéciale des Français qui
ïi\ tait pas encore finie, mais qu'une révolution uni-
verselle bien autrement vaste venait de commencer.
Combien ont-ils dû être effrayés , ces hommes pai-
sibles, quand, mettant un matin la tête à la fenêtre,
i'.s virent, le bouleversement de l'État et de leurs corn-
pmdia, et que, malgré le rempart de leur bonnet de
., les accents de l'hymne marseillais leur entrèrent
dans les oreilles! En vérité, le règne du drapeau tri-
ételoflé pendant une semaine sur les tours de Gœt-
v ; ,,ue a été une plaisanterie d'étudiant, que l'histoire
universelle s'est permise contre les très-savants Philis-
tins de Géorgie, Augusta. Dans ce temps où Ton périt
de sérieux, il fait bon avoir quelque aventure récréa-
tive de cette sorte. En voilà assez comme préparation
à un article où je m'occuperai d'éclaircir le passé. Le
présent est en ce moment le plus important, et le
thème qu'il me donne à traiter est de telle nature que
la possibilité ultérieure d'écrire en dépend essentielle-
KfcM *-
DE LA FRANCE. d3!
(.le donnerai à paît l'article ipio j'annonce, .l'ai été fort
troublé dans ce travail) surtout par les cris horribles de mon
voisin qui est mort du choléra*, Je dois faire remarquer
a\ant Unit que les circonstances d'alors ont fâcheusement
influé Mi* >:-s pages suivantes. Je ne sache pas à la vérité
avoir éprouvé moi-même la moindre inquiétude; mais cela
dérange beaucoup d'entendre continuellement la mort
ser trop distinctement sa faux auprès de vos oreilles.
Un malaise plus matériel que moral , contre lequel on ne
pouvait se défendre, m'aurait chassé de Paris comme tous
les autres étrangers; mais mon meilleur ami, gravement
malade, y serait demeuré seul. Je fais cette remarque ? • aï
qu'on ne considère pas comme une bravade mon séjour à
Paris. Un fou seul eut pu trouver du plaisir à braver le
du. léra. C'a été une époque de terreur beaucoup plus hor-
rible que la première, les exécutions ayant" Heu si pro;
ment et avec tant de mystère. C'était un bourreau masqué,
qui marchait dans Paris, escorté d'une invisible guHlctme
ambulante. « Nous serons mis tous l'un après l'autre dans
le sac! » me disait en soupirant mon domestique tous les
matins, alors qu'il m'annonçait le nombre des morts ou io
trépas d'une personne de connaissance. Le mot mettre dans
le sac n'était nullement une figure de langage : les cercueils
manquèrent bientôt, et la plus grande partie des morts
furent enterrés dans dés sacs. Passant la semaine dernière
devant un édifice public, et voyant tout ce peuple de bonne
humeur dans la vaste salle, les Français gaillards et sautil
lants, les gentilles petites commères françaises qui plaisan-
taient et riaient tout en faisant leurs achats, je me souvins
qu'au fort du choléra, dans ce même édifice, étaient empilés
132 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
plusieurs centaines de sacs blancs qui ne contenaient que
des cadavres et qu'on n'y entendait que quelques voii
rares, mais d'autant plus fatales, celles des garde-cadavres,
qui , avec une indifférence inconcevable , comptaient auî
hommes de l'entreprise des enterrements le nombre de sacs
qu'ils leur remettaient, puis ceux-ci chargeaient ces sacs sur
leurs charrettes en répétant les nombres d'une voix sourde,
et tout à coup éclataient parfois d'un ton criard pour se
plaindre de ce qu'on leur avait livré un sac de moins, ce
qui donnait alors lieu à une étrange dispute. Je me rappelle
que deux petits enfants , à mine affligée , regardaient en
même temps que moi, et que l'un d'eux me demanda si je
ne pouvais lui dire dans quel sac était son père.
Le récit qui suit a peut-être ce mérite qu'il est comme
une sorte de bulletin écrit sur le champ de bataille, pendant
la durée même du combat, et qu'il porte ainsi la couleur
sincère du moment. Thucydide l'historien, et Boccace, le
décaméroniste , nous ont sans doute laissé de meilleures
descriptions en ce genre; mais je doute qu'ils eussent eu
l'âme assez calme pour les faire si belles et si savantes, si ,
pendant que le choléra de leur temps sévissait avec le plus
de rage, il leur avait fallu le peindre en articles précipités
pour la Gazette universelle de Corinthe ou de Pise.)
Je parle du choléra qui règne actuellement ici,
DE LA FKANCE. 133
mais en maître absolu, et qui, sans égard pour le
ni pour l'opinion, abat par milliers ses vic-
times,
< ta s'était préparé avec d'autant moins de soin con-
tre ce fléau, qu'on avait reçu de Londres la nouvelle
qu'il n'avait enlevé que peu d'individus proportion-
nellement. On parut même d'abord avoir pris le parti
de s'en moquer, et l'on pensa que le choléra, ainsi que
unîtes les autres grandes réputations, se réduirait ici à
peu de chose. Il ne faut donc pas trop en vouloir à cet
honnête choléra, si dans la crainte du ridicule il eut
recours à un moyen que Robespierre et Napoléon
avaient trouvé efficace, et si, pour se faire respecter,
il décima le peuple. Par la grande misère qui règne ici,
par l'immense malpropreté qu'on y trouve ailleurs
encore que dans les classes les plus pauvres, par l'irri-
tabilité du peuple surtout, par sa légèreté sans bornes,
par le manque total de dispositions et de mesures de
prévoyance, le choléra devait s'étendre avec plus de
promptitude et d'horreur qu'en aucun autre lieu. Son
arrivée fut officiellement notifiée le 29 mars, et comme
c'était le jour de la mi-carême, qu'il faisait beau soleil
et un temps charmant, les Parisiens se trémoussèrent
a\ec d'autant plus de jovialité sur les boulevards, où
434 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
l'on aperçut même des masques qui, parodiant la
couleur maladive et la figure défaite, raillaient la crainte
du choléra et la maladie elle-même. Le soir du même
jour, les bals publics furent plus fréquentés que jamais;
les rires les plus présomptueux couvraient presque la
musique éclatante; on s'échauffait beaucoup au cha-
hut, danse peu équivoque; on engloutissait à cette
occasion toutes sortes de glaces et de boissons froides
quand tout à coup le plus sémillant des arlequins sen-
tit trop de fraîcheur dans ses jambes, ôta son masque
et découvrit à l'étonnement de tout ce monde un visage
d'un bleu violet. On s'aperçut tout d'abord que ce n'é-
tait pas une plaisanterie, et les rires se turent, et l'on
conduisit bientôt plusieurs voitures de masques du bal
immédiatement à F Hôtel-Dieu, hôpital central où, en
arrivant sous leurs burlesques déguisements, le plus
grand nombre moururent. Comme dans le premier
moment d'épouvante, on croyait à la contagion et que
les anciens hôtes de l'hôpital avaient élevé d'affreux
cris d'effroi, on prétend que ces morts furent enterrés
si vite qu'on ne prit pas le temps de les dépouiller des
livrées bariolées de la folie et qu'ils reposent dans la
tombe gaiement comme ils ont vécu.
Bien ne ressemble au trouble et à la confusion avec
PI LA FIMÏS'CE. 1«T>
lesquels tous les établissements de santé furent
Organisés. U se forma une commission sanitaire; on
institua de t. ut< s parts des bureaux de secours, et l'or-
donnance relative à la salubrité publique fut mise
nptemenl en vigueur. Ce fut alors qu'on se heurta
d'abord contre les intérêts de quelques milliers
d'hommes qui regardent comme leur propriété la saleté
publique. Ce sont les chiffonniers, qui cherchent toute
la journée leur vie dans les ordures qu'on jette en tas au
coin des bornes des maisons. Munis de grands paniers
pointus sur le dos, un bâton crochu à la main, ces
hommes à figures pâles et malpropres errent dans les
rues et savent découvrir dans ces ordures et revendre
beaucoup de choses qu'on peut encore utiliser. Mais
quand la police, ne voulant plus que la boue s'amassât
dans les rues, en eut donné le nettoiement à l'entreprise,
et que les ordures chargées dans des charrettes durent
être emportées immédiatement hors de la ville et dé-
posées en pleine campagne, où il était libre aux chiffon-
niers d'y pécher tout à leur aise, ceux-ci se plaignirent,
non pas tout à fait de ce qu'on leur enlevait leur pain,
mais de ce qu'on paralysait leur industrie; que cette
industrie était un droit sanctionné par la prescription,
et comme une, propriété qu'on ne pouvait leur ravir
136 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
arbitrairement. Il est curieux que les preuves qu'ils
produisaient en cette occasion soient absolument les
mêmes dont nos gentillâtres, syndics de corporations,
maîtres de guildes, prédicateurs à dîmes, commen-
saux des facultés et autres semblables docteurs en pri-
vilèges, arguent toutes les fois qu'il est question de
balayer enfin les vieux abus dont ils tirent profit, et
d'enlever ce fumier du moyen âge pour que le moisi
séculaire et les miasmes méphitiques n'empoison-
nent pas notre vie d'aujourd'hui. Comme leurs protes-
tations ne servirent à rien, les chiffonniers cherchèrent
à faire tomber par la violence la réforme du nettoie-
ment; ils tentèrent une petite contre-révolution, sou-
tenus par leurs alliées les revendeuses, vieilles femmes
qui étalent et brocantent le long des quais les puantes
guenilles qu'elles achètent aux chiffonniers. Alors nous
vîmes la plus repoussante de toutes les émeutes : les
nouvelles voitures de nettoiement furent brisées et
jetées dans la Seine : les chiffonniers se barricadèrent
à la Porte Saint-Denis, et les vieilles marchandes de
loques combattirent avec leurs grands parapluies sur
la place dn Châtelet. La générale battit. Casimir Périer
fit rappeler à son de tambour ses mirmidons du fond
de leurs boutiques; le trône bourgeois trembla; la
DE LA FRANCE. 137
rente tomba; les carlistes jubilèrent. Ceux-ci avaient
enfin trouvé leurs alliés naturels, chiffonniers et reven-
deuses de guenilles, lesquels se prévalent des mêmes
principes, se font les champions des vieilles coutumes,
des traditions d'ordures, des intérêts de pourritures
de toute espèce.
Quand l'émeute des chiffonniers eut été comprimée
par la force, et comme le choléra ne sévissait pas
encore avec autant de fureur que le désiraient cer-
taines gens qui, à chaque détresse du peuple, à chaque
soulèvement populaire, espèrent sinon le triomphe de
leur propre cause, du moins la ruine du gouvernement
actuel, on entendit tout d'un coup le bruit que cette
foule d'hommes qu'on enterrait si vite ne mouraient
pas de maladie, mais bien du poison. On avait, disait-
on , eu l'art de répandre du poison dans tous les co-
mestibles, aux marchés de légumes, chez les boulan-
gers , chez les bouchers, chez les marchands de
vins. Plus ces contes étaient étranges, plus ils étaient
avidement accueillis par le peuple, et les incré-
dules eux-mêmes qui secouaient la tête furent obli-
gés de croire, quand parut l'ordonnance du préfet
de police. La police qui, dans tous les pays, semble
Avoir moins à cœur d'empêcher les crimes que d'en
8.
438 ŒUVÎvES DE HENRI HEINE.
être instruite, voulut, ou faire parade de sa scierie?,
parfaite, ou à l'occasion de ces bruits d'empoisonne-
ments vrais ou faux, mettre le gouvernement à l'abri
de tout soupçon ; il suffit enfin que, par sa malheureuse
proclamation dans laquelle elle disait expressément
qu'elle était sur la trace des empoisonneurs, les af-
freuses rumeurs furent officiellement constatées et
que tout Paris tomba dans la plus horrible angoisse
de mort.
C'est une chose inouïe, disaient les gens les plus âgés,
qui, aux époques les plus furibondes de la révolution,
n'avaient pas entendu parler de pareils crimes. Fran-
çais! nous sommes déshonorés, disaient les hommes,
et ils se frappaient le front. Les femmes, avec leurs
petits enfants qu'elles serraient, pleines d'effroi, contre
leur sein, pleuraient amèrement et se lamentaient sur
ce que ces pauvres créatures allaient mourir dans leurs
bras. Ces malheureuses n'osaient ni manger ni boire
et se tordaient les mains de douleur et de rage. On
croyait voir venir la fin du monde. C'était surtout au
coin des rues où se trouvant les cabarets peints en
rouge que se rassemblaient et délibéraient les groupes,
et c'était presque toujours là qu'on fouillait les
hommes qui avaient l'air suspect, et malheur à eux
DE LA FRANCE. 139
si Ton trouvait dans leurs poches quelque chose dér
quivoque. Le peuple se précipitait sur eux comme un
animal samaue, comme une troupe d'enragés. Beau-
coup se sauveront parleur présence d'esprit, beaucoup
furent arrachés au danger par l'intrépidité de la garde
municipale qui patrouillait partout ce jour- là; d'autres
reçurent des blessures et des contusions dangereuses :
six hommes furent impitoyablement massacrés. Nul
aspect n'est plus horrible que cette colère du peuple,
quand il a soif de sang et qu'il égorge ses victimes
l'inées. Alors roule dans les rues une mer
d'hommes aux flots noirs, au milieu desquels écu-
ment çè et là les ouvriers en chemise comme les blan-
ches vagues qui s'entre-choquent, et tout cela gronde
et hurle sans parole de merci, comme des damnés,
comme des démons. J'entendis dans la rue Saint-Denis
le fameux cri : ri la lanterne! Et quelques voix,
tremblantes de rage, m'apprirent qu'on pendait un
empoisonneur. Les uns disaient que c'était un carliste,
qu'on avait trouvé dans sa poche un brevet du lis; les
autres que c'était un prêtre et qu'un pareil misérable
était capable de tout. Dans la rue de Vaugirard, ou
Ton massacra deux hommes qui étaient porteurs d'une
poudre blanche, je vis un de ces infortunés au moment
440 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
où il râlait encore et où les vieilles femmes tirèrent
leurs sabots de leurs pieds pour l'en frapper sur la tête
jusqu'à ce qu'il mourût. Il était entièrement nu et
couvert de sang et de meurtrissures; on lui déchira
non-seulement ses habits, mais les cheveux, les lèvres
et le nez ; puis vint un homme dégoûtant qui lia une
corde autour des pieds du cadavre et le traîna par les
rues en criant sans relâche: Voilà le choléra-morbus !
Une femme, admirablement belle, le sein découvert et
les mains ensanglantées, se trouvait là : elle donna un
dernier coup de pied au cadavre quand il passa
devant elle.
En me voyant elle sourit, et me demanda de payer
tribut à sa douce industrie, pour qu'elle pût acheter
une robe de deuil, parce que sa mère venait de mourir
il y avait peu d'heures, du poison bien entendu
Le lendemain , on apprit par les feuilles publiques
que les malheureux qu'on avait si cruellement assas-
sinés étaient tout à fait innocents; et les poudres sus-
pectes trouvées entre leurs mains , des chlorures , ou
du camphre, ou quelque autre sorte de préservatif
contre le choléra , et que les soi-disant empoisonnés
étaient morts fort naturellement de l'épidémie ré-
gnante. Le peuple d'ici qui, ainsi que le peuple de
DE LA FRANCE. 141
tous les pays, prompt à se passionner, est facile à se
porter à de sanglants attentats , revient presque aussi
promptement à la douceur et déplore avec un tou-
chant chagrin ses méfaits, quand il entend la voix de
la raison. C'est avec cette voix que les journaux réus-
sirent dès le lendemain à adoucir et à calmer le
peuple, et l'on doit signaler comme un triomphe de la
presse qu'il lui a été possible d'arrêter si promptement
le mal dont la police avait été cause. Je dois blâmer
ici la conduite de quelques gens qui n'appartiennent
pas à la classe inférieure et se laissèrent emporter
par la colère au point d'accuser publiquement comme
empoisonneurs les hommes du parti carliste. La passion
ne doit jamais nous entraîner aussi loin , et je réfléchi-
rais longtemps avant de porter contre mes plus mor-
tels ennemis une aussi horrible accusation
Ce que j'ai gagné moi-même en science dans ces
jours de meurtre, c'est la conviction que la puissance
des Bourbons de la branche aînée ne refleurira plus
jamais en France. J'ai entendu dans les différents
142 ŒUVRES DE IIENIU HEINE.
groupes les paroles les plus remarquables; j'ai pro-
fondément pénétré dans le cœur du peuple; il connaît
ses gens.
Depuis ces événements, tout est redevenu tran-
quille. L'ordre règne à Paris, dirait M. Sébastiani,
Un calme de mort plane sur toute la ville. Un sérieux
de pierre est empreint sur toutes les figures. Pendant
plusieurs soirs, on n'a vu , môme sur les boni vards,
qu'un petit nombre d'hommes; encore passaient-ils
rapidement en tenant leur main ou leur mouchoir sur
leur bouche. Les théâtres sont comme trépassés.
Quand j'entre dans un salon, les gens s'étonnent de
\ne voir encore à Paris , puisque aucune affaire indis-
pensable ne m'y retient. En effet, la plupart des
étrangers, mes compatriotes particulièrement, en sont
partis depuis longtemps. Des parents obéissants avaient
reçu de leurs enfants l'ordre de revenir sans délai sous
le toit de la famille. Des fds craignant Dieu ont , sans
tarder, exaucé la tendre prière de leurs chers parents,
qui désiraient leur retour dans la patrie. «Père et
mère honoreras^ afm que tu vives longuement ! » Chez
d'autres s'éveilla subitement un amour infini de la
chère patrie , des romantiques campagnes qu'arrose le
Rhin vénérable, des montagnes chéries de la riante
DE LA FUANt 1 . iA'l
Souabe , pays de rameur chevaleresque, de la tidélilé
féminine , des poésies sentimentales et d'un air plus
sain. On dit qu'on a délivré dans ces circonstances
plus de cent mille passe- ports. Quoique le choléra
attaque avec une préférence visible la clause la plus
pauvre , les riches n'ont pas laissé de prendre la fuite.
11 ne faut pas en vouloir à certainr avenus s'ils se
sont sauvés. Le choléra , pensaient-ils, qui vient du
fond de l'Asie, ne sait pas que nous avons gagné dans
les derniers temps beaucoup d'argent à la bourse ; il
pourrait bien nous prendre encore pour de pauvres
hères et nous faire manger de l'herbe par la racine.
M. Aguado, l'un des banquiers les plus riches et che-
valier de la Légion d'honneur, fut le feld-maréchal de
cette grande retraite. Il paraît que ce chevalier ne
sait de regarder, avec l'égarement de l'inquiétude,
par les portières, et qu'il a même pris pour le choléra-
morbus en chair et en os, son domestique bleu , qui
se tenait derrière sa voiture.
Le peuple murmura hautement quand il vit que les
riches se sauvaient et prenaient, avec un bagage de
médecins et de pharmacies, le chemin de contrées
plus saines. Le pauvre remarqua avec mécontentement
que l'argent était devenu iui° protection aussi contre
144 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
la mort. Une grande pailie du juste-milieu et la haute
finance ont également quitté la place et vivent dans
leurs châteaux. Les véritables représentants de la
richesse , MM. de Rothschild , sont pourtant demeurés
à Paris , témoignant ainsi que ce n'est pas seulement
en affaires qu'ils sont grands et hardis. Casimir Périer
s'est montré, lui aussi, grand et hardi en visitant
l'Hôtel-Dieu après l'explosion du choléra. Ses adver-
saires doivent même être désolés que le choléra l'ai:
saisi depuis cette visite. îl n'a cependant pas suc-
combé; car lui-même constitue un mal beaucoup plus
fort. Le jeune prince royal, le duc d'Orléans, qui
visita l'hôpital avec Casimir Périer, mérite également
une mention très-honorable. Du reste, toute la famille
royale s'est montrée d'une manière admirable dans ces
temps de désolation. Lors de l'apparition du choléra,
. la bonne reine assembla ses amis et ses serviteurs , et
;leur distribua des ceintures de flanelle , en grande
'partie confectionnées de ses propres mains. Les
i
1 mœurs de l'ancienne chevalerie ne sont pas éteintes ;
elles n'ont fait que subir une métamorphose bour-
geoise. De nobles dames ne revêtent plus leurs cham-
pions d'écharpes poétiques , mais d'écharpes de
santé. Nous ne sommes plus d'ailleurs aux vieux temps
DE LA FRANCE. 145
du casque et du iiarnois de la chevalerie guerrière ,
mais bien à une époque paisible et bourgeoise de
ceinture et de jupes bien chaudes -, nous ne vivons plus
dans l'âge de fer, mais dans celui de flanelle. La
liai «elle est en effet la meilleure cuirasse contre les
attaques du choléra, notre plus cruel ennemi. Vénus,
du le Figaro, porterait aujourd'hui une ceinture de
îlanelle. Pour moi, je suis dans la flanelle jusqu'au
cou , et me crois aussi invulnérable. Le roi lui-même
porte aujourd'hui une ceinture de la meilleure flanelle
citoyenne.
Je ne dois pas taire non plus que le citoyen roi a,
dans ce malheur général , donné beaucoup d'argent
pour les citoyens pauvres , et s'est comporté avec no-
blesse et avec une sympathie toute civiquj. Puisque je
suis en train , je veux aussi faire l'éloge de l'arche-
vêque de Paris , qui est allé à son tour à l'Hôtel-Dieu >
après la visite du prince royal et de Casimir Périer,
pour porter des consolations aux malades. Il avait
prophétisé depuis longtemps que Dieu enverrait le
cholérp en guise de punition , pour châtier un peuple
qui avait chassé le roi très-chrétien et rayé de la
charte le privilège de la religion catholique. Main-
tenant que la colère de Dieu visite les pécheurs, M. de
446 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
Quélen veut élever sa prière au ciel et implorer la
miséricorde divine , au moins pour les innocents ; car
il meurt aussi beaucoup de carlistes. En outre , M. de
Quélen a offert, pour y établir un hôpital, son château
de Conflans. Le gouvernement Ta refusé , attendu que
ce bâtiment est ravagé et inhabitable , et que les répa-<
rations coûteraient beaucoup d'argent. D'ailleurs,
l'archevêque avait demandé qu'on lui laissât carte
blanche dans cet hôpital. Mais on ne pouvait exposer
les âmes des pauvres malades, dont les corps souf-
fraient déjà d'un mal affreux, aux expériences dou-
loureuses de salut que l'archevêque et ses aides spi-
rituels avaient dessein de tenter. On a préféré laisser
mourir du choléra pur et simple , sans exhortations
sur la damnation éternelle et sur l'enfer, sans con-
fession et sans viatique , les pécheurs endurcis dans la
révolution. Quoiqu'on prétende que le catholicisme est
une religion fort convenable pour des temps aussi
malheureux que le temps actuel, les Français ne veu-
lent cependant plus s'en arranger, dans îa crainte
d'être obligés de conserver, dans des jours meilleurs,
cette religion d'épidémie.
Beaucoup de prêtres déguisés circulent aujourd'hui
parmi le peuple et soutiennent qu'un rosaire béni est
DE LA FRANCE. 147
un préservatif contre le choiera. Les saint-simoniens
comptent au nombre des avantages de leur religion
qu'aucun saint-simonien ne peut mourir de la ma-
ladie .régnante , attendu que le progrès est une loi de
I M dire , que le progrès social est dans le saint-simo-
nisme, et qu'ainsi, tant que le nombre de ses apôtres
■nuira pas atteint un chiffre suffisant, aucun d'eux ne
j; .urra. Les bonapartistes assurent qu'aussitôt qu'on
ressent les symptômes du choléra , il suffit de lever
les yeux vers la colonne de la place Vendôme pour
•r. Ainsi chacun a sa croyance dans ce moment
de calamité. Pour moi. je crois à la flanelle. Une
bien entendue ne peut non plus nuire; mais il
ne faut pas manger trop peu , comme le font certaines
- , qui prennent la nuit les douceurs de la faim
pour des atteintes du choléra. Il est plaisant de voir
aujourd'hui la poltronnerie accompagner a table ces
gens qui considèrent avec défiance les mets les plus
philanthropes et n'avalent qu'en soupirant les mor-
ceaux les plus délicats. On doit, leur ont dit les mé-
decins, n'avoir aucune crainte et éviter l'inquiétude.
Et mes gens alors d'avoir peur de s'inquiéter sans y
prendre garde , puis de s'inquiéter en outre de ce
qu'ils ont peur. Ils sont aujourd'hui l'amour même^
148 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
font souvent usage des mots mon Dieu, et leur voîx
n'est plus qu'un souffle doux comme celui d'une jeune
accouchée. Et puis ils exhalent les émanations d'une
pharmacie ambulante , se tâtent souvent le ventre et
demandent toutes les heures, avec des yeux trem-
blants, quel est le nombre jes morts. Comme on n'a
jamais su ce nombre d'une manière exacte, ou plu-
tôtj comme on était convaincu de l'inexactitude de
celui qu'on publiait, les esprits furent saisis d'une ter-
reur vague, et l'inquiétude n'eut plus de bornes. Dans
le fait, les journaux ont annoncé depuis, que, dans
un seul jour, le 10 avril, il était mort environ deux mille
hommes. Le peuple ne s'est pas laissé prendre au men-
songe officiel et s'est toujours plaint de ce qu'il mou-
rait plus d'hommes qu'on en annonçait. Mon barbier me
raconta qu'une vieille femme était restée toute la nuit
à la fenêtre, dans le faubourg Montmartre, pour
compter les cercueils qu'on faisait passer devant sa
maison, et qu'elle en avait vu trois cents; puis, quand
vint le jour, saisie par le froid et par les douleurs du
choléra, elle-même expira. De quelque côté qu'on
regardât dans les rues, on ne voyait que convois funè-
bres, et, ce qui était plus mélancolique encore, des
convois que personne ne suivait. Gomme les voitures
DH LA F U AN CE. IV.)
destinées à cet usage ne suffisaient pas, on employa
toutes sortes d'autres voitures, qui , tendues de drap
noir, avaient l'aspect le plus étrange. Celles-là finirent
par manquer aussi , et je vis emporter des cercueils
dans des fiacres : on les plaçait en travers , de façon
que les deux extrémités sortaient par les portières.
C'était chose repoussante à voir que ces grandes voi-
tures de meubles qui servent pour les déménagements,
parcourant alors les rues comme des omnibus de
morts, quêtant de maison en maison les cadavres et
les emportant par douzaines au champ de repos.
Le voisinage d'un cimetière où convergeaient les
convois funèbres, présentait le coup d'œil le plus dé-
solant. Voulant visiter un jour une personne de ma
connaissance, j'arrivai au moment même où l'on
chargeait son cadavre sur le char funéraire. La triste
fantaisie me prit de lui rendre alors la politesse qu'il
m'avait faite plus d'une fois; je pris une voiture et
l'accompagnai jusqu'au Père-Lachaise. Arrivés dans le
voisinage du cimetière, mon cocher arrêta tout d'un
coup , et quand , sortant de ma rêverie , je regardai
autour de moi, je ne vis plus que ciel et cercueils.
Nous étions entrés dans la bagarre de quelques cen-
taines de voitures d'enterrements, qui faisaient en»
$£ÎÛ ŒUVRES DE HENRI HEINE.
semble file à la porte étroite du cimetière , et , dans
l'impossibilité de me retirer, il me fallut subir quel-
ques heures d'attente au milieu de ce noir entourage.
Par ennui, je demandai au cocher le nom d'un mort
mon voisin , et par un hasard douloureux , il me
nomma une jeune dame dont la voiture, quelques
mois auparavant, avait été forcée de faire halte aussi
quelque temps auprès de moi, alors que nous nous ren-
dions à un bal chez Lointier. Il y avait seulement cette
différence qu'alors elle avançait souvent à la portière sa
petite tête ornée de fleurs j sa jolie figure mobile
éclairée par la lune , et manifestait la plus charmante
mauvaise humeur du retard qu'on lui faisait éprouver.
Maintenant, elle était fort tranquille et probablement
bleue. Plus d'une fois pourtant, quand les chevaux
de deuil trépignaient et s'agitaient d'une manière in-
quiète, cela me parut comme si c'était dans les morts
eux-mêmes que s'éveillait l'impatience, comme s'ils
étaient fatigués d'attendre et pressés d'arriver au
tombeau; et comme en ce moment un cocher voulut
couper un autre à la porte du cimetière, le désordre
se mit dans les files , les gendarmes, le sabre nu, piaf-
fèrent au travers; des cris et des jurements s'élevèrent
çà et là, quelques voitures furent culbutées, des cer-
DE LA FRANCE. 155
cueils se brisèrent en tombant et des «adavres en
sortirent* alors je crus voir la plus effrayante de toutes
les émeutes , une émeute de morts.
Pour épargner la sensibilité, je ne veux point ra-
conter ce que je vis au Père-Lachaise. Il suffit de dire
que , tout affermi que je suis , je ne pus me défendre
de la plus profonde horreur. On peut auprès des ago-
nisants apprendre à mourir et attendre ensuite la
mort avec calme ; mais l'inhumation , au milieu des
cadavres des cholériques, dans des fosses remplies de
chaux , on ne peut en accepter l'idée. Je me sauvai en
toute hâte sur la colline la plus élevée du cimetière,
d'où l'on voit la ville se déployer si belle sous vos
pieds. Le soleil venait de se coucher; ses derniers
rayons semblaient envoyer un triste adieu ; les va-
peurs du crépuscule enveloppaient comme de blancs
draps Paris malade; et je pleurai amèrement sur
cette malheureuse ville, la ville de l'égalité, de l'en-
thousiasme et du martyre,, la ville rédemptrice qui à
déjà tant souffert pour la délivrance temporelle de
l'humanité.
VII
Paris, 15 mai 1R32.
Il me faut ajourner les considérations rétrogrades
que j'avais annoncées dans l'article précédent. Le
présent s'est emparé de nous d'une façon si âpre
qu'on peut moins s'occuper du passé. Le grand mal
universel, le choléra, disparaît, il est vrai, peu à
peu ; mais il laisse après lui beaucoup de tristesse et
d'affliction. Le soleil reprend un éclat assez joyeux;
les hommes recommencent avec quelque air de bon-
heur à se promener, à jaser et à rire; mais les nom-
breux vêtements de deuil qu'on aperçoit de toutes
parts ne permettent pas encore à la véritable sérénité
de s'établir dans l'ùme. Une sensibilité valétudinaire
paraît dominer aujourd'hui chez tout ce peuple,
comme ii arrive chez les gens qui ont passé par une
maladie grave. Ce n'est pas seulement sur le gouver-
nement, mais bien aussi sur l'opposition que s'étend
DE LA FRANCE. 153
une lassitude presque sentimentale. L'enthousiasme
de la haine s'éteint; les cœurs s'ennuient; les pensées
pâlissent dans le cerveau; on s'observe l'un l'autre
avec de bienveillants bâillements; on ne s'en veut
plus; on est devenu toute paix , tout amour, toute
réconciliation , toute douceur chrétienne. Des piétistes
allemands pourraient faire ici de bonnes affaires.
On s'était jadis promis merveilles du prompt chan-
gement de la marche des affaires si Casimir Périer
venait à les quitter. Mais il paraît que , pendant ce
temps , le mal est devenu incurable : la mort de Périer
ne suffira pas pour guérir l'État.
Que Périer succombe par le choléra , sous un mal-
iieur universel auquel ni force ni prudence ne pou-
vaient résister, cela doit déconcerter même ses adver-
saires les plus acharnés. L'ennemi général, la mort
s'est faufilée dans leur confédération , et le secours ,
même le plus efficace , de la part d'un semblable
auxiliaire, ne peut être vu avec grand plaisir. Périer,
au contraire, y gagne la sympathie de la foule, qui
s'aperçoit tout d'un coup qu'il était un grand homme.
Aujourd'hui, qu'il s'agit de le remplacer par d'autres,
cette grandeur devait apparaître dans toute sa réalité.
S'il n'avait pu tendre avec une grande aisance l'are
9.
154 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
d'Ulysse ,"îl accomplissait cependant l'œuv^, ^and
besoin était , en réunissant toutes ses forces. Au moins,
ses amis peuvent le louer aujourd'hui de ce qu'il au-
rait accompli tous ses desseins sans l'intervention du
choléra. Mais que va devenir la France? Eh bien, la
France est cette Pénélope persévérante qui fait et dé-
fait chaque jour sa toile , dans l'unique but de gagner
du temps jusqu'à l'arrivée de l'époux véritable. Et
quel sera .cet homme? Je l'ignore, mais je sais qu'il
pourra tendre le grand arc , qu'il dégoûtera du ban-
quet du pouvoir les téméraires poursuivants , qu'il les
traitera à coups de flèches mortelles , qu'il châtiera les
servantes doctrinaires qui ont fait les coquettes avec
tout le monde , qu'il purifiera la maison de tout cet
immense désordre, et, avec l'assistance de la sage
déesse, introduira une meilleure économie. Comme
notre situation actuelle, où gouverne la faiblesse,
ressemble tout à fait au temps du Directoire, nous
verrons aussi noire 18 brumaire, et l'homme véritable
entrera au milieu des puissants devenus pâles et leur
annoncera la fin de leur pouvoir. On criera sans doute
alors à la violation de la constitution , comme autrefois
dans le Conseil des Anciens, quand parut aussi
l'homme véritable qui balaya la maison. Mais celui-ci
PE LA FRANCE. 155
leur cria alors indigné : « La constitution ! Vous osez
encore invoquer la constitution , vous qui l'avez violée
au 18 fructidor, violée au 22 floréal , violée au 30
prairial ! » Ainsi l'homme véritable saura fort bien
citer le jour et Tannée où les ministères du juste-milieu
ont violé la constitution.
Combien peu la constitution est entrée, je ne dirai
pas seulement dans les idées du gouvernement , mais
encore dans celles du peuple, c'est ce que prouve
toute discussion sur les questions constitutionnelles
les plus importantes. Tous deux , peuple et gouverne-
ment, veulent chacun confisquer à son profit et ex-
pliquer dans son sens cette constitution d'après ses "
sentiments particuliers. Le peuple esx entraîné dans
cette fausse voie par ses écrivains et ses orateurs,
qui, soit, ignorance soit esprit de parti, cherchent
à intervertir les idées; le gouvernement est tiraillé
en sens contraire par cette fraction de Faristocratie
qui, dévouée par égoïsme, forme la cour actuelle, et
toujours, comme sous la restauration, considère le
système représentatif comme une superstition mo-
derne à laquelle le peuple est attaché , qu'on ne peut
non plus lui ravir par la force , mais qu'il est pomv
tant facile de rendre innocente en glissanjt sous le*
156 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
nouveaux noms et sous les nouvelles formes, sans
que la foule s'en aperçoive , les vieux hommes et les
vieilles intentions. Selon la manière de voir de ces
gens, celui-là est le plus grand ministre qui p-eut,
avec les nouvelles formes constitutionnelles, obtenir
les mêmes résultats qu'autrefois avec les formules de
l'ancien régime. Villèle était cet idéal des ministres ,
auquel on n'a pas cependant osé penser alors que
Périer fut frappé par la maladie. Pourtant on a eu
assez de courage pour s'arrêler un instant à Decazes.
Il serait certainement devenu ministre, si la nouvelle
cour n'avait pas craint d'être bientôt remplacée par
les membres de l'ancienne. On craignit qu'il n'établît
avec lui dans le minist<Vo la restauration tout entière.
Après Decazes, c/est Guizot qu'on a eu particuliè-
ment en vue. Mais on dit que, pendant qu'il parlait
chaleureusement au roi qui lui offrait un portefeuille,
il ressentit tout d'un coup les symptômes du choléra
et se sauva en abrégeant son discours. C'est alors que
commencèrent les négociations avec Dupin, qu'on
avait toujours considéré comme le successeur de
Périer et auquel on attribue beaucoup de force et de
courage. Mais elles échouèrent, parce que Diipin ne
pouvait consentir à s'arranger de beaucoup de restric-
DF. LA FRANCE. 157
Kods gênantes qui s'appliquaient à la présidence da
conseil. Il existe en effet, à l'égard de ce .poste , quel-
ques circonstances particulières. Le roi a pri? souvent
pour lui-même cette présidence, surtout au commen-
cement de son règne. Ce fut toujours un embarras fatal
aux ministres et qui causa la plus grande partie des
mésintelligences d'alors. Périer seul avait su se sous-
traire à de pareils empiétements et retirer ainsi les
ail'a ires à la trop grande influence de la cour, qui,
sous tous les gouvernements, conduit les rois. Aussi
dit-on que la nouvelle de la maladie de Périer n'a pas
été désagréable à tous les habitués des Tuileries. Le
roi parut alors justifié quand il reprit la présidence
du conseil. Mais quand cet arrangement provisoire
devint public, il s'éleva dans les salons et dans les
journaux la polémique la plus passionnée sur la ques-
tion de savoir si le roi avait le droit de présider le
conseil.
On mit à jour en cette occasion beaucoup d'esprit
ne chicane et plus d'ignorance encore. Alors tout ce
monde répéta ce qu'il n'avait ouï dire g'i'à moitié et
nullement compris, et tout cela devint un bavardage
bouillonnant et intarissable. Les idées posées par la plu-
pari des journaux ne furent pas de la nature la plus
158 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
brillante. Le National seul se distingua. On sortit du
fourreau la vieille formule de combat : Le roi règne,
mais ne gouverne pas, dont on s'était servi dans les
derniers temps de la restauration. Les trois hommes et
demi qui s'occupaient alors de politique en Alle-
magne, traduisirent, si je ne me trompe, cet axiome
par les mots : Der kœnig herrscht, aber er regiert
nicht. Je n'approuve cependant pas le mot herrschen,
qui porte , selon moi , une couleur d'absolutisme. Et
pourtant , cette maxime formulée par le génie poli-
tique deThiers,a été acceptée pour bien établir la
différence entre les deux pouvoirs absolu et consti-
tutionnel.
En quoi consiste cette différence? Quiconque est de
cœur pur en politique osera aussi discuter de la ma-
nière la plus précise cette question au delà du Rhin.
C'est en voulant la tourner qu'on a prêté secours d'un
côté au plus audacieux jacobinisme , et de l'autre à la
servilité la plus lâche.
Comme la théorie de l'absolutisme , à partir du
méprisable mais savant Salmasius, en descendant
jusqu'à M. Jarke, qui n'est pas savant, a été presque
toujours soutenue par des écrivains décriés , la mau-
vaise réputation des avocats a compromis au delà de
DE LA FRANCE. 159
toute mesure la cause elle-même. Quiconque tient à
i honneur de son nom, n'ose défendre ouvertement
cette théorie , alors même qu'il la tiendrait pour ex-
cellente dans sa conviction intime. Et cependant, la
doctrine du pouvoir absolu est aussi honnête, aussi
soutenante que toute autre opinion politique. Rien
n'est plus absurde que de confondre, comme on le
fait si souvent aujourd'hui, l'absolutisme avec le des-
potisme. Le despote agit arbitrairement et selon son
caprice; ie prince absolu, d'après ses lumières et le
sentiment de son devoir. Le caractère de la puissance
d'un roi absolu consiste en ce que tout dans l'État se
fait par sa volonté particulière. Mais comme il est peu
d'hommes qui aient une volonté particulière, que la
plupart au contraire ne veulent, sans s'en douter,
que ce que veut leur entourage, c'est d'ordinaire
l'entourage qui règne à la place des rois absolus. C'est
là ce que nous nommons cour, et ce sont ainsi les
courtisans qui régnent dans celles des monarchies
?.î'rfolues, où les princes ne sont pas de nature trop
rétive, et par cela même, pas inaccessibles à Pin-
fluence extérieure. L'art des cours consiste à endurcir
ies rois de cœur tendre, de telle sorte qu'ils devien-
nent une massue dans la main des courtisans, et à
160 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
apprivoiser les rois farouches , de manière à ce qu'ils
se prêtent volontiers à tous les jeux, à toutes les atti-
tudes, à toutes les actions, comme les lions de
M. Martin. Hélas ! comme celui-ci sait dompter le roi
fdes animaux en l'initiant la nuit d'une main furtive
aux vices des hommes , pour le retrouver au jour
affaibli et docile; ainsi les courtisans ont l'art de
dompter par des plaisirs énervants plus d'un roi de!
hommes, quand il est trop sauvage et trop ombra-
geux, et ils le dominent par des maîtresses, des cui-
siniers, des comédiens, de voluptueuse musique, des
danses, par toutes les ivresses des sens. Les princes
absolus ne sont que trop souvent les esclaves les plus
dépendants de leur entourage , et si l'on pouvait ouïr
la voix de ceux que l'opinion publique juge avec le
plus de haine , on serait peut-être touché en entendant
leurs justes plaintes et la révélation d& ces secrets
inouïs de séduction, de cet affligeant pervertissemont
des plus beaux sentiments de l'homme. Il y a d'ail-
leurs dans le pouvoir illimité une si effrayante puis-
sance de tentations coupables, que des hommes
d'une nature privilégiée peuvent seuls y résister.
Celui qui n'est soumis à aucune loi est privé de
l'arme défensive la plus salutaire; car les lois sont
DE LA FRANCE. 101
faites pour nous protéger, non-seulement contre les
autres, mais aussi contre nous-mêmes. Aussi la
croyance que leur pouvoit vient de Dieu est-elle, non-
seulement pardonnable , mais même nécessaire aux
souverains absolus. Sans une telle foi, ils seraient les
plus malheureux des hommes, eux qui, sans être
plus que des hommes , se seraient exposés à des tenta-
tions et à «ne responsabilité mille fois plus qu'humaine.
C'est cette foi à un mandat divin qui donna aux rois
absolus que nous admirons dans l'histoire une gran-
deur imposante à laquelle ne s'élèvera jamais la
royauté moderne. Ils étaient des médiateurs célestes ;
il leur fallait quelquefois expier les crimes de leurs
peuples; ils étaient victimes et sacrificateurs tout en-
semble; ils étaient sacrés, sacer, dans le sens antique
de la consécration delà mort. Ainsi nous voyons des
rois de l'antiquité qui, dans des temps de peste,
donnent leur propre sang comme expiation en faveur
de leurs peuples, ou considèrent les calamités pu-
bliques comme une punition de leurs propres fautes.
Encore aujourd'hui, quand une éclipse de soleil
arrive en Chine , l'empereur s'effraie et recherche
s'il n'aurait pas appelé par quelque péché cet assom-
brissement général, et il fait pénitence pour quâ
'(J^ ŒUVRES DE HEWr.T HEINE.
le ciel lui rende sa lumière ainsi qu'à ses sujets. Chez
les peuples où l'absolutisme règne encore avec toute
cette sainte rigueur, ainsi que nous le voyons chez
les voisins des Chinois , depuis leur frontière nord-
ouest jusqu'à l'Elbe , il serait blâmable de prêcher la
doctrine des constitutions représentatives, mais il le
serait autant de professer l'absolutisme dans la plus
grande partie du reste de l'Europe, où la foi au droit
divin est éteinte chez les princes et chez les peuples.
En faisant consister le caractère essentiel de l'abso-
lutisme en ce que , dans la monarchie absolue, c'est la
volonté privée du prince qui gouverne, j'établis le
caractère de la monarchie constitutionnelle d'autant
plus facilement en disant : Celle-ci diffère de celle-là,
parce que l'institution y remplace la volonté particu-
lière du monarque. Au lieu de cette volonté qui peut
être facilement égarée, nous voyons ici une institution,
un système de principes politiques immuables. Le roi
est une sorte de personne morale dans le sens qu'at-
tache le droit à ce mot, et il obéit beaucoup moins
aux passions individuelles de son entourage qu'aux
besoins de son peuple : il n'agit plus d'après les dé-
sirs effrénés d'une cour, mais en vertu de lois bien
établies. C'est pourquoi, dans tous les pays, les cour-
Dl LA FRANGE. 403
tisans ont toujours été les ennemis secrets ou déclares
du système constitutionnel. Ce système a tué lèftï
puissance millénaire par ce profond et ingénieux mé-
canisme qui fait que le roi ne représente que l'idée
du pouvoir, qu'il peut à la vérité choisir ses ministres,
mais que ce sont eux qui gouvernent et non lui, et
que, d'ailleurs, ils ne peuvent gouverner qu"aus;i
longtemps qu'ils le font dans le sens de la majorité
des représentants de la nation, parce que ceux-ci
peuvent leur refuser les moyens de gouvernement
c'est-à-dire les impôts. Par cela seul que le roi ne
gouverne pas par lui-même , le mécontentement du.
peuple , en cas de mauvaise administration , ne pêtîi
monter jusqu'à lui. Seulement, dans les États con-
stitutionnels, il arrive alors que le roi choisit d'autres
ministres plus populaires , dont on peut attendre un
meilleur gouvernement; tandis que, dans les États
absolus où la volonté même du roi gouverne, celui-ci
est immédiatement atteint par la colère du peuple, qui
n'a d'autre ressource que de bouleverser l'État. Par
cela seul que le roi ne gouverne pas s le salut de
l'État est indépendant de sa personnalité et ne peut
être mis en danger par un hasard de caractère , par la
première passion trop sublime ou ignoble, et il ac~
J04 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
quîert une solidité dont les anciens philosophes poli-
tiques n'avaient aucun pressentiment
Le roi , ne gouvernant pas , est aussi irresponsable,
inviolable, et ses ministres seuls peuvent être ac-
cusés, condamnés et punis pour mauvais gouverne-
ment. Le commentateur de la constitution anglaise,
Blakstone, a commis une erreur quand il a compté
l'inviolabilité du roi au nombre de ses privilèges. Cette
idée flatte plus un roi qu'elle ne lui sert. Dans les
pays du protestantisme politique, les pays constitu-
tionnels, on veut bien plutôt savoir les droits des
princes fondés sur la raison qui fournit des arguments
suffisants pour leur inviolabilité, du moment qu'on
admet qu'ils ne peuvent agir, et ne sont dès lors ni
comptables, ni responsables, ni punissables pas plus
que celui qui ne fait rien par lui-même. Le principe
The kiny cannot do wrong, sur lequel on fonde l'ir-
responsabilité, ne peut avoir de valeur qu'en y ajoutât t
ces mots : Btcause lie does nothing. Mais à la place
du roi constitutionnel ce sont les ministres qui agis-
sent, et c'est pourquoi ceux-ci sont responsables,
DE LA FRANCE. 465
Leur action est indépendante; ils doivent repousser
tout net un avis du roi qui ne s'accorde pas avec le
leur et, dans le cas où leur système ne convient pas
au roi , se retirer tout à fait. Sans une telle liberté de
volonté, la responsabilité que les ministres assument
par le contre-seing des actes du gouvernement serait
une injustice impie, une cruauté, une absurdité : ce
serait introduire dans le droit politique la doctrine du
bouc émissaire. La même raison tait que les ministres
d'un prince absolu sont tout à fait irresponsables,
exce pté à l'égard de celui-ci. Ils ne doivent compte
qu'à leur maître, comme lui-même n'en doit qu'à
Dieu
Après ce peu d'explications sur la différence entre
les deux puissances, absolue et constitutionnelle, il
devient clair pour chacun que la discussion sur la pré-
sidence, telle qu'elle vient de s'élever dans les circon-
stances présentes en France,, devait moins avoir pour
objet la question de savoir si le roi devait présider,
que celle-ci : De qu^te manière entend-il présider? Il
166 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
importe peu que la charte ne le lui défende pas, ou
qu'un paragraphe semble le lui permettre; mais il
s'agit de savoir s'il le fera, seulement honoris causa s
ou pour sa propre instruction , d'une façon tout à
fait passive , sans la moindre participation active , ou
si, en sa qualité de président, il fera prévaloir sa
volonté privée dans la conduite des affaires de l'État
et dans l'exécution? Dans le premier cas, il peut lui
être permis de s'ennuyer, si tel est son plaisir, tous les
jours quelques heures dans la société de MM. Louis,
Sébastiani, etc.; dans l'autre, il faut que cette satis-
faction lui soit impitoyablement interdite.
En effet, d'après cette dernière supposition, en
gouvernant par sa volonté privée, il s'approcherait rie
la royauté absolue; au moins devrait-il être alors
considéré lui-même comme un ministre responsable.
Quelques journaux ont soutenu avec beaucoup de
raison qu'il serait injuste de demander compte à un
homme gisant sur son lit de mort , comme Périer, ou
à un apoplectique , comme M. Sébastiani , des actes
émanés de la volonté particulière du roi. C'est dans
tous les cas une fâcheuse discussion, dont l'importance
est assez triste; car chacun se rappelle ces paroles
terroristes : La responsabilité, cest la mort. Dans
t)E LA FRANCE. 167
cette occasion, la thèse de la responsabilité du roi et
par conséquent la négation de son inviolabilité sont
soutenue^ surtout par le National avec une désobli-
geancti que je ne puis approuver. C'est toujours pour
Louis-Philippe un avertissement désagréable qui pour*
rait bien lui faire faire quelques réflexions. Ses amis
étaient d'avis qu'il ne devait rien faire qui amenât le
moins du monde la discussion sur le principe de l'in-
violabilité et pût ainsi l'ébranler dans l'opinion pu-*
blique. Mais Louis-Philippe, si nous apprécions équi-
tablement sa situation, pourrait bien ne pas être si
blâmable de chercher à^aider un peu à l'action du
gouvernement. Il sait que ses ministres ne sont pas
des géants ; que la chair a de bonnes intentions, mais
que l'esprit est faible. Le maintien de fait de son gou-
vernement est pour lui l'affaire principale. Le principe
de l'inviolabilité pourrait bien n'avoir à ses yeux
qu'un intérêt secondaire. Il sait que Louis XYI , pauvre
homme sans tête, était inviolable, lui aussi. L'inviola-
bilité royale a cela de particulier en France : le prin-
cipe de cette inviolabilité est tout à fait inviolable. Il
ressemble à la pierre de l'anneau que portait à son
doigt don Luis Fernando Perez de Acaiba , pierre dont
ï3 vertu était telle que lorsqu'un homme muni de cet
168 ŒUVRES DE HENRI IlEiNE.
anneau tombait du haut d'un clocher, la précieuse
pierre demeurait intacte.
Cependant , pour remédier jusqu'à un certain point
à cette fatale messéance, Louis-Philippe a créé une
présidence intérimaire et en a revêtu M. de Monta-
livet. Celui-ci est en outre ministre de l'intérieur, et
M. Girod de l'Ain est devenu à sa place ministre des
cultes. On n'a qu'à voir ces deux personnages pour
pouvoir soutenir en toute assurance qu'ils ne jouissent
d'aucune indépendance et ne sont que des griffes à
contre-seing. L'un, M. le comte de Montalivet, est un
jeune homme bien bâti, quj a presque l'air d'un joli
écolier vu au travers d'un verre grossissant. L'autre ,
M. Girod de l'Ain, suffisamment connu comme pré-
sident de la Chambre, où il a eu l'art de bien servir
les intérêts du roi par l'abréviation ou par la prolon-
gation des séances , est le dévouement même. C'est
un homme ramassé, qui a l'air d'un Brunswickois
vendant des têtes de pipes dans les foires , ou bien
encore d'un ami de la maison qui apporte des cro-
quignoles aux enfants et caresse les chiens.
VIII
Paris, 27 mai 183-2.
!
Casimir Périer avait abaissé la France pour relever
les cours de la bourse. Il voulait vendre la liberté de
l'Europe au prix d'une courte et honteuse paix pour la
France. Il s'est fait l'auxiliaire des sbires de l'escla-
vage et de notre plus mauvaise passion, Tégoïsme,
jusqu'à ce point que des milliers d'hommes, parmi les
plus nobles de cœur, sont morts de chagrin, de mi-
sère, de honte et de prostitution politique ! Les morts
de juillet, il les a rendus ridicules dans leur tombeau;
et les vivants, tellement dégoûtés de la vie, qu'ils ont
été obligés de porter envie même à ces morts. Il a
éteint le feu sacré, fermé les temples, irrité les dieux,
brisé les cœurs. Et pourtant je voterais, moi, pour que
Périer lût déposé au Panthéon, ce grand palais de
l'honneur, sur lequel est écrit en lettres d'or : Aux
grands hommes la pairie reconnaissante. Car Périer
Mi
•170 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
était un grand homme : il possédait de rares talents ei
une force de volonté rare; et ce qu'il a fait, il Ta fait
avec l'honnête conviction qu'il était utile » sa patrie,
et cela au prix de son repos, de son bonheur et de sa
vie. Et c'est moins pour l'utilité et le succès que la
patrie doit récompenser &es grands hommes, que pour
la volonté, pour l'abnégation dont ils ont fait preuve.
Bien plus ! n'eussent-ils rien voulu et rien fait pour
elle, la patrie devrait honorer, après leur mort, ses
grands hommes, car ils l'ont grandie de toute leur hau-
teur. Comme les étoiles sont l'ornement du ciel, les
grands hommes sont l'ornement de leur pays, de toute
la terre. Car les cœurs de ces hommes sont les étoiles
de la terre, et je crois que, si l'on projetait d'en haut ses
regards sur notre planète, ces cœurs rayonneraient à
nos yeux comme de pures lumières, comme les étoiles
du firmament. Peut-être, d'un si haut point de vue,
reconnaîtrait-on combien de splendides étoiles sont
semées sur cette terre, combien scintillent solitaires et
inconnues au milieu d'espaces obscurs et déserts, de
quel bel éclat étincelle notre patrie allemande, de
quelle vive lumière resplendit la France, cette voie
lactée de grands cœurs humains.
La France a perdu dans les derniers temps beaucoup
DE LA FRANCE. 171
d'étoiles de première grandeur. Le choléra a mois-
sonné beaucoup de héros des temps de la révolution
et de l'empire. Un grand nombre d'hommes d'État
irquables, parmi lesquels Martignac était le plus
distingué, sont morts d'autres maladies. Les amis de'
ii science ont surtout déploré la mort de Champollion,
qui a inventé tant de rois égyptiens, et celle de Cuvier,
qui a découvert tant d'autres grands animaux, lesquels
n'existent plus, et prouvé, de la manière la moins ga-
lante, à notre mère la terre, qu'il faut ajouter quelques
milliers d'années à l'âge qu'elle s'est donné jusqu'à
| gnt.
La mort de Casimir Périer a fait ici moins de sensa-
tion qu'on ne s'y attendait, et pas la moindre à la
Bourse. Je ne pus m'empêcher, le jour où il mourut,
d'aller à la place de la Bourse. Sous ce grand temple
de marbre où Périer était vénéré comme un dieu, et
sa parole comme un oracle, je mis la main sur les co-
lonnes qui s'élancent sous le pourtour, elles étaient
toutes immobiles et froides comme les cœurs de ces
hommes pour lesquels Périer a tant fait. Oh! les misé-
rables nains ! 11 ne se trouvera plus désormais un géant
qui se sacrifie pour eux, et qui, pour leurs intérêts
de pygmées, abandonne les géants ses frères. Permis à
172 ŒUVRES DE HENRI T1EINE.
eux de se moquer des géants qui,' pauvres et gauches,
s'asseyent sur les montagnes pendant que les êtres
rabougris, favorisés par leur petitesse, rampent dans
les mines étroites des montagnes pour détacher des
parois les métaux précieux ou pour les gagner à l'aide
des gnomes souterrains, agents plus petits encore.
Descendez de plus en plus dans vos mines; ayez soin
seulement de vous tenir ferme à l'échelle, et ne vous
inquiétez pas de ce que les échelons deviennent plus
sales à mesure que vous vous abaissez vers les gale-
ries les plus abondantes en richesses.
Je me courrouce toutes les fois que. j'entre à la
Bourse, ce bel édifice de marbre, bâti dans le style
grec le plus noble et consacré à cet ignoble trafic des
fonds publics. C'est le plus beau monument de Paris :
Napoléon l'a fait bâtir. 11 faisait élever dans le même
style et dans les mêmes proportions un temple de la
Gloire. Hélas! le temple de la Gloire n'a pas été achevé.
Les Bourbons le convertirent en église, qu'ils consa-
crèrent à Madeleine repentante; mais la Bourse est
terminée et brillé de son éclat le plus complet, et c'est
sans doute son influence qui a fait que son noble rival,
le temple de la Gloire, reste encore inachevé, et tou-
jours, par la plus outrageuse dérision, consacré à
DE LA FRANCE. 473
Madeleine repentante. C'est ici, dans cette immense
salle, sous ces voûtes élevées de la Bourse, que s'agite
l'agiotage avec ses mille figures tristes et ses disso-
nances criardes, comme le bouillonnement d'une mer
d'égoïsme. Du milieu des flots d'hommes s'élancent
les grands banquiers, pareils à des requins, créatures
monstrueuses qui s'entre-dévorent. Plus haut, dans la
galerie, on remarque, comme des oiseaux de proie à
l'affût sur un écueil, des dames même qui spéculent.
C'est pourtant ici que hantent les intérêts qui, dans
ces temps, décident de la paix et de la guerre.
C'est pourquoi la Bourse a tant d'importance aussi
pour nous autres publicistes. Mais il n'est pas facile de
comprendre nettement- la nature de ces intérêts après
chaque événement influent, ou d'en apprécier les
suites. Le cours des effets publics et de l'escompte est
sans contredit un thermomètre politique; mais on se
tromperait si Ton croyait que ce thermomètre indique
le degré de progrès de l'une ou de l'autre des grandes
questions qui remuent actuellement l'humanité. La '
hausse ou I« baisse des fonds n'indique ni la hausse ni
la baisse du parti libéral ou servile, aiais bien le plua
ou moins d'espoir qu'on a pour la pacification de
l'Europe, pour le maintien de ce qui existe, ou plutôt
10.
174 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
pour la solidité des rapports d'où dépend le paiement
des intérêts de la dette publique.
Dans ce point de vue rétréci, quelque événement
qui arriva, les spéculateurs de bourse sont admirables.
À l'abri de toutes les émotions intellectuelles, tout leur
esprit est tourné sur les choses de fait , et ils recon-
naissent, avec un instinct presque animal, comme les
grenouilles prédisent le temps, si tel événement, assez
rassurant en apparence, ne serait pas une cause d'o-
rage pour l'avenir, ou si un grand malheur ne servira
pas à la fin à consolider le repos général. A la chute
de Varsovie, on ne demanda pas : Quel mal en résul-
tera-t-il po.;z" l'humanité? mais : La victoire du knout
découragera-t-elle les agitateurs, c'est-à-dire les amis
de la liberté ? La réponse affirmative à cette question
fit monter les fonds. Si l'on recevait aujourd'hui cà la
Bourse, par dépêche télégraphique, la nouvelle que
M. de Talleyrand croit aux récompenses et aux peines
après la mort, les fonds français tomberaient de 10
pour 100; car on pourrait craindre qu'il voulût se ré-
concilier avec le ciel, déserter le système du juste-
milieu et le sacrifier, et exposer l'admirable tranquil-
lité dont nous jouissons. Être ou ne pas être n'est pas
la grande question à la Bourse ; on ne s'y inquiète que
DE LA Fr.ATK.,. 175
de la paix ou du trouble. C'est là-dessus aussi que se
règle l'escompte. Dans les temps d'agitations, l'argent
devient inquiet, se renferme dans les caisses des riches,
comme dans une forteresse, et y demeure retiré : l'es-
compte monte. En temps calme, l'argent redevient
confiant, s'offre volontiers, se produit en public, se
montre très-affable : l'escompte est bas. Ainsi, un
vieux louis d'or a plus d'esprit qu'un homme et sait
le mieux du monde s'il y aura paix ou guerre. C'est
peut-être par suite de leur commerce intime avec l'ar-
gent que les gens de bourse ont acquis aussi une sorte
d'instinct politique ; et pendant que dans ces derniers
temps les penseurs les plus profonds n'attendaient
que la guerre, ceux-là demeurèrent fort tranquilles,
assurés qu'ils étaient du maintien de la paix. Deman-
dait-on à l'un d'eux quelles étaient ses raisons pour
une pareille sécurité, on ne pouvait, comme à sir John,
en arracher aucune raison; mais il ne cessait de ré-
pondre : « C'est mon idée. »
La Bourse, depuis ce temps, n'a fait que se fortifier
dans cette idée, et la mort de Périer n'a même pu lu/!
en inspirer une autre. Il est vrai qu'elle était depuiu
longtemps préparée à cet événement et qu'on se fi-
gure d'ailleurs que son système de paix lui servira et
176 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
sera fermement maintenu par le roi. Mais cette com-
plète indifférence à la nouvelle de la mort de Périer
m'a fait éprouver un sentiment de dégoût. La Bourse
aurait dû au moins, par convenance, faire éclater son
affliction par une petite baisse. Mais non! pas un hui-
tième pour cent ; les effets ne sont pas tombés d'un
huitième de deuil pour cent à la mort de Casimir Pé-
rier, ce grand ministre banquier!
La plus froide indifférence s'est montrée à l'enterre-
ment de Périer comme à sa mort. C'était un spectacle
comme un autre : le temps était beau, et des milliers
d'hommes étaient sur pied pour voir passer le cortège,
qui se dirigea longuement par les boulevards jusqu'au
Père-Lachaise. Le sourire était sur beaucoup de figu-
res; sur d'autres, la préoccupation des affaires; sur le
plus grand nombre, l'ennui. Une quantité innombrable
de troupes, comme cela convenait à peine au héros
pacifique du système de désarmement, beaucoup de
gardes nationaux et de gendarmes. Les artilleurs y
étaient aussi avec leurs canons; ceux-ci pouvaient avec
raison être en deuil, car sous Périer ils avaient du bon
temps, une véritable sinécure. Le peuple considérait
tout cela avec une rare apathie. Il ne montra ni haine
ni amour : c'était l'ennemi de l'enthousiasme qu'on
DE LA FRANCE. i 77
allait mettre en terre, et l'indifférence formait le convoi.
Los seuls véritables affligés parmi cette foule en deuil,
étaient les deux (ils du défunt, lesquels, couverts de
manteaux funéraires et la figure pâle, marchaient der-
rière le corbillard. Ce sont deux jeunes gens d'environ
vingt ans, d'un extérieur rond et ramassé, qui annonce
plutôt le bien-être que l'esprit ; je les avais vus l'hiver
dernier dans les bals, frais et dispos. Sur le cercueil
étaient étendus des étendards tricolores, couverts de
crêpes noirs. Et pourtant, c'était justement le drapeau
tricolore qui n'avait pas à s'affliger de la mort de Ca-
simir Périer. Elle accablait tristement le cercueil
comme un reproche muet, cette bannière de la liberté
qui, par sa faute, a éprouvé tant d'outrages. Autant
que de l'aspect de ce drapeau, je fus touché de la pré-
sence du vieux Lafayette au convoi de Périer, de l'a-
postat qui jadis avait si glorieusement combattu avec
lui sous cette bannière.
Ce fut entre drux et trois heures que le convoi de
Casimir Périer [assa sur les boulevards. Quand je soi*'
178 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
tis de dîner, à sept heures et demie, je rencontrai les
soldats et les voitures qui revenaient du cimetière. Les
voitures roulaient alors avec une brillante rapidité;. les
crêpes avaient été enlevés des drapeaux tricolores qui
resplendissaient, de même que les armures des cuiras-
siers, sous la joyeuse lumière du soleil. Les trompettes,
vêtus de ronge, trottant sur leurs chevaux blancs, son-
naient gaiement la Marseillaise. Le peuple, paré et
l'air heureux, courait vers les théâtres; le ciel, long-
temps couvert de nuages, était alors d'un bleu si riant,
si parfumé d'éclat; les arbres brillaient d'une verdure
si fraîche, si heureuse ; le choléra et Casimir Périer
étaient oubliés, et l'on était au printemps.
Maintenant l'homme est bien enterré, mais le sys-
tème vit encore. Ou bien est-il vrai que ce système
n'est pas une création de Périer, mais du roi? Quel-
ques philippistes ont commencé par répandre cette
opinion pour qu'on prît confiance dans la force indé-
pendante du roi, pour qu'on ne crut pas qu'il demeu-
rait privé de direction au tombeau de son protecteur,
enfin pour qu'on ne doutât pas du maintien du système
actuel. Aujourd'hui, beaucoup d'ennemi* du roi s'em-
parent de cette opinion. C'est combler un de leurs
vœux les plus chers que d'antidater ainsi ce système
DE LA F H AN CE. 479
Impopulaire, appelé du 13 mars, et de lui attribua» nu
auguste fondateur, dont il aoeroîl ainsi la responsabi-
lité. Amis et ennemis se réunissent iei souvent ;
mutiles la vérité. Ou ils lui coupent les jambes, on
bien ils la tirent et rallongent tellement qu'elle devient
mince comme un mensonge. L'esprit de parti est on
Procuste qui couche fort mal la vérité. Serait-il v*aî
que, dans le système du 13 mars, Périer n'ait fait que
sacrifier son nom honorable et que Louis-Philippe soit
itable père de ce système? Il nie peut-être la pater-
nité de cet enfant embarrassant, tout à fait comme ce
jeune paysan qui ajoutait naïvement : « Mais pour dire
la vérité, je n'y ai pas nui.» Toutes les offenses que la.
France a eu à endurer jusqu'à ce jour sont mises au-
jourd'hui sur le compte du roi. Le coup de pied que îe
lion malade a reçu naguère encore à Rome de l'ânesse
du seigneur exaspère les Français à un degré insoute-
nable. Cependant on lui fait tort : Louis-Philippe ne
laisse pas volontiers passer une insulte, et il consenti-
rait de bon cœur à se battre, mais il voudrait choisir son
monde. Par exemple , il n'aurait guère envie de se
battre avec la Russie; il le ferait avec plaisir contre les
Prussiens, avec lesquels il s'est déjà mesuré à Valmy,
et que, pour cette raison, il ne paraît pas craindre
180 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
beaucoup. On prétend avoir particulièrement remar-
qué qu'il n'a jamais manifesté la moindre appréhension
toutes les fois qu'il était question de la Prusse et de ses
chevaleresques rodomontades. Louis-Philippe d'Or-
léans, petït-fils de saint Louis, rejeton de la race la
plus antique de rois, premier gentilhomme de la chré-
tienté, s'amuse alors avec une jovialité toute bour-
geoise sur ce qu'il est pourtant bien mortifiant pour lui
pauvre roi citoyen, de voir la camarilla de Brande-
bourg le regarder avec de si grands airs et une supé-
riorité si nobiliaire.
Je dois dire ici qu'on ne remarque jamais le grand-
seigneur chez Louis-Philippe, et le peuple français
n'aurait pu choisir en effet pour roi un homme plus
bourgeois. D'ailleurs, il lui importe peu d'être roi légi-
time, et l'on dit que l'invention du mot de quasi-légi-
timité n'était pas tout à fait de son goût. Il n'envie pas
le moins du monde à Henri V l'avantage de la légiti-
mité, et n'est aucunement diposé à négocier avec luf
pour cet objet ou à lui offrir de l'argent; mais Louis -
Philippe pense qu'il a inventé la royauté citoyenne et
qu'il a reçu un brevet pour cette inventioa; il gagne
par an à ce métier 18 millions, somme qui dépasse
presque le revenu des maisons de jeu de Paris, et il
DE LA FRANCE. 181
voudrait conserver pour soi et pour ses descendants le
monopole de cette lucrative industrie.
J'ai déjà indiqué dans l'article précédent combien
le maintien de ce monopole de royauté tient avant
tout au cœur de Louis-Philippe, et comme, en ayant
égard à une telle façon de voir tout humaine, son
usurpation de la présidence du conseil me paraît ex-
cusable. Dans le fait, il ne semble pas s'être encore
retiré dans les limites de ses droits constitutionnels,
quoique pour la forme il n'ose plus présider. La vé-
ritable question contentieuse reste donc toujours en
suspens, et ses tiraillements se prolongeront encore
jusqu'à la formation d'un nouveau ministère. Mais ce
qui trahit le plus la faiblesse du gouvernement, c'est
que le maintien ou le renouvellement ou la transfor-
mation du ministère sont commandés,, non par les be-
soins intérieurs du pays, mais par des événements
étrangers. Cette dépendance d'intérêts extérieurs s'est
manifestée d'une manière fâcheuse et assez publique
pendant la dernière crise ministérielle de l'Angleterre.
Chaque bruit qui nous arrivait de ce côté donnait ici
naissance à une nouvello combinaison de cabinet.
Quand on vit le gouvernail de l'empire britannique
tomber entre les mains de Wellington , on perdit tout
II
189 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
à fait la tête, et l'on était déjà sur le point de choisir
le maréchal Soult pour premier ministre, en vue de
l'équilibre militaire.
La liberté, en France comme en Angleterre, serait
alors passée sous le commandement de deux anciens
soldats qui, étrangers ou même hostiles à tout esprit
de civisme indépendant, n'ont appris qu'à obéir en
esclaves ou à commander en despotes. Soult et Wel-
lington ne sont par leur caractère que de véritables
condottieri, si ce n'est que le premier a appris à une
plus noble école le métier des armes, et qu'il a autant
soif de gloire que de solde. La récompense qui devait
lui revenir n'était pas moins qu'une couronne, et Ton
m'a assuré que Soult a été pendant quelques jours roi
de Portugal, sous le nom de Nicolas Ier, roi des Al-
garves. Le caprice de son sévère suzerain ne lui per-
mit pas de prolonger davantage cette royale plaisante-
rie. Mais il ne peut certainement l'oublier : il a bu à
pleines oreilles le doux retentissement de ce titre de
Majesté ; il a vu avec des yeux enivrés les hommes lui
présenter > genoux leur hommage le plus humble, et
sur ses gracieuses mains il sent encorp les brûlants
baisers des lèvres portugaises Et c'est à lui qu'on
devait confier la liberté de la France ! Quant à l'autre,
DE LA FRANCE. 183
lord Wellington, je n'ai pas besoin de m'exprimer au-
cunement sur lui. Los derniers événements ont prouve
que, dans mes précédents écrits, j'avais toujours parlé
de lui avec trop d'indulgence. Aveuglé qu'on était py?
ses gauches et lourdes victoires, on s'est toujours r< -
fusé à croire qu'il fût, à proprement parler, un niai ;
mais les circonstances récentes l'ont bien démontré. Il
est sot comme tous les hommes qui n'ont pas de cœur;
car c'est du cœur et non de la tête que viennent les
pensées. Louez-le dose, muses vénales de cour, ri-
meurs qui caressez l'orgueil des torys! Continue à le
chanter, barde de la Calédonie, spectre banqueroutier
à la harpe de plomb, aux cordes de toiles d'araignée !
Célébrez-le, pieux lauréats, chantres gagés des héros !
et surtout redites ses dernières prouesses ! Jamais mortel
n'a dévoilé d'une manière plus déplorable sa nudité
aux yeux du monde entier. Presque tout d'une voix,
l'Angleterre, jury de vingt millions de citoyens libres,
a prononcé son verdict de culpabilité sur le pauvre
criminel qui, ainsi qu'un voleur de basse classe, aidé
par de rusées receleuses, a tenté de nuit de filouter les
joyaux de la couronne du peuple souverain, ses droits
et sa liberté. Lisez le Morning-Chroniele , le Times
et même ces orateurs d'ordinaire si modérés, et vous
18-4 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
demeurerez stupéfaits a ce langage de bourreau avec
lequel ils flagellent et stigmatisent le vainqueur de
Waterloo. Son nom est devenu un outrage. On était
parvenu, à Taide des plus basses menées, à lui faire
tomber le pouvoir entre les mains; et il n'a pas
osé l'exercer. Leigh Hunt le compare en cette occa-
sion à un vieux libertin qui voulait séduire une jeune
fille; comme celle-ci, dans son inquiétude, demandait
conseil à une de ses amies, elle en reçut pour réponse :
a Laissez-le faire ; outre le péché de ses coupables in-
tentions, il s'attirera encore toute la honte de l'im-
puissance. »
J'ai toujours détesté cet homme; mais je ne le
croyais pas aussi méprisable. Il est singulier que j'aie
toujours eu de ceux que je haïssais une idée plus grande
qu'ils ne méritaient en effet. Et j'avoue que toujours
j'ai supposé aux torys d'Angleterre plus de courage,
de force et de généreuse abnégation qu'ils n'en ont
montré au moment où cela était nécessaire. Oui ! je
me suis trompé sur le compte de cette haute aristocra-
tie anglaise : je pensais qu'à l'exemple des fiers Ro-
mains, ils vendraient aussi cher qu'autrefois ïe champ
où campait l'ennemi, qu'ils l'attendraient sur leurs
chaises curules Non! une terreur panique les a
DE LA FRANCE. 185
saisis lorsqu'ils ont vu que John Bull se démenait un
peu sérieusement, et ils offrent maintenant à meilleur
compte les terres à bourgs-pourris, et ils augmentent
le nombre des chaises curules pour que l'ennemi
veuille bien s'y asseoir. Les torys n'ont pius de con-
fiance en leur propre force; ils ne croient plus en
eux-mêmes ; leur pouvoir est brisé î A la vérité , les
wighs sont aussi des aristocrates, lord Grey est aussi
jaloux de noblesse que lord Wellington; mais il en
sera de celte aristocratie comme de celle de France :
c'est un bras qui sert à couper l'autre.
Il est inconcevable que les torys, qui comptaient sur
un coup de tête de leur reine, aient été si fort effrayés
quand le moment critique arriva, et que le peuple se
leva partout avec d'énergiques protestations. Tout
homme connaissant les Anglais et leurs moyens de ré-
sistance légale devait s'y attendre. L'opinion sur le
bill de réforme était bien fixée chez le peuple. Toutes
les réflexions à ce sujet s'étaient changées en un fait.
Les Anglais ont surtout, quand il faut agir, cet avan-
tage, qu'habitués à s'exprimer en hommes libres, ils
ont sur chaque question une opinion toute prête. Aussi
jugent-ils plus qu'ils ne pensent. Nous autres Alle-
mands, au contraire, nous pensons toujours, et à force
486 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
de penser, nous arrivons- à ne rien juger. D'ailleurs il
n'est pas toujours prudent d'émettre son opinion. L'un
est empêché par la crainte de déplaire à M. le direc-
teur de la police, l'autre par modestie ou même par
simplicité. Beaucoup de penseurs allemands sont des-
cendus dans la tombe sans jamais avoir exprimé leur
opinion personnelle sur une grande question. Les An-
glais sont, au contraire, décidés, pratiques; tout ce
qui est intellectuel prend chez eux de la consistance,
de telle sorte que leurs pensées, leur vie et eux-mêmes
deviennent un fait unique dont les droits sont irréfra-
gables. Oui! ils sont brutaux comme un fait, et ré-
sistent matériellement. Un Allemand, avec ses pen-
sées, ses idées, molles comme le cerveau qui les a
produites, n'est lui-même qu'une idée, et lorsque celle-
ci déplaît au gouvernement, on envoie l'idée dans une
forteresse. C'est ainsi qu'il y a eu soixante idées incar-
cérées à Kœpenick, et leur absence ne faisait faute à
personne. Les brasseurs brassaient leur bière tout
comme auparavant, et les presses n'en continuaient
pas moins d'imprimer les romans nouveaux. Au pen-
chant qu'ont les Anglais pour la résistance effective, à
leur entêtement inflexible dans les questions jugées
définitivement, vient encore se joindre la sûreté légale
PE LA FRANCE. 187
avec laquelle ils peuvent agir. Nous ne pouvons nous
figurer par combien de voies légales peut procéder
l'opposition anglaise, adversaire du gouvernement
dans le parlement et au dehors. On ne comprend bien
1 s journées de Wilkes que lorsque soi-même on a vu
l'Angleterre. Les voyageurs qui veulent nous donner
une idée de la liberté anglaise, nous font dans ce but
l'énumération de ses lois. Mais ces lois ne sont que les
limites de la liberté, et non la liberté elle-même. On n'a
sur le continent aucune idée de la somme de liberté in-
tense qui peut se trouver quelquefois amassée dans ces
limites, et Ton se figure encore moins la paresse et l'in-
dolence des gardiens. Ce n'est que là où elles doivent
protéger contre l'arbitraire du pouvoir qu'elles sont gar-
dées avec vigilance. Sont-elles franchies par leshommes
du pouvoir, l'Angleterre en masse est aussitôt debout
comme un seul homme, et l'arbitraire est repoussé.
Non ! ces gens n'attendent pas que la liberté ait reçu
une atteinte; mais, pour peu qu'elle soit menacée, ils
se lèvent avec des paroles et des fusils. Les Français
de juillet ne se sont révoltés qu'après avoir reçu le pre-
mier coup de massue porté par le despotisme : les
ordonnances. Les Anglais de ce mois de mai n'ont pas
attendu si longtemps : il leur a suffi qu'on eût remis îe
188 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
glaive aux mains du bourreau fameux qui déjà, en
d'autres pays, avait exécuté la liberté.
Ces Anglais sont d'étranges originaux. Je ne puis
les souffrir. D'abord ils sont ennuyeux, puis inso-
ciables , égoïstes, ils coassent comme des grenouilles,
sont ennemis-nés de toute bonne musique, vont à
l'église avec des livres de prières dorés et nous mé-
prisent, nous autres Allemands, parce que nous man-
geons de la choucroute. Mais quand l'aristocratie an-
glaise réussit, par le moyen des bâtards de cour, à
attirer dans ses intérêts la femme allemande (the
nasty Germanfrow); quand le roi Guillaume, qui, le
soir, avait promis à lord Grey de nommer autant de
nouveaux pairs qu'il en fallait po.ir faire passer le
bill de réforme , gagné à un autre sentiment par la
reine de la nuit, eut manqué à sa parole le lendemain
matin ; quand Wellington et ses torys eurent porté sur
les pouvoirs de l'État leurs mains liberticides : alors
ces Anglais cessèrent tout d'un coup d'être ennuyeux
pour devenir très-intéressants; ils ne furent plus in-
sociables , mais se réunirent par centaines de mille ;
ils ne pensèrent plus qu'au bien-être général; leurs
paroles ne furent plus aussi coassantes, mais pleines
d'une mâle harmonie ; ils dirent des choses dont le
dp: LA FRANCK. 189
retentissement entraînait plus que les mélodies de
Hossini et de Meyerbeer; ils ne parlèrent plus des
préires de l'église en style de livres de prières; mais
ils agitèrent, comme des incrédules, la grande ques-
tion, s'ils n'enverraient pas les évêques au bourreau et
le roi Guillaume avec sa mangeuse de choucroute
dans le Hanovre.
Lors de mon séjour en Angleterre, beaucoup de
choses m'ont fait rire ; mais rien ne m'a diverti comme
le lord maire , véritable bourgmestre de la Cité de
Londres , lequel s'est conservé comme une ruine du
système communal du moyen âge, dans toute la
majesté de sa perruque, dans son ample dignité de
maîtrise. Je le vis accompagné de ses aldermen : ce
sont les graves chefs de la bourgeoisie , compère tau-
leur et compère gantier, presque tous énormes épi-
ciers, rouges figures de bifteck, vivantes cruches de
porter, sobres cependant, et devenus riches à force
de travail et d'économie, au point que beaucoup
d'entre eux possèdent, m'a-t-on dit, plus d'un mil-
lion de livres sterling déposés à la banque d'Anglerre.
La banque est un grand bâtiment dans Thread-Needle-
street , et s'il éclatait une révolution en Angleterre , la
banque serait en grand danger, les riches bourgeois de
44.
190 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
Londres pourraient perdre leur fortune et se voir en
une heure réduits à la mendicité. Néanmoins, quand
le roi Guillaume manqua à sa parole , quand la liberté
de l'Angleterre fut en danger, le lord maire de Londres
nit sa grande perruque, et lui et ses épais aldermen
se mirent en route d'un air aussi assuré , aussi offi-
ciellement tranquille que s'ils fussent allés s'asseoir à
un grand banquet dans Guild-Hall. Ils se rendaient
pourtant à la chambre des communes, où ils protes-
tèrent de la manière la plus énergique contre le nou-
veau cabinet, et ils se déclaraient contre le roi dans
le cas où il ne le renverrait pas , préférant exposer
leur vie 3t leur fortune dans une révolution plutôt que
de cor^antir à la ruine de la liberté anglaise. Ces An-
glais .f^nt d'étranges originaux.
Je a'oublierai jamais un homme que j'ai vu à la
chambre des communes , à gauche de l'orateur, car
jamais homme ne m'a plus cféplu que celui-là. C'est
un être ramassé , avec une grosse tête carrée , cou-
verte de cheveux roux désagréablement hérissés. La
figure démesurément rouge, flanquée de larges joues,
est ordinaire et régulièrement ignoble ; ses yeux sont
vides et à bon marché; son nez mesquin est séparé
par un grand espace de sa bouche, et il ne peut
DB LA FRANCE. 191
sortir de cette bouche trois paroles sans qu'un chiffre
s'y intercale ou du moins qu'il soit question d'argent.
Il y a dans tout son être quelque chose de ladre, de
chiche et de rogneux; enfin c'est le véritable fils de
TÉcosse, M. Joseph Hume. On devrait mettre son
portrait en tête de tous les livres de calcul. Il a tou-
jours appartenu à l'opposition : les ministres le redou-
tent toujours quand on parle de quantités numéraires.
Il continua à siéger sur les bancs de l'opposition,
même lorsque Canning était ministre, et lorsque
celui-ci, dans ses discours, avait à exprimer un
chiffre, il demandait à voix basse à son voisin Huskis-
son hotv much? Puis quand il avait été soufflé, il
reprenait à haute voix le fil de son discours en regar-
dant Joseph Hume presque en souriant : jamais
homme ne m'a déplu autant que celui-là. Mais lors-
que le roi Guillaume manqua à sa parole , Joseph
Hume se leva , fier, héroïque comme un dieu de li-
berté, et ses paroles retentirent aussi puissantes,
aussi solennelles que la cloche de Saint-Paul ; il est
vrai qu'il était encore question d'argent, et il déclara :
or Qu'on ne devait pas payer d'impôts, » et le parle-
ment adopta la proposition de son grand citoyen.
Cela trancha la difficulté. Le refus légal des impôts
192 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
enraya les ennemis de la liberté. Ils n'osèrent ac-
cepter le combat avec un peuple unanime qui mettait
en jeu son existence et sa fortune. Il leur restait sans
doute encore leurs soldats et leurs guinées. Mais on
ne se n'ait plus aux habits rouges , quoiqu'ils eussent
jusque là obéi sans murmure au bâton de Wellington.
On n'avait plus confiance non plus dans le dévoue-
ment des orateurs achetés ; car la nobility d'Angle-
terre remarque maintenant elle aussi : « Que tout
n'est pas à vendre en ce monde , et qu'à la fin Ton
n'a jamais assez d'argent pour tout payer. » Les torys
cédèrent. C'était dans le fait le parti le plus lâche ,
mais aussi le plus prudent. Mais comment est-il arrivé
qu'ils sVn soient aperçus ? Est-ce que , pa* hasard ,
parmi les pierres qu'on jeta dans leurs fenêtres, ils
auraient trouvé la pierre philosophale?
IX
Paris, 16 juin 1838.
John Bull demande aujourd'hui gouvernement et
religion à bon marché, cheap gouvernment , cheap
religion, et ne veut plus donner tous les fruits de son
travail pour que la séquelle des seigneurs qui admi-
nistrent ses affaires publiques ou lui prêchent l'humi-
lité chrétienne regorge de superflu. Il n'a plus pour
leur puissance autant de respect qu'autrefois, et John
Bull s'est aperçu, lui aussi, que la force des grands
n'est que dans la tête des petits. Le charme est brisé,
depuis que la nobility anglaise a trahi sa propre fai-
blesse. On n« la craint plus : on voit qu'elle ne se
se compose que d'hommes faibles comme nous autres.
Quand le premier Espagnol tomba et que les Mexi-
cains remarquèrent que les dieux blancs, qui arrivaient
armés de l'éclair et du tonnerre, étaient mortels
comme eux, le combat aurait pu tourner fort mal pour
194 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
ceux-ci j n'eussent été les armes à feu qui rétablirent
la balance. Nos ennemis, à nous, n'ont pas cet avan-
tage. Barthold Schwartz a inventé la poudre pour tout
le monde. C'est en vain que le clergé nous crie en
soupirant: Rendez à César ce qui est à César! nous
répondons que pendant dix-huit siècles nous avons
toujours donné beaucoup trop à César : ce qui reste
est maintenant pour nous.
Depuis que le bill de réforme est devenu loi, les aris-
tocrates sont tout à coup devenus généreux à ce point
qu'ils soutiennent que non-seulement ceux qui paient
dix livres sterling, mais tous les Anglais, même les
plus pauvres, ont le droit de donner leur voix dans
l'élection d'un député au parlement. Ils aimeraient
mieux dépendre des derniers mendiants et de la ca-
naille déguenillée, que de cette classe moyenne aisée
beaucoup moins facile à corrompre , et qui n'éprouve
pas, à beaucoup près, pour eux autant de sympathie
que la populace. Celle-ci a une grande affinité de sen-
timents avec ces hauts et puissants seigneurs; toutes
deux, noblesse et populace , ont le plus grand dégoût
de l'activité industrielle; elles préfèrent plutôt la con-
quête du bien d'autrui ou les récompenses et les pour-
boires de la domesticité , selon l'occasion -, faire des
DE LA FRANCE. J95
dettes nVst aucunement au-dessous de leur dignité;
le mendiant et le lord méprisent l'honneur bourgeois;
ils ont égale impudeur quand ils sont affamés, et s'ac-
cordent complètement dans leur haine contre l'aisance
de la classe moyenne. La fable raconte que les degrés
les plus élevés d'une échelle dirent un jour avec arro-
gance aux degrés inférieurs: Ne croyez pas que vous
soyez nos égaux; vous êtes dans la boue pendant que
nous dominons librement dans l'espace; la hiérarchie
des échelons a été introduite par la nature , elle est
consacrée par le temps, elle est légitime. Un philo-
sophe qui passait par là entendit ce noble langage: il ,
sourit et retourna l'échelle. C'est ce qui arrive souvent
dans cette vie, et l'on voit alors que les degrés élevés
et inférieurs de l'échelle sociale manifestent les
mêmes dispositions quand ils sont dans une situation
semblable. Les émigrés de distinction qui tombèrent
dans la misère en pays étranger devinrent des men-
diants très-vulgaires par leurs sentiments et par leurs
inclinations. Pendant ce temps, les Corses déguenillés
qui avaient pris leur place en France s'étalaient le
nez au vent, avec autant d audace et de superbe que
la plus ancienne noblesse.
C'est dans la péninsule Ibérique que cette alliance
496 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
de la noblesse et de la populace se révèle d'une façon
repoussante et avec tous ses dangers aux amis de (a
liberté. Là, comme dans certaines provinces de l'ouest
de la France et du sud de l'Allemagne , les prêtres
catholiques bénissent cette sainte-alliance. Les prêtres
de Téglise protestante n'épargnent non plus nulle part
les efforts pour établir ce touchant rapport entre le
peuple et les hommes du pouvoir, c'est-à-dire entre la
populace et l'aristocratie, afin que les impies (les
libéraux) ne puissent pas conquérir l'autorité. Ils
voient en effet très-juste : l'homme qui ose se servir de
sa raison et nier les privilèges de la naissance nobi-
liaire, finit par douter des doctrines les plus sacrées de
la religion et ne croit plus au péché originel, à Satan,
à la rédemption, à l'ascension ; il ne s'approche plus
de la table du Seigneur et ne donne aux serviteurs
du Seigneur aucun de ces pieux pourboires d'où dépend
leur subsistance et par conséquent le salut du monde.
Les aristocrates de leur côté ont reconnu que le chris-
tianisme était une religion fort utile, que celui qui
croit au péché héréditaire ne peut nier non plus les
privilèges héréditaires, que l'enfer est une excellente
institution pour tenir les hommes en état de crainte, et
que quiconque mange son dieu a de la force pour
DE LA FRANCE. 197
digérer beaucoup de choses. Tous ces nobles person-
nages furent eux-mêmes, il est vrai, autrefois impies,
et ont contribué par la dissolution des mœurs à
avancer la chute de l'ancien régime. Mais ils se sont
amendés et s'aperçoivent du moins qu'il faut donner
un bon exemple au peuple. L'ancienne orgie ayant
fini si tristement et la douce ivresse du péché ayant
été suivie des peines les plus amères, les nobles sei-
gneurs ont troqué contre des livres de piété les ro-
mans libertins, et ils sont devenus dévots et chastes,
et ils veulent donner au peuple un bon exemple. Les
nobles dames aussi, la figure rouge, se sont relevées
du sol du péché, remettent en ordre leur frisure dé-
faite et leur robes chiffonnées et prêchent la vertu, la
décence et le christianisme, et veulent donner au
peuple un bon exemple
J'aime les souvenirs des combats de la première ré-
volution et des héros qui les ont soutenus; je les place
dans mon respect aussi haut que le peut faire la jeu-
nesse française elle-même; oui, dès avant les journées
198 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
de juillet, j'ai admiré Robespierre, Saint-Just et la
grande Montagne... mais je ne voudrais pourtant pas
vivre sous le gouvernement de pareils génies; je ne
pourrais supporter de me sentir guillotiner tous les
jours, et personne n'a pu le supporter, et la république
n'a pu que vaincre et mourir d'hémorrhagie après la
victoire. Ce n'est donc pas inconséquence à moi
d'aimer avec enthousiasme la république, sans vouloir
en rien la résurrection de cette forme de gouverne-
ment en France , et moins encore une traduction alle-
mande.
Je touche ici la grande question qui soulève aujour-
d'hui en France une discussion si amère et si sanglante,
et je dois déduire les raisons pour lesquelles tant
d'amis de la liberté demeurent maintenant partisans
du gouvernement actuel, et pourquoi d'autres désirent
sa chute et la restauration de la république. Ceux-là,
les philippistes, disent : La France, qui ne peut être
gouvernée que monarchiquement, a trouvé dans
Louis-Philippe le roi qui lui convenait le plus; c'est
un protecteur sûr de la liberté et de l'égalité con-
quises, parce que lui-même, dans ses sentiments et dans
ses mœurs, est raisonnable et bourgeois : il ne peut,
comme l'ancienne dynastie, garder au fond du cœur
DE LA FRANCE. 199
rancune a la révolution à laquelle il a pris part ainsi
que son père, ni livrer traîtreusement le peuple à cette
vieille dynastie, qu'il doit, en qualité de parent, haïr
plus profondément qu'aucun autre; il peut vivre en
paix avec les autres souverains, vu que ceux-ci, en
raison de sa haute naissance , lui pardonnent son illé-
gitimité, tandis qu'ils auraient tout d'abord déclaré la
guerre, si Ton eût mis sur le trône un simple roturier,
ou proclamé la république; et la paix est après tout
nécessaire à la prospérité de la France. A quoi les ré-
publicains répondent que le tranquille bonheur de la
paix est sans doute un grand bien, mais qu'il n'a aucun
prix sans la liberté; qu'animés de ces sentiments, leurs
pères ont pris la Bastille, tranché la tête à Louis
Capet et fait la guerre à toute l'aristocratie de l'Eu-
rope; que cette guerre n'est pas finie, mais seule-
ment suspendue; que l'aristocratie européenne nourrit
toujours la plus profonde rancune contre la France;
qu'il s'agit d'une hostilité à mort, qui ne peut finir
que par l'anéantissement de Tune de ces deux puis-
sances; que Louis- Philippe est un roi, la conservation
de sa couronne, son affaire principale; qu'il s'entend
et s'allie avec les autres rois; que, tiraillé comme il
est en sens divers par des considérations de famille,
200
ŒUVRES DE HENR-I HEINE.
condamné à une intolérable duplicité, c'est un man-
dataire insuffisant de ces intérêts sacrés que la répu-
blique seule a pu jadis représenter avec tant de force,
et qu'en conséquence le rétablissement de la répu-
blique est une nécessité.
Celui qui ne possède en France aucun des biens
précieux que la guerre pourrait compromettre, peut
facilement éprouver de la sympathie pour ces nobles
champions qui sacrifient à la victoire du principe
démocratique le bonheur de la vie tranquille, ha-
sardent leur fortune et leur sang et veulent combattre
jusqu'à ce que l'aristocratie entière de l'Europe soit
anéantie* Gomme l'Allemagne appartient aussi à l'Eu-
rope, beaucoup d'Allemands partagent cette sympa-
thie pour les républicains français ; mais comme on
va souvent trop loin, elle se formule chez beaucoup
d'entre eux en prédilection pour la forme républicaine,
et nous arrivons alors à un fait à peine intelligible,
l'apparition de républicains allemands. Que les Polo-
nais et les Italiens qui, ainsi que les libéraux allemands,
ont plus à attendre des républicains que du juste-
milieu , les préfèrent pour cette raison , et qu'ils
éprouvent ensuite de l'amour pour la forme du gou-
vernement républicain , qui ne leur est pas tout à fait
DE LA FRANCE. 201
étrangère, cela est fort naturel. Mais des républicains
allemands ! on en croit à peine ses yeux et ses oreilles;
et pourtant nous voyons de cette sorte de républicains
ici et en Allemagne.
Aujourd'hui encore, quand j'observe mes républi-
cains allemands, je me frotte les yeux et me dis: Ne
rêves- tu pas? Puis je lis la Tribune allemande et
autres feuilles semblables, et me demande : Quel est
donc le grand poëte qui invente tout cela? Le docteur
Wirth et son brillant glaive d'honneur existent-ils
réellement? ou bien n'est-ce qu'une figure fantastique
de Tieck ou d'Immermann? Mais alors je sens bien
que la poésie ne s'égare pas à de telles hauteurs, que N
nos grands poètes ne peuvent imaginer des caractères
si imposants et que le docteur Wirth vit en chair et
en os, errant, mais brave chevalier de la liberté,
comme l'Allemagne en a peu vu depuis les jours
d'Ulrich de Hutten.
Est-il bien vrai que le paisible pays des rêves ait pris
vie et mouvement? Qui l'eût pu croire avant juillet
1830? Goë'he, avec ses chants de nourrice; les pié-
tistes, avec leur ton ennuyeux de livres de prières; les
mystiques , avec leur magnétisme , avaient complète-
ment endormi l'Allemagne, et tout, sur cette immense
$02 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
surface, gisait immobile et livré au profond sommeil.
Mais les corps seuls étaient ainsi garrottés, les âmes
qu'ils renfermaient prisonnières avaient conservé une
singulière conscience de leur existence. L'auteur de
cet écrit parcourut alors jeune encore ic terre alle-
mande et observa les hommes endormis. Je vis la
douleur sur leurs visages, j'étudiai leur physionomie;
je leur mis la main sur le cœur et ils commencèrent à
parler dans leur sommeil somnambulique, discours
entrecoupés, dans lesquels ils me révélaient leurs plus
secrètes pensées. Les gardiens du peuple, bien enve^
loppés dans leurs robes de chambre d'hermine , leurs
bonnets d'or bien enfoncés sur les oreilles, étendus
dans de grands fauteuils 4e velours, rouge, dormaient
aussi et même ronflaient de grand cœur. Cheminant
ainsi avec le havresac et le bâton, je dis ou je chantai
à haute voix ce que j'avais découvert sur la figure de
ces hommes endormis, ce que j'avais surpris des sou-
pirs de leurs cœurs... Tout demeura tranquille autour
de moi et je n'entendis que l'écho de mes propres pa-
roles. Depuis, l'Allemagne a été remuée par les canons
de la grande semaine; elle, est aujourd'hui bien éveil-
lée, et chacun ayant gardé le silence jusqu'alors, veut
réparer le temps perdu, et c'est un tapage et un tinta-
DE LA FRANCE. 203
marre de paroles...: puis on fume, et du sein de ce
sombre nuage de tabac, menace un effrayant orage.
C'est comme une mer en furie, et sur les récifs à dé-
couvert se tiennent les orateurs. Les uns soufflent à
pleines joues sur les vagues et pensent qu'ils ont sou-
levé cette tempête, et que plus ils souffleront, plus la
rafale hurlera avec rage; les autres sont inquiets: ils
entendent craquer le vaisseau de l'État ; ils observent
avec effroi le tumultueux ouragan \ et comme ils ont
appris dans leurs livres d'école qu'on peut calmer la
mer avec de l'huile, ils versent leurs petites lampes
d'étude sur ces flots d'hommes agités, ou pour parler
prosaïquement, ils écrivent une petite brochure con-
ciliatrice et s'émerveillent que le moyen ne produise
aucun effet, et disent en soupirant : Oleam perdidif
11 est aisé de prévoir que l'idée d'une république
telle que l'ont conçue récemment beaucoup d'esprits
allemands, n'est rien moins qu'un caprice passager.
On peut arrêter et l'on arrêtera le docteur Wirth, et
Siebenpfeiffer, et Scharpf, et Georges Fein de Bruns-
wick, et Grosse, et Schùler et caetera; mais ieurs pen-
sées demeurent libres et planent sans obstacle,
comme les oiseaux du ciel dans les airs. Comme les
Oiseaux, elles cacheront leur nid au socqiiiist des
204 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
chênes allemands; et peut-être pendant un demi-
siècle, ne verra-t-on et n'entendra-t-on plus rien d'elles,
jusqu'à ce que, par une belle matinée d'été, elles ap-
paraissent tout d'un coup sur la place publique,
grandes et fortes, pareilles à l'aigle du dieu suprême
et la foudre dans les serres. Qu'est-ce donc qu'un
demi-siècle ou un siècle tout entier? Les peuples ont
assez de temps , car ils sont immortels ; il n'y a que
les rois qui meurent.
Je ne crois pas de si tôt à une révolution allemande,
et moins encore à une république allemande : dans
tous les cas, je ne verrai pas la dernière; mais je suis
convaincu que lorsque nous serons paisiblement et de-
puis longtemps pourris dans nos tombeaux, on com-
battra en Allemagne avec la parole et avec le glaive
pour la république. Car la république est une idée, et
jamais les Allemands n'ont encore abandonné une idée
sans l'avoir fait prévaloir dans toutes ses conséquences.
Nous autres Allemands, qui, dans notre période d'art,
nous sommes disputés radicalement en épuisant les
moindres questions d'esthétique, celle du Sonnet, par
exemple, nous irions, aujourd'hui que commence notre
période politique, abandonner sans la résoudre cette
question bie& autrement importante !
JE LA FRANCE. 205
D'ailleurs les Français nous ont fourni les armes
spéciales pour cette polémique, car les deux peuples
ont. dans ce dernier temps, beaucoup appris l'un de
l'autre : les Français ont pris de l'Allemagne beaucoup
de philosophie et de poésie ; nous, en revanche, nous
avons reçu les expériences politiques et le sens pratique
des Français ; semblables à ces héros d'Homère , qui
échangeaient sur le champ de bataille, en signe d'ami-
tié, leurs armures. C'est là surtout l'origine de cet im-
mense changement qui s'est opéré chez les écrivains
allemands. Jadis ils étaient savants de Facultés ou
poètes, et s'inquiétaient fort peu du peuple ; aucun
d'eux n'écrivait pour lui ; et dans cette Allemagne phi-
losophique et poétique, le peuple demeura encroûté
dans la pensée la plus épaisse, et s'il se querellait quel-
quefois avec les autorités, il était toujours question de
grossières réalités, de souffrances matérielles, d'im-
pôts écrasants, de douanes, de dégâts de gibier, de
péages, etc. , etc. . . pendant que dans la France pratique
le peuple, élevé et dirigé par les écrivains, combattit
beaucoup plus pour des intérêts intellectuels, pour des
principes philosophiques.
Dans notre guerre de l'indépendance, lucus a non
tucendo, les gouvernements employèrent une meute
42
206 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
de savants de Facultés académiques et de poètes
dans l'intérêt de leurs couronnes, agir sur le peuple.
Celui-ci montra d'excellentes dispositions, lut I2 Mer»
cure de Joseph Gœrres, chanta les chansons d'Arndt,
se para du feuillage des chênes nationaux, s'arma, cou-
rut, enthousiasmé, se mettre en ligne, se laissa parler
à la troisième personne, marcha en landsturm, com-
battit et vainquit Napoléon Car, dit Schiller, les
dieux mêmes combattent en vain contre la sottise.
Aujourd'hui les gouvernements allemands veulent em-
ployer de nouveau leur meute. Mais les pauvres ani-
maux, restés depuis ce temps toujours enchaînés dans
Un trou obscur, sont devenus galeux et tombés en très-
mauvaise odeur, n'ont rien appris et aboient toujours
encore à leur ancienne manière : le peuple, de son
côté, a entendu pendant ce temps de tout autres ac-
cents, de nobles et magnifiques accents d'égalité ci-
vile, de droits de l'homme, de droits imprescriptibles;
et c'est avec un sourire de compassion, sinon avec mé-
pris, qu'il abaisse ses regards sur les braillards usés,
les lévriers du moyen âge, les fidèles caniches et les
pieux carlins de 1814-.
Je ne voudrais certainement pas me faire l'écho de
tous les accents de 1832, et le faire pour mon compte
DE LA FRANGE. 207
Je me suis expliqué tout à l'heure à l'égard des plus
étranges quand j'ai parlé dos républicains allemands.
J'ai indiqué la circonstance fortuite qui a donné nais-
sance à leur apparition. Je ne veux nullement com-
battre leurs opinions ; ce n'est pas ma mission, et les
irnements ont, à cet effet, leurs hommes spéciaux
qu'ils paient spécialement pour cela. Mais je ne puis
nie refuser ici une remarque : l'erreur principale des
républicains allemands vient de ce qu'ils ne tiennent
pas un compte exact de la différence des deux pays,
quand ils demandent aussi pour l'Allemagne cette
forme républicaine de gouvernement qui pourrait peut-
être convenir à la France. Ce ne sont ni sa position
géographique ni les réclamations armées des princes
voisins qui empêchent l'Allemagne de devenir une ré-
publique, ainsi que l'assurait dernièrement le grand-
duc de Bade. Ce sont au contraire ces rapports géo-
graphiques que les républicains allemands pourraient
invoquer pour leur argumentation ; et quant au péril
de l'étranger, l'Allemagne réunie serait la puissance la
plus redoutable du monde, et un peuple qui, dans la
situation la plus servile, s'est toujours si bien battu,
composé de purs républicains, surpasserait très-facile-
ment en bravoure les baskirs et les kalmoucks dont
208 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
on le menace. Mais l'Allemagne ne peut être une répu-
blique, parce qu'elle est royaliste par essence. Non
que je veuille dire par là que les Français possèdent
plus de vertus républicaines que nous. Nullement; ces
vertus ne surabondent pas non plus en France. Je ne
parle que de la nature caractéristique par laquelle le
républicanisme et le royalisme, non-seulement se dis-
tinguent, mais se manifestent comme deux faits radi-
calement différents.
Le royalisme d'un peuple consiste, au fond, en ce
qu'il respecte les autorités, croit aux personnes qui
représentent ces autorités et, dans cette persuasion,
s'attache aussi à la personne. Le républicanisme d'un
peuple gît, au fond, en ce que le républicain ne croit à
aucune autorité, ne respecte que les lois, demande in-
cessamment compte aux représentants de ces lois, les
observe avec défiance, les contrôle, ne s'attache jamais
aux personnes et, bien plus, quand celles-ci s'élèvent
au-dessus du peuple , s'appliquent sans relâche à les
rabaisser parla contradiction, le soupçon, le sarcasme
et la persécution. f
L'ostracisme était, sous ce rapport, l'institution la
plus républicaine, et cet Athénien qui votait pour le
bannissement d'Aristide, parce qu'on le nommait tou-
DE LA FRANCE. 209
jours lo juste, était le républicain par excellence. Il ne
voulait pas que la vertu fût représentée par une per-
sonne, que la personne vtnt à la fin à être plus consi-
dérée que la loi; il craignait l'autorité d'un nom
Cet homme était le plus grand citoyen d'Athènes, et le
silence que l'histoire garde sur son nom est ce qui le
caractérise le plus. Oui, depuis que j'étudie les répu-
blicains français dans leurs écrits et dans leur histoire,
je reconnais partout comme signes caractéristiques
cette défiance à l'égard de la personne, cette haine
contre l'autorité d'un nom. Ce n'est pas un mesquin
amour d'égalité qui fait que ces hommes haïssent les
grands noms : nullement ; ils craignent que les citoyens
porteurs de ces noms n'en abusent contre la liberté,
ou, par faiblesse et par condescendance, ne laissent
d'autres en abuser. C'est pourquoi tant de héros popu-
laires de la liberté furent exécutés pendant la révolu-
tion, parce qu'on redoutait, au moment du péril, une
fâcheuse influence de leur autorité. C'est pourquoi
j'entends encore aujourd'hui plus d'une bouche pro-
fesser la mg\ime républicaine : qu'il faut ruiner toutes
les réputations libérales, parce qu'elles pourraient
exercer, au moment le plus décisif, l'influence la plus
préjudiciable, comme on Ta vu naguère par Lafayette.
42.
210 ŒUVRES DU HENRI HEINE.
Je viens peut-être d'indiquer en passarila raison pour
laquelle on trouve aujourd'hui si peu cfe réputations
saillantes en France : on les a déjà détruites en grande
partie. Depuis la plus auguste personne jusqu'à la plus
basse, il n'y a plus ici d'autorités. Depuis Louis-Phi-
lippe 1er jusqu'à Auguste, chef des claqueurs, depuis
le grand Talleyrand jusqu'à Vidocq, depuis le célèbre
Gaspard Deburau jusqu'à de Lamartine, depuis Guizot
jusqu'à Paul de Rock, depuis Rossini jusqu'à Biffi,
personne, de quelque profession qu'il soit, ne jouit ici
d'une considération incontestée; et il ne s'agit pas seu-
lement de croyance aux personnes, mais à tout ce qui
existe.
Oui, le plus souvent, on ne doute même pas, car le
doute suppose déjà une croyance. Il n'y a pas d'a-
thées ici ; on n'a pas conservé pour le bon Dieu as-
sez de respect pour se donner la peine de le nier. La
vieille religion est radicalement morte, elle est déjà
tombée en dissolution; la majorité des Français ne
veut plus entendre parler de ce cadavre, et se tient le
mouchoir devant le nez quand il est question de l'É-
glise. La vieille morale est également trépassée, ou
plutôt elle n'est plus qu'un spectre qui , dans aucun
cas, n'apparaît pas pendant la nuit. En vérité, quand
PE I-A FRANCE. 211
je considère ce peuple comme il se soulève quelquefois
et hrisi- sur la table qu'on nomme autel les poupées
consacrées si déchire le velours cramoisi du siège
qu'on appelle trône, et demande de nouveau pain et
nouveaux jeux, et trouve plaisir à voir jaillir des blés»
sures de son propre cœur le sang audacieux de la vie,
alors il me semble que ce peuple ne croit même plus
à la mort.
""hez de tels incrédules, la royauté n'a ses racines
que dans les petits besoins de la vanité; mais une plus
grande puissance les pousse malgré eux à la républi-
que. Ces hommes, dont la soif de distinction et d'éclat
ne trouve satisfaction que dans la forme monarchique,
sont cependant, par l'incompatibilité de leur être avec
les conditions du royalisme, condamnés à endurer un
jour la république. Mais les Allemands ne sont pas
encore dans ce cas ; .la foi aux autorités n'est pas en-
core éteinte en eux, et rien de constitutif ne les pousse
à la forme républicaine. Le royalisme est encore à
leur taille, le respect pour les princes n'a pas été vio-
lemment détruit chez eux; ils n'ont pas eu le malheur
d'avoir leur 21 janvier; ils croient toujours aux per-
sonnes, aux autorités, à la très-haute Diète, à la po«
lice, à la Sainte -Trinité, à la Gazette littéraire de
212 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
Halle, au papier brouillard des fourneaux; mais sur
toutes choses, au parchemin. Pauvre Wirth! [Wirth
signifie hôte ) tu as compté sans tes convives
L'écrivain qui veut préparer une révolution sociale
peut sans inconvénient être à un siècle en avant de son
époque. Au contraire, le tribun qui médite une révo-
lution politique, ne doit pas trop s'éloigner des masses.
Avant tout, en politique comme dans la vie, on ne doit
désirer que le possible et le praticable.
Quand j'ai parlé tout à l'heure du républicanisme
&zs Français, c'était, comme je l'ai dit, plutôt la ten-
dance involontaire que la volonté formelle du peuple
que j'avais en vue. Les 5 et 6 juin viennent de prouver
combien peu pour le moment, cette volonté du peuple
est favorable aux républicains. J'ai déjà écrit assez de
bulletins douloureux sur ces journées déplorables pour
pouvoir m'en épargner une nouvelle description.
D'ailleurs l'instruction de cette grande affaire n'est pas
encore terminée, et peut-être les débats des conseils
âe guerre nous donneront-ils sur ces journées plus de
révélations que nous n'avons pu en obtenir jusqu'à
présent. On ne connaît pas les véritables circonstances
qui ont signalé l'engagement de la lutte, et moins en-
core le nombre des combattants. Les philippistes sont
PE LA FRANCE. 213
intéressés à présenter l'affaire comme une conspira-
tion organisée longtemps à l'avance et à exagérer le
nombre de leurs ennemis. Ils y trouvent l'occasion de;
justifier les mesures violentes que le gouvernement
vient de prendre et de se donner la gloire d'un haut'
fait militaire. L'opposition soutient, au contraire,'
que rien n'était préparé pour cette révolte, que les
républicains étaient sans chefs et en petit nombre.
Cette version paraît conforme à la vérité. Dans tous
les cas, c'est pourtant un grand malheur pour l'oppo-
sition qu'au moment même où elle était rassemblée
en masse, en rang et en ligne, cette tentative avortée
de révolution ait eu lieu ; mais si l'opposition a perdu
de son crédit par cette circonstance, le gouvernement
en a perdu davantage par ses mesures étourdies. On
dirait qu'il a voulu prouver qu'à la rigueur il saurait
se compromettre d'une manière plus ridicule encore
que ne le fait l'opposition. Je crois au fond qu'il faut
considérer tes journées des 5 et 6 juin comme un
simple évéïement qui n'était pas autrement préparé.
Le convoi de Lamarque ne devait être qu'une revue de
l'opposition. Mais le rassemblement d'une si grande
quantité d'hommes en état de combattre et désireux
d'en venir aux mains, donna tout à coup naissance à
2îl ŒUVRES DE HENRI HEINE.
un enthousiasme irrésistible; l'esprit suini descendit
sur eux prématurément; ils commencèrent à prophéti-
ser mal à propos, et l'aspect du drapeau rouge doit,
comme un charme magique, avoir égaré leurs sens.
Ce fut, en effet, une circonstance singulièrement
mystérieuse que l'apparition de cet étendard rouge
bordé de noir, sur lequel était écrit en caractères
noirs : La liberté ou la mort, et qui, comme une ban-
nière de consécration funèbre, dominait toutes les têtes
au pont d'Austerlitz. Beaucoup de gens qui ont vu de
près le porteur de cet étendard, rapportent tous que
c'était un homme grand et maigre, avec un long visage
cadavéreux, les yeux fixes, la bouche fermée, au-des-
sus de laquelle s'élançaient les deux longues pointes
d'une grosse moustache à l'espagnole, ligure mysté-
rieuse, immobile comme un spectre sur un grand che-
val noir, pendant que la fureur du combat se déchaî-
nait tout autour de lui.
Les amis de Lafayette démentent aujourd'hui avec
une inquiète sollicitude tous les bruits qui ont couru à
son sujet relativement à ce drapeau rouge. Il parait
qu'il n'aurait couronné ni le drapeau ni le bonnet
rouge. Le pauvre général est enfermé chez lui et pleure
sur la déplorable issue de cette solennité, dans laquelle
DE LA FRANC». 2*5
il a joué un rôle, comme dans la plupart dos mouve-
ments populaires, depuis le commencement de la ré-
volution; entraîné toujours plus étrangement chaque
lois, et avec la bonne intention d'empêelier par sa
présenee le peuple de se livrer à d'énormes excès. Il
inble à ce gouverneur de nia connaissance qui ac-
compagnait son élève dans les maisons de prostitution
pour qu'il ne s'y enivrât pas, puis au cabaret, pour
qu'au moins il ne perdit pas son argent au jeu, et le
suivait enfin dans les maisons de jeu pour prévenir les
duels qui pouvaient s'ensuivre; mais si le duel arrivait
inévitable, le bon vieillard lui-même servait alors de
second.
Quoiqu'on pût prévoir quelques désordres à l'occa-
sion des funérailles de Lamarque, où se rassemblait
uni1 armée de mécontents, personne ne croyait cepen-
dant à l'explosion d'une véritable insurrection. Ce fut
peut-être l'idée qu'on était si bien réuni, et si à propos,
qui excita quelques républicains à improviser une ré-
volution. Le moment n'était certes pas mal choisi pour
produire une exaltation générale et pour enflammer
même les timides. C'était une journée qui remuait au
moins profondément l'âme et en -écartait les impres-
sions communes et de tous les jours, ainsi que les soins
216 ŒUVIIES DE HENRI HEINE.
et les petites inquiétudes. Le spectateur calme ressen-
tait déjà une vive impression à l'aspect de ce convoi,
tant à cause du nombre des aflligés, qui dépassait
cent mille, que par suite des sombres dispositions qui
s'xprimaient dans leur mine et dans leur maintien. On
se sentait animé et inquiet tout à la fois à la vue de la
jeunesse des hautes écoles de Paris, des Amis du
peuple et de tant d'autres républicains de toutes classes
qui remplissaient l'air d'acclamations effrayantes, et,
comme des bacchantes de la liberté, marchaient avec
des bâtons encore chargés de feuillage, qu'ils brandis-
saient comme des thyrses. De vertes couronnes cei-
gnaient leurs petits chapeaux ; leur mise était d'une
simplicité fraternelle, leurs yeux comme ivres de la
soif d'actions, leurs joues et leur col enflammés. Hé^
las ! je remarquai sur plusieurs de ces figures l'ombre
(
mélancolique d'une mort prochaine, comme on la peut
facilement prédire à déjeunes héros. Avoir ces jeunes
gens dans leur fier délire de liberté, on sentait que
beaucoup d'entre eux n'avaient pas longtemps à vivre.
i
C'était aussi un triste présage que ce char de victoire l
poussé par les acclamations de cette jeunesse et qui, au
lieu du triomphateur vivant, n'emportait que le cadavre.
Malheureux Lamarque ! que de sang ont coûté tes
DE LA FRANCK. 217
funérailles! Et ce n'étaient pas des gladiateurs esclaves
ou loués qui s'égorgeaient pour rehausser par les jeux
des combats la vaine pompe d'une fête funèbre. C'é-
tait la fleur d'une jeunesse exaltée qui sacrifiait sa
vie pour les sentiments les plus sacrés, pour le songe
le plus généreux de son âme. Ce fut le sang le plus
pur de la France qui coula rue Saint-Martin, et je
ne crois pas qu'on ait combattu plus vaillamment aux
Thermopyles qu'à l'entrée des petites rues Saint-Méry
et Aubry-le-Bouchcr, où, à la fin, une poignée d'en-
viron soixante républicains se défendirent contre
soixante mille hommes de la ligne et de la garde na-
tionale, et les repoussèrent deux fois. Les vieux sol-
dats de Napoléon, qui se connaissent en faits d'armes
aussi bien que nous en dogmatique chrétienne, média-
tion entre les extrêmes ou représentations théâtrales,
assurent que le combat de la rue Saint-Martin appar-
tient aux faits les plus héroïques de l'histoire moderne.
Les républicains firent des prodiges de bravoure, et le
petit nombre de ceux qui ne succombèrent pas ne de-
mandèrent pas merci. C'est ce que confirment toutes
mes recherches faites consciencieusement, ainsi que
l'exigeait ma mission. Ils furent en grande partie per-
cés par les baïonnettes des gardes nationaux. Quel-
43
218 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
ques uns de ces républicains, voyant que la résistance
devenait inutile, coururent, la poitrine découverte, au-
devant de leurs ennemis et se firent fusiller. Quand le
coin de la rue Saint-Méry fut pris, un élève de l'école
d'Alfort monta avec un drapeau sur le toit, cria Vive
la république/ et tomba percé de balles. Dans une
maison dont le premier étage était encore occupé par
les républicains, les soldats entrèrent et coupèrent la
retraite de l'escalier. Ceux-là qui ne voulaient pas tom-
ber vivants entre les mains de leurs ennemis , se tuè-
rent, et l'on n'emporta qu'une chambre pleine de ca-
davres. On me raconta cette histoire dans l'église
Saint-Méry ; l'émotion me força de m' appuyer contre
le piédestal d'un saint Sébastien, et je pleurai comme
un enfant. Tous les traits héroïques qui m'avaient tant
fait pleurer alors que j'étais bien jeune me revinrent
dans la mémoire, et je pensai surtout à Gléomène, roi
de Sparte, et à ses douze compagnons, qui couraient
par les rues d'Alexandrie en excitant le peuple à con-
quérir sa liberté. Ne trouvant pas de cœur qui leur ré-
pondissent, ils se tuèrent eux-mêmes pour échapper
aux satellites de la tyrannie. Le bel Antéos fut le der-
nier ; il se pencha encore une fois sur Cléomène, son
ami, l'embrassa, puis se précipita sur son épée.
DE LA FRANCE. 219
On ne sait encore rien de précis sur le nombre de
ceux qui ont combattu rue Saint-Martin. Je crois
qu'il y avait bien au commencement environ deux
cents républicains, qui furent à la fin réduits pendant
la journée du G juin à une soixantaine. Aucun ne
portait un nom connu , ou n'avait été signalé aupa-
ravant comme champion distingué du républicanisme.
C'est une preuve de plus que si maintenant en
France on n'entend pas retentir bien haut beaucoup
de noms héroïques , ce n'est certes pas faute de héros.
Mais nous paraissons décidément avoir dépassé cette
période de l'histoire du monde où les faits des hommes
isolés se placent hors ligne. Ce sont les peuples , les
partis , les masses qui sont pour leur propre compte
les héros des temps nouveaux. La tragédie moderne
diffère de celle de l'antiquité , en ce que maintenant
les chœurs agissent et jouent les rôles principaux ,
pendant que les dieux, héros et tyrans, auxquels
était jadis réservée toute l'action, sont descendus
aujourd'hui au rôle de médiocres représentants de la
volonté des partis et de l'action populaire 5 chargés
des réflexions bavardes, en qualité d'orateurs du
trône, présidents de banquets, députés, ministres,
tribuns, etc. La table ronde du grand Louis-Phi-
220 ŒUVRES DE. HENRI HEINE.
lippe , toute l'opposition avec son compte-rendu , avec
ses députations , MM. Odilon-Barrot , Laffitte et Arago,
toutes ces réputations rebattues, toutes ces notabilités
apparentes, tout cela nous apparaît bien passif et
bien mince, comparé aux héros de la rue Saint-Martin,
tous morts anonymes.
La fin modeste de ces grands inconnus n'est pas
faite pour nous inspirer seulement un sentiment dou-
loureux , mais bien aussi pour rendre le courage à
notre âme, comme un témoignage que des milliers
d'hommes que nous ignorons sont là prêts à sacrifier
leur vie à la sainte cause de l'humanité. Les despotes,
de leur côté , doivent être saisis d'une mystérieuse
terreur à la pensée qu'une pareille phalange , incon-
nue , dévouée à la mort, les entoure sans cesse , sem-
blable à ces serviteurs secrets du tribunal Vehmique.
C'est avec raison qu'ils craignent la France , la terre
rouge de la liberté !
C'est une erreur de croire que les héros de la rue
Saint-Martin appartinssent tous aux basses classes du
peuple, ou, comme on dit, à la populace; non,
^étaient pour la plupart des étudiants , de beaux jeu-
nes gens de l'école d'Aifort, des artistes, des journa-
listes, et, dans le nombre, quelques ouvriers qui,
nr, LA FRANCK. 221
sous leur veste grossière, portaient de nobles cœurs.
Il paraît que les combattants du cloître Saint-Méry
étaient tous jeunes; mais sur d'autres points se trou-
vaient aussi quelques vieillards. Parmi les prisonniers
que je vis conduire par la ville, on en voyait quelques-
uns à cheveux gris, et je fus surtout frappé par la phy-
sionomie d'un vieillard qu'on emmenait avec quelques
élèves de l'école Polytechnique à la Conciergerie.
Ceux-ci marchaient tête baissée, l'air sombre et
morne, l'âme déchirée comme leurs habits; le vieux,
au contraire, qui avait, il est vrai, l'air pauvre et dix-
huitième siècle , mais velu avec soin d'un habit râpé
couleur noisette, veste et culotte pareilles, le tout
coupé à la dernière mode de 1793, avec un grand
chapeau à trois cornes pesé sur le côté de sa vieille
petite tête poudrée, allait le visage aussi insouciant,
aussi satisfait que s'il se rendait à une noce. Derrière
lui courait une vieille femme tenant à la main un
parapluie qu'elle paraissait lui apporter, et dans
chaque ride de ce visage féminin semblait se con-
tracter une angoisse de mort, comme on la peut
éprouver quand on entend dire qu'un objet de notre
affection va être traduit devant un conseil de guerre et
fusillé dans les vingt-quatre heures. Je ne puis oublier
222 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
la figure de ce vieil homme. Le 8 juin, je vis aussi à
la Morgue un vieillard couvert de blessures , qui ,
ainsi que me rassura un garde national près de moi ,
était également très-compromis comme républicain. Il
gisait sur les tables de la Morgue. Cet endroit est un
édifice où l'on expose les cadavres trouvés dans la
rue ou dans la Seine et où Ton va rechercher les
personnes qui ont disparu.
Ce jour-là, beaucoup de gens se rendaient à la
Morgue, et Ton y faisait queue comme au grand Opéra
quand on donne Robert le Diable. Il me fallut atten-
dre près d'une heure avant de pouvoir être admis , et
j'eus le temps d'examiner en détail cette triste maison
qui a plutôt l'air d'un grand tas de pierres. Je ne sais
ce que peut signifier une sorte de grande cible de bois
peinte en jaune avec le milieu en bleu, comme une
cocarde brésilienne, laquelle est suspendue au-dessus
de la porte. Le numéro de la maison est 21. L'inté-
rieur offrait un spectacle mélancolique par l'inquiétude
de quelques-uns de ces gens qui regardaient d'un œil
scrutateur les cadavres , craignant toujours d'y trou-
ver ce qu'ils cherchaient. Il s'y passa deux scènes
déchirantes. Un jeune garçon découvrit son frère
mort et demeura immobile de douleur comme enra-
DE LA FRANCE. 223
ciné à la môme place. Une jeune fille reconnut le ca-
davre de son amant, poussa des cris et tomba en
défaillance. Comme je la connaissais, j'eus la triste
mission de reconduire chez elle la nauvre inconso-
lable. Elle appartenait a un magasin de modes de mon
voisinage, où travaillent huit jeunes àames, toutes ré-
publicaines. Leurs amants sont tous jeunes républi-
cains. Je suis dans cette maison toujours ïe seul
monarchiste.
FRAGMENTS
(L'auteur avait écrit, sur les événements des 5 et 6 juin
et sur les mesures qui en furent la conséquence, des bul-
letins jour par jour, heure par houre. Ces récits n'auraient
rien de nouveau pour nous. D'ailleurs le sens poétique de
l'ingénieux et spirituel écrivain ne sait où se prendre au
milieu de ces descriptions écourtées, matérielles, et de l'in-
cessante fluctuation du commérage des places publiques.
Nous avons donc pensé que nous ne ferions tort à personne
en les supprimant, et que l'auteur même, qui écrivait pour
instruire des Allemands, nous saurait gré d'alléger son
bagage et de lui rendre l'allure plus facile en le présentant
devant les Français. Nous n'avons pu cependant nous ré-
soudre à sacrifier le passage suivant, auquel nous ajoutons
d'autres fragments de lettres écrites de Normandie.) —
[Note de la première édition.)
DE LA FRANCE, 225
Paris, in juillet 1832.
Louis-Philippe est encore aujourd'hui d'avis qu'il est
fort. Voyez comme nous sommes fort! est aux Tuile-
ries le refrain de tous les discours. Comme un malade
parle toujours de santé et ne peut assez tirer vanité de
ce qu'il digère bien, de ce qu'il peut se tenir sans
spasmes sur ses jambes et respirer à pleine poi-
trine, etc., ces gens-là ne tarissent pas sur la force et
Pénergie qu'ils ont déjà déployées dans les diverses
mesures comminatoires et qu'ils peuvent dépïoyer en-
core. Arrivent ensuite les diplomates qui viennent
chaque jour au château et leur tâtent le pouls, et leur
font tirer la langue , et observent soigneusement les
déjections, puis envoient à leur cour le bulletin de
santé politique. Aussi les ministres étrangers ne
cessent-ils de faire également la question : Louis-
Philippe est-il fort ou faible? Dans le premier cas,
leurs maîtres peuvent tranquillement résoudre et exé-
cuter chez eux telle mesure qu'il leur plaira : dans le
43.
226 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
second, où le renversement du gouvernement français
et la guerre seraient à craindre , ils ne peuvent entre-
prendre dans leurs États rien de bien sévère. . . .
Le Havre, *er août.
Je crois que si la guerre était déclarée, toutes les
divisions intestines des Français seraient promptement
étouffées de manière ou d'autre par conciliation ou
par la force, et que la France deviendrait alors une
puissance forte et unie qui pourrait tenir tète au reste
du monde. A ce moment la force ou la faiblesse de
Louis-Philippe ne serait plus un objet de controverse. Il
faudrait alors qu'il fût fort, ou bien il ne serait plus rien
du tout. Cette question n'a donc de valeur qu'à l'égard
DE LA FRANCE. 227
du maintien de la paix, et ce n'est que sous ce rap-
port qu'elle importe aux puissances étrangères. On
m'a répondu de plusieurs côtés dans ce pays: « Le
parti du roi est très-nombreux, mais il n'^st pas fort. »
Je crois que ces mots donnent beaucoup à penser.
D'abord ils annoncent malheureusement que le gou-
vernement même est soumis à un parti et à tous les
intérêts de parti. Le roi n'est plus le pouvoir élevé et
supérieur qui plane avec calme du haut de son trône
au-dessus de la lutte des partis et sait les maintenir
dans un salutaire équilibre: non, lui-même est des-
cendu dans l'arène. Odilon-Barrot, Mauguin, Carrel,
Garnier-Pagès , Cavaignac ne trouvent peut-être entre
eux et lui d'autre différence que celle d'un pouvoir
fortuit et momentané. C'est la suite déplorable de
cette volonté qu'a eue le roi de se réserver la prési-
dence du conseil. Aujourd'hui Louis-Philippe ne peut
changer le système de gouvernement qu'il a adopté
sans tomber aussitôt en contradiction avec son parti
et avec lui-même. D'où il est advenu que la presse l'a
traité comme le chef suprême d'un parti , qu'elle re-
porte directement sur lui tout le blâme provoqué par
toutes les fautes du gouvernement, qu'elle considère
Comme à lui toute parole ministérielle et dans le roi-
228 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
citoyen ne voit que le ministre-roi. Quand les images
des dieux descendent de leurs piédestaux élevés , le
saint respect dont nous les entourions disparaît, et
nous les jugeons d'après leurs dires et gestes comme
s'ils étaient nos égaux.
Quant à l'assertion en elle-même que le parti du roi,
tout nombreux qu'il est, n'est pas fort, elle ne dit cer-
tainement rien de nouveau, puisque c'est là une
vérité connue depuis longtemps; mais il est remar-
quable que le peuple ait fait aussi de son côté cette
découverte et qu'il ne compte pas cette fois les têtes,
comme il le fait ordinairement, mais les mains, et
qu'il distingue entre celles qui applaudissent et celles
qui saisissent le glaive. Le peuple a observé effective-
ment son monde et sait fort bien que le parti du roi
se compose des trois classes suivantes : les commer-
çants et les propriétaires, qui craignent pour leurs
boutiques et pour leurs biens; les gens fatigués de la
lutte et qui soupirent surtout après le repos , et les
timides, qui redoutent le règne de ia terreur. Ce parti
royal , chargé de propriété , appréhendant le moindre
trouble dans le confortable de sa vie , cette majorité
est en présence d'une minorité que son bagage em-
barrasse neu. inquiète et remuante au dernier degré
DE LA FRANCE. 229
et qui, dans la marche fougueuse et effrénée de ses
idées, nr voit dans la terreur qu'un allié.
En dèpil du grand nombre des têtes, en dépit du
triomphe du 6 juin, le peuple doute de la force du
juste-milieu. Et c'est toujours de fâcheux augure quand
un gouvernement ne paraît pas fort aux yeux du peu-
ple. Il excite alors le premier venu à essayer sa force
contre lui ; une impulsion mystérieusement démo-
niaque pousse les hommes à l'ébranler. C'est là le se-
cret des révolutions.
Dieppe , 20 août.
On ne peut se figurer l'impression produite dans les
classes inférieures du peuple français par la mort du
jeune Napoléon. Le bulletin que le Temps publiait de-
puis six semaines sur la lente agonie du jeune prince,
et qui était réimprimé et vendu dans les rues de Paris
pour un sou, avait commencé à exciter dans tous les
carrefours la plus profonde tristesse. J'ai même vu de
jeunes républicains pleurer ; mais les vieux ne parais-
230 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
saient pas fort touchés. Dans les campagnes, c'est sans
restriction aucune qu'on vénère l'empereur. Là le por-
trait de Y homme est suspendu dans chaque chaumière,
et peut-être, comme le remarque la Quotidienne, au
même mur où Ton eût placé celui du fils de la maison,
s'il n'avait été 'sacrifié par cet homme sur un de ses
mille champs de bataille. Le dépit arrache quelquefois
à la Quotidienne les remarques les plus naïvement
consciencieuses, ce dont la Gazette, plus jésuitique-
ment fine, se dépite à son tour : c'est la principale
différence politique qui existe entre ces deux feuilles.
J'ai parcouru la plus grande partie des côtes septen-
trionales de la France au moment où s'y répandit la
nouvelle de la mort du jeune Napoléon. En quelque
endroit que j'arrivasse, je trouvais le deuil le plus pro-
fond de ce triste événement. La douleur de ces gens
était pure et sincère, et n'avait pas sa source dans l'é-
goïsme du moment, mais dans les souvenirs chéris
d'un passé glorieux. C'était surtout les belles Nor-
mandes qu'on entendait déplorer longuement la mort
prématurée du jeune fils du héros.
Oui ! dans toutes les chaumières est suspendu le
portrait de l'empereur. Je l'ai trouvé partout couronné
d'immortelles comme nos images du Sauveur pendant
DE LA FRANCE. 231
la semaine sainte. Beaucoup d'anciens soldats por-
taient un crêpe. Une vieille jambe de bois me tendit
douloureusement la main en me disant : « A présent
tout est fini ! »
Oh ! sans doute, pour ces bonapartistes qui croyaient
à la résurrection charnelle de l'impérialisme guerrier,
tout est fini. Pour eux, Napoléon n'est plus qu'un nom,
comme Alexandre de Macédoine ou Charlemagne.
les bonapartistes qui croient à une résurrection
par la transmission de l'esprit napoléonien, ont main-
tenant devant eux un avenir brillant. Non, leur bona-
partisme est pur de tout mélange de matière animale ;
c'est l'idée d'un monarchisme à la plus haute puissance,
employé au profit du peuple, et quiconque aura cette
force et l'emploiera ainsi, sera appelé par eux Napo-
léon II. De même que César donna son nom à l'auto-
rité même, ainsi le nom de Napoléon désignera désor-
mais un nouveau pouvoir de César, auquel a droit
celui-là qui possède la capacité la plus grande et la
meilleure volonté.
Sous certain rapport, Napoléon était un empereur
saint-simonien. Arrivé qu'il était, par sa supériorité
intellectuelle, à la suprême puissance, il n'avançait
que le règne des capacités et avait pour but le bien-
232 ŒCVIIES DE HENIU HEINE.
être physique et moral de la classe la plus nombreuse
et la plus pauvre, il régnait moins au profit du tiers-
état, de la classe moyenne, du juste-milieu, que dans
l'intérêt des hommes dont la richesse tout entière
est dans le cœur et dans les bras : son armée était
une hiérarchie dont les gradins d'honneur n'étaient
occupés que par le mérite personnel et par la capa-
cité. Le moindre fils de paysan y pouvait, aussi bien
que le gentilhomme de la race la plus antique, obte-
nir les dignités les plus élevées et gagner de l'or et
des étoiles d'honneur. C'est pourquoi l'image de l'em-
pereur est suspendue dans la cabane de tous les pay-
sans, au même mur, je le répète, où serait attaché le
portrait du fils de la maison, si celui-ci ne fût tombé
sur un champ de bataille avant d'être passé général ou
duc, ou même roi, comme maint autre pauvre garçon
que son talent et son courage pouvaient appeler à une
pareille destinée quand l'empereur régnait encore. 11
en est peut-être beaucoup qui dans l'image de celui-ci
ne rendent de culte qu'à l'espoir évanoui de leur
propre grandeur.
J'ai trouvé le plus souvent dans les chaumières de
paysan i'empereur représenté au moment où il visite
les pestiférés de Jaffa, puis sur son lit de mort à
PF LA FRANCE. 233
Sainte-Hélène. Ces doux images ont une ressemblance
frappante avec les représentations les plus saintes de
la religion chrétienne. Dans Tune, Napoléon apparaît
comme un sauveur qui guérit les pestiférés par l'at-
touchement; dans l'autre, il meurt aussi de la mort de
l'expiation.
Pour nous, qui sommes préoccupés par une autre
symbolique, nous ne voyons dans le martyre de Na-
poléon à Sainte-Hélène aucune expiation dans le sens
indiqué. L'empereur y porta la peine de son erreur la
plus fatale, de l'infidélité dont il se rendit coupable
envers la révolution , sa mère. L'histoire avait montré
depuis longtemps que l'union entre le fils de la révo-
lution et la fille du passé ne pouvait tourner à bien , et
maintenant nous voyons que le fruit unique de ce ma-
riage funeste n'avait aucun principe de vie, et qu'il est
mort déplorablement.
Quant à l'héritage du défunt, les avis sont fort par-
tagés. Les amis de Louis- Philippe pensent que les
bonapartistes, désormais orphelins, vont se rattache!
à eux. Je doute pourtant que les hommes de guerre
et de gloire passent si promptement au pacifique juste-
milieu. Les carlistes croient que les bonapartistes vont
maintenant plier le genou devant leur Henri V, le
934 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
prétendant unique : je ne sais vraiment ce que je dois
le plus admirer chez ces hommes, de leur folie ou de
leur présomption. Les républicains sembleraient en-
core plus que tous les autres en état d'attirer à eux les
bonapartistes; mais s'il a été jadis facile de faire des
sans-culottes les plus mal peignés les impérialistes les
plus brillamment huppés, il peut être aujourd'hui diffi-
cile d'opérer la métamorphose contraire.
On regrette que les saintes reliques, Tépée de Tem«
pereur, le manteau de Marengo, le chapeau histo-
rique, etc., qui, conformément au testament de
Sainte-Hélène, ont été remis au jeune Reichstadt, ne
reviennent pas à la France. Chaque parti en France
pourrait bien utiliser un morceau de cette succession.
Vraiment, si j'en pouvais disposer, je les répartirais
ainsi : aux républicains, l'épée de l'empereur, parce
que ceux-ci sont encore les seuls qui sauraient la
mettre à profit. Je donnerais à messieurs du juste-
milieu le manteau de Marengo : car, dans le fait, un
semblable manteau leur viendrait bien à propos poup
couvrir leur humble nudité. Pour les carlistes, je ré-
serverais le tricorne impérial, quoiqu'il n'aille, à la
vérité, pas très- bien à de pareilles têtes; mais il pourra
eur être d'un bon secours quand les coups pleuvront
DE LA FRANCE. 235
de nouveau sur leurs cbefs; oui , j'ajouterais même à
ce don celui des bottes de l'empereur, qui leur facilite-
ront les enjambées de sept lieues quand il leur faudra
bientôt déguerpir, Quant au bâton qu'avait Vempereur
le jour de la bataille d'Iéna , je doute qu'il se trouve
dans la défroque du due de Reichstadt, et je crois que
les Français l'ont encore entre les main», • • • •
LETTRES CONFIDENTIELLES
ADRESSÉES
A M. AUGUSTE LEWALD
Oiiccleur dis la Revue drarnaturgique à Stuvtgard
Février et mars 1838.
PREMIÈRE LETTRE.
Enfin, enfin, la température a permis de quitter
Paris et la cheminée flamboyante; les premières
heures que je passe à la campagne vont être consa-
crées à vous, mon ami. Comme le soleil rit sur le
papier ! comme il dore les caractères qui vous porte-
ront mes saluts les plus joyeux! Oui, l'hiver s'enfuit
par delà les montagnes; les zéphyrs malicieux vol-
tigent à ses trousses comme un essaim de grisettes
pimpantes qui poursuivent de leurs rires moqueurs,
ou même à coups de baguette, un barbon amoureux.
DE LA FRANCE. 237
Comme il gémit haletant, le fat à cheveux blancs!
Comme les jeunes filles le chassent impitoyablement
devant elles! Comme les aiguillettes et les rubans de
leur ceinture brillent et frémissent joyeusement ! Çà et
là tombe un nœud sur la prairie. Les violettes curieuses
allongent la tête et observent, avec un bonheur in-
quiet, cette joviale chasse à courre. Le vieux est enfin
en fuite complète et les rossignols chantent un air de
triomphe. Les éclats de leur voix sont si beaux et si
frais! Enfin, nous pouvons nous passer du Grand-
Opéra, et de Meyerbeer et de Duprez. Voici déjà long-
temps que nous nous passons de Nourrit. Après tout,
on peut, en ce monde, se passer de tout le monde,
hormis du soleil et de moi; car je ne puis me figurer,
sans ces deux personnages, ni printemps, ni zéphyrs,
ni grisettes, ni littérature allemande !... Suris moi et le
soleil, l'univers serait un long bâillement du néant,
l'ombre d'un zéro , le songe d'une puce, un poëme de
M. CarlStreckfuss!
Oui , nous sommes en printemps , et je puis retirer
mon gilet de coton. Les gamins ont retiré leurs habits
«t gambadent en manches de chemise auprès du grand
arbre planté près de la petite église champêtre et qui
lui sert de clocher. L'arbre, tout couvert de fleurs en
238 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
ce moment, a F air d'un vieux grand-père poudré sou-
riant avec calme au cercle de ses blonds petits -fils,
qui bondissent autour de lui. Sa malice parfois con-
siste à secouer sur eux les flocons de sa blanche che-
velure ; mais alors les bambins éclatent en' joie plus
bruyante encore. Il est sévèrement défendu, sous peine
de schlague, de tirer la corde de la cloche; mais le
plus grand, celui qui devrait donner l'exemple aux
petits, ne peut résister à la tentation, tire en tapinois
la corde défendue, et la cloche de résonner alors
comme une réprimande de grand-père.
Plus tard, en été, quand l'arbre resplendit de tout
son luxe de verdure et que le feuillage enveloppe la
cloche , le son a quelque chose de mystérieux ; il y a
d'étranges vibrations étouffées; et, quand elles se font
entendre, les oiseaux jaseurs, qui se berçaient sur les
branches, se taisent tout d'un coup et s'envolent
effrayés.
En automne, le son de la cloche est beaucoup plus
sérieux , plus lugubre encore , et Ton croit entendre
une voix de spectre. C'est surtout quand on enterre
quelqu'un, que les longs frémissements de cette cloche
répandent une douleur inexprimable. Chaque son fait
tomber de l'arbre quelques feuilles jaunies; et cette
DE LA FRANCE, 239
sonore chute de feuilles, ce vibrant symbole de la
mort nie remplit un jour d'une si invincible tristesse,
que je pleurai comme un entant. Ce fut l'an passé,
quand Margot enterra son homme. Il avait péri dans
la Seine lors d'un débordement extraordinaire. Pen-
dant trois jours et trois nuits, la pauvre femme courut
dans son bateau les rives du fleuve pour repêcher son
mari et lui faire une sépulture chrétienne. Elle-même
le lava et rhabilla, et le mit dans le cercueil, et, dans
le cimetière, elle leva le couvercle pour voir encore
une fois le défunt. Elle ne dit pas une parole, ne versa
pas une larme ; mais ses yeux étaient rouges comme
du sang, et jamais je n'oublierai ces yeux sanglants au
milieu de cette pâleur de marbre.
Mais nous avons , à cette heure , une belle journée
de printemps ; les enfants crient de joie, même un peu
plus fort qu'il ne faudrait; et moi, dans cette maison-
nette villageoise où j'ai déjà passé les plus beaux mois
de l'autre année, je vais vous écrire une série de lettres
sur le théâtre en France, sans perdre de vue, comme
vous le désirez, les comparaisons avec notre scène
allemande. Ceci a sa difficulté, car les souvenirs des
coulisses allemandes s'effacent de plus en plus de ma
mémoire. Parmi les ouvrages dramatiques qui ont été
240 ŒUVRES DE HENRI HEINE,
écrits dans ces derniers temps, je n'ai vu que deux
tragédies d'Immermann, Merlin et Pierre le Grand,
dont sans doute aucune n'a pu être représentée, parce
que la première renfermait trop de poésie, et la se-
conde trop de politique... Et puis, figurez-vous ma
mine ! Dans le paquet qui contenait ces créations d'un
grand poète que j'aime, se trouvaient emballés quel-
ques volumes intitulés : Œuvres dramatiques du doc-
teur Ernest Raupach.
Je connaissais de vue l'homme, il est vrai; mais je
n'avais encore rien lu de cet enfant chéri des direc-
teurs de théâtres allemands. J'avais seulement vu re-
présenter quelques-unes de ses pièces, et l'on ne sait
alors au juste si c'est l'auteur qui est exécuté par le
comédien ou le comédien par l'auteur. Le hasard m'a
donné, à l'étranger, la possibilité de lire à loisir quel-
ques comédies du docteur Ernest Raupach. Il me fallut
beaucoup d'efforts pour arriver aux derniers actes. Je
lui passerais volontiers ses mauvaises pointes, qui ne
sont faites après tout'que pour flatter le public. Le
pauvre diable du parterre ne peut manquer de se
dire : Je puis les faire aussi bonnes! Et il sait bon gré
à l'auteur de lui ménager une telle satisfaction
d'amour-propre. Mais le styie me parut insupportable.
DE LA FRANCE. 241
Je suis tellement gâté à cet égard , le bon goût de la
conversation, le facile langage de la bonne société est
devenu , par suite de mon long séjour en France , un
tel besoin pour moi , qu'à la lecture des comédies du
docteur Ernest Raupach, j'éprouvai un lourd malaise.
Son style a un caractère isolé, séquestré, insociable
qui serre le cœur. La conversation, dans ces comédies,
est un continuel mensonge : ce n'est qu'un monologue
ventriloque à quatre voix, un stérile amas de pensers
célibataires, pensers qui couchent seuls, font eux-
mêmes leur café le matin, se rasent eux-mêmes, vont
se promener seuls devant la porte de Brandebourg et se
cueillent des fleurs à eux-mêmes. Quand il fait parler
les femmes , la phrase porte , sous sa robe de mous-
seline, une culotte de peau, et sent le tabac et le
roussi.
Mais le borgne est roi parmi les aveugles ; le doc-
teur Ernest Raupach est le meilleur de nos mauvais
poètes comiques. Quand je dis mauvais poètes co-
miques, je parle de ces pauvres malheureux qui font
représenter, sous le titre de comédies, leurs chefs-
d'œuvre, ou les représentent eux-mêmes, vu qu'ils
sont comédiens pour la plupart. Mais ces soi-disant
comédies ne sont , à vrai dire , que des pantomimes
44
242 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
parlées avec les masques traditionnels, le père, le scé-
lérat, le conseiller aulique, le chevalier, l'amoureux,
l'amoureuse, la soubrette, la mère, ou tout autre des
emplois spécifiés dans les engagements de nos acteurs,
qui ne sont dressés qu'à jouer ces sortes de rôles im-
muables, d'après des types reçus. Comme la comédie
de masques italienne, la comédie allemande n'est
qu'une seule et même pièce, variée à l'infini. Les ca-
ractères et les situations s'y reproduisent sans cesse ,
et quiconque a l'esprit des jeux de combinaison peut
se promettre d'assembler ces situations et caractères
donnés et d'en fabriquer une pièce nouvelle en ap-
parence, en procédant à peu près comme ou le fait au
jeu de casse-tête chinois , où un certain nombre de
morceaux de bois diversement découpés suffit à com-
biner toutes sortes de figures. Ce talent est souvent
celui des hommes les plus insignifiants, tandis que le
véritable poëte ne sait que donner libre carrière à son
génie et créer des figures vivantes, mais non arranger
des figures de bois découpé. Quelques poètes véri-
tables, qui prirent la peine d'écrire des comédies alle-
mandes, créèrent quelques nouveaux masques; mais
il en résulta des collisions avec les comédiens qui,
façonnés aux masques anMens seulement, pour ne pas
DE LA FRANCE, 243
mettre à nu lour incapacité ou leur paresse, cabalèrent
si bien c tain let nouvelles pièces ^ qu'elles ne purent
représentées.
Peut-être, dans le jugement qui m'échappe sur les
œuvres du docteur Raupach , entre-t-il quelque mau-
hunieur contre sa personne. L'aspect de ce!
homme m'a fait trembler une fois; et c'est, comme
vous le savez, ce qu'un prince ne pardonne jamais.
Vous me regardez avec étonnement; vous ne trouvez
pas le docteur Raupach si redoutable; et puis, vous
n'êtes pas habitué à me voir trembler devant un
vivant. Cela est pourtant vrai; j'ai ressenti à l'aspect
du docteur Raupach une telle frayeur, que mes
jambes commencèrent à flageoler et mes dents à cla-
quer. Je ne puis considérer, en tête de ses œuvres, le
portrait gravé de l'auteur, sans que le cœur me batte
encore aujourd'hui dans la poitrine. Vous ouvrez de
grands yeux, mon cher ami, et j'entends aussi, auprès
de vous, la voix d'une curiosité féminine qui dit : De
grâce, racontez donc...
Mais c'est une longue histoire, et je n'si pas le
temps d'en raconter aujourd'hui. D'ailleurs cela me
rappelle beaucoup de choses que j'oublierais volon-
tiers, par exemple les tristes jours que j'ai passés à
244 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
Potsdam et le grand chagrin qui, a cette époque, me
jetait dans l'isolement. Je m'y promenais complète-
ment seul, dans le jardin de Sans-Souci, parmi les
orangers du grand escalier... Mon Dieu, que ces oran-
gers sont déplaisants et anti-poétiques ! Ils ont tout
l'air de chênes déguisés. Et puis, chaque arbre porte
son numéro, tout comme un rédacteur de la Gazette
littéraire de Brockhaus; et cette nature numérotée a
quelque chose de souverainement ennuyeux, d'aligné
au bâton de caporal. Il me semblait toujours les voir,
ces orangers, prendre du tabac comme leur défunt
maître , le vieux Fritz , lequel , comme vous savez , fut
un grand héros à l'époque où Rammler était un grand
poëte. Ne croyez pas que je veuille ravaler la gloire
du grand Frédéric. Je reconnais même qu'il a bien
mérité de la poésie allemande. N'a-t-ii pas donné un
cheval à Gellert et cinq thalers à madame Karschin?
N'a-t-il pas, pour le bien de la littérature allemande,
écrit en français ses mauvaises poésies à lui? S'il les
eût mises au jour en langue allemande , son auguste
exemple eût pu causer un dommage incalculable. La
muse allemande n'oubliera jamais un tel service.
Je me trouvais donc à Potsdam, comme j'ai dit, dans
une disposition fort peu joyeuse, et il advint que le
DE LA FRANCE. 245
corps rivalisa avec l'âme pour me faire souffrir à
l'envi. Ah ! le mal de l'âme est plus facile à supporter
que la douleur physique; et si l'on me donnait, par
exemple , à choisir entre une mauvaise conscience et ^
uue mauvaise dent, c'est la première que j'accepterais.
Ah î rien n'est plus affreux que le mal de dents ! Je
Tappris à Potsdam ; j'oubliai , dès l'instant , toutes les
peines de l'âme, et je résolus de partir pour Berlin,
pour m'y faire arracher la dent malade. Quelle opéra-
tion cruelle, effrayante ! Cela tient un peu de la déca-
pitation. Il faut s'y mettre aussi sur une sellette , dans
une immobilité complète, et attendre patiemment le
coup terrible : mes cheveux se dressent , rien que d'y
penser. Mais la Providence a, dans sa sagesse, tout
arrangé pour notre avantage, et les douleurs de
l'homme n'arrivent, en fin de compte, que pour son
bien. Sans doute, le mal de dents est terrible, insup-
portable ; mais la bienveillante et prévoyante Provi-
dence n'a donné à ce mal son caractère terrible,
insupportable , que pour nous faire courir, dans notre
désespoir, chez le dentiste , et nous faire arracher la
dent. En vérité, personne ne se résignerait à cette
opération , je veux dire à cette exécution , si le mal de
dents était un peu supportable !
44.
246 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
Vous ne pouvez vous figurer l'abattement et l'anxiété
qui m'accablèrent pendant les trois heures du trajet
en diligence. En arrivant à Berlin, j'étais brisé, et
comme , en un moment semblable , on ne tient pas à
l'argent, je donnai pour boire au postillon douze
groschen. Le gaillard me regarda avec un air d'étrange
irrésolution; car, d'après le nouveau règlement de
M. de Nagler, il était sévèrement interdit aux postil-
lons de recevoir des pourboires. Il tint longtemps,
comme pour la peser, la pièce de douze groschen dans
sa main, et, avant de l'empocher, il me dit d'une voix
émue : « Je suis postillon depuis vingt ans et tout à
fait accoutumé aux pourboires; et voilà qu'aujourd'hui
M, le directeur général des postes nous défend, sous
des peines sévères, de recevoir quelque chose des
voyageurs; mais c'est un règlement inhumain : un
homme ne peut refuser un pourboire, c'est contre
nature! » J'arrivai enfin en soupirant à l'hôtel; et,
,comme je m'informai tout d'abord d'un bon dentiste,
l'hôte me dit, d'un air tout ravi : « Gela se trouve à mer-
veille : un célèbre dentiste de Saint-Pétersbourg vient
de descendre chez moi; et, si vous dînez à table
d'hôte, vous le verrez. » Oui , me dis-je, je vais d'abord
prendre le dernier repas du supplicié avant de m'as-
DE LA FRANCE. 247
seoir sur le siège fatal. Une ibis à table, je n'eus plus
envie de manger. J'avais faim et non appétit. Malgré
de mon humeur, je ne pus bannir de
mon esprit le tableau des horreurs qui m'attendaient
dans un moment plus ou moins rapproché. Mon plat
favori , l'agneau aux navets de Teltow, me répugnait.
Mes yeux cherchaient involontairement l'homme ter-*
rible, le bourreau dentiste de Saint-Pétersbourg, et
l'instinct de l'inquiétude me le fit bientôt découvrir au
milieu des autres convives. Il était assis loin de moi ,
au bout de la table: il avait une figure crochue _, un
profil en tenailles. C'était un fâcheux quidam, avec un
habit gris à boutons d'acier étincelants. J'osais à
peine le regarder en face; et, quand il saisit une four-
chette, j'eus peur comme s'il eût pris déjà ma mâ-
choire dans sa tenaille. Je détournais les yeux de lui
avec effroi, et je me fusse volontiers bouché les oreilles
pour ne pas entendre sa voix. Ce son me fit penser
qu'il était de ces gens dont le corps est peint en gris à
l'intérieur et qui ont des entrailles de bois. II parla de
la Russie, où il avait longtemps séjourné, mais qui
n'était pas, disait-il, un terrain favorable à son art. Il
parlait avec cette réserve impertinente, plus insuppor-
table encore que le ton le plus décidément tranchant.
248 ŒUVRES DE HENRI HEINE,
Chaque fois qu'il reprenait la parole, mon courage dé-
faillait et je tremblais au fond de l'âme. De désespoir,
je m'engageai dans une conversation avec mon voisin,
et, tournant le dos à mon épouvantail, je parlai si haut
que je finis par me couvrir sa voix. Mon voisin était
un homme aimable, de l'air le plus distingué, aux
manières parfaites; et la bienveillance de son entretien
calma la disposition pénible où je me trouvais. Les
paroles coulaient doucement de ses lèvres gracieuses ;
ses yeux étaient bons et candides, et, quand il apprit
que je souffrais du mal de dents, il rougit et m'offrit
ses services. « Au nom du ciel , m'écriai-je9 qui donc
êtes-vous? » — « Je suis le dentiste Meyer, de Saint-
Pétersbourg, » répondit-il. Tout aussitôt j'éloignai
mon siège d'une façon presque impolie, et je balbutiai
avec un grand embarras : « Quel est donc, au bout de
la table , cet homme en habit gris à boutons d'acier
étincelants ? » — «Je l'ignore,» reprit mon voisin,
en me regardant avec surprise. Mais le sommelier, q "i
avait entendu ma question, vint me dke solennella •
ment à l'oreille : « C'est M. le docteur Ernest Raupach,
le poëte de théâtre. »
r.R ia l'iuNCt. 249
DEUXIÈME LETTRE.
Ou bien encore est-il vrai que nous autres Alle-
mands ne pouvons produire aucune bonne comédie, et
sommes à perpétuité condamnés à emprunter aux
Français ces sortes de poèmes?
J'apprends que vous vous êtes, à Stuttgard, longtemps
tourmenté l'esprit de cette question, au point de mettre
à prix la tête du meilleur poète comique. J'apprends
encore que vous-même, mon cher Lewald, faisiez
partie du jury, et que le baron Cotta vous a enfermés,
sans tabac et sans bière, jusqu'à ce que vous eussiez
rendu votre verdict dramatique. Au moins y avez-vous
gagné le sujet d'une bonne comédie.
Rien de moins solide que les raisons qu'on allègue
pour résoudre affirmativement la dite question. On
soutient, par exemple, que les Allemands n'ont pas
une bonne comédie, parce qu'ils sont une race sé-
rieuse; tandis que les Français, peuple gai, ont natu«
Tellement olus de dispositions pour la comédie. Cette
proposition est complètement erronée. Les Français ne
sont pas du tout un peuple gai. Je commence à croire
au contraire, que Lawrence Sterne avait raison quand
250 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
il soutenait qu'ils sont beaucoup trop sérieux. Et alors,
quand Yorik écrivit son voyage sentimental en France,
c'était Tâge d'or de la frivolité et de la fadaise parfu-
mée de l'ancien régime: la guillotine et Napoléon
n'avaient point encore enseigné durement aux Fran-
çais à réfléchir. Et maintenant, depuis la révolution
de juillet , quels ennuyeux progrès n'ont-ils pas faits
dans le sérieux, ou, pour mieux dire, dans l'abstinence
de gaieté! Leurs faces sont allongées, leurs bouches
tirées : ils ont appris de nous à fumer et à philosopher.
Ils ont subi , depuis cette époque , une grande méta-
morphose: ils ne se ressemblent plus. Rien n'est
pitoyable comme le bavardage de nos Teutomanes,
qui, lorsqu'ils déblatèrent contre les Français, se
figurent toujours les Français de l'empire, qu'ils ont
vus en Allemagne. Ils ne réfléchissent pas que ce
peuple changeant, dont ils attaquent sans cesse l'in-
constance , n'a pu , depuis vingt ans, rester immuable
en fait d'idées et de sentiments.
Non , les Français ne sont pas plus gais que nous.
Nous autres Allemands avons , au contraire , plus de
disposition au comique, nous, le peuple de Yhumor.
Ajoutez qu'on trouve en Allemagne de plus grands
sujets de rire , des caractères plus complètement ridi-
DB LA FRANCE. 251
culos qu'en France, où le persiflage de la société
étouffé, dans son germe, toute sottise extraordinaire,
où nul sot original ne peut se développer ni s'achever
sans obstacle. Nous pouvons soutenir avec orgueil
qu'on ne voit que sur le sol allemand les sots s'élever à
cette hauteur gigantesque dont un sot Français, super-
ficiel et comprimé de bonne heure, ne peut donner
l'idée. L'Allemagne seule produit ces colosses de folie
dont le bonnet enclocheté s'élève jusqu'au ciel, et par
son carillon réjouit les étoiles ! Gardons-nous de mé-
connaître le mérite indigène, pour rendre hommage à
la sottise de l'étranger. Ne soyons pas injustes envers
la patrie.
C'est encore une erreur d'attribuer la stérilité de la
Thalie allemande au défaut de grand air, c'est-à-dire,
passez-moi cette parole étourdie, au manque de liberté
politique. Ce qu'on nomme liberté politique n'est
pas du tout nécessaire à la prospérité de la comédie.
Qu'on se rappelle seulement Venise, où, malgré les
plombs et les noyades secrètes, Goldoni et Gozzi ont
créé des chefs-d'œuvre; l'Espagne, où, en dépit de la
hache absolue et du bûcher orthodoxe, on a écrit ces
uéhcieusps pièces de cape et d'épée; rappelez -vous
Moiière, qui écrivait sous Louis XIV. La Chine même
252 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
a d'excellentes comédies Non, ce n'est point la
liberté politique qui favorise chez un peuple le déve-
loppement de la comédie, et c'est ce que je dévelop-
perais longuement si je ne craignais d'être entraîné sur
un terrain que j'évite volontiers... Oui, mon cher ami,
la politique me va mal à présent; et, devant une
idée politique, je prends le large à dix pas, comme à
la vue d'un chien enragé. Quand, dans l'enchaînement
de mes pensées, je rencontre à l'improviste une idée
politique, je récite soudain la formule...
Connaissez -vous, mon cher ami, la formule qu'on
récite à l'instant où Ton rencontre un chien enragé?
'e ne l'ai pas oubliée depuis mon enfance, et je l'ap-
pris alors du vieux chapelain Asthœwer. Lorsque nous
allions nous promener et que nous apercevions un chien
dont la queue se recourbait d'une façon équivoque,
nous disions bien vite : « 0 chien ! ô chien ! tu n'es
pas sain; tu es maudit pour toujours, on te le dit;
contre ta morsure que le Seigneur m'assure et son
,livin fils, notre sauveur Jésus-Christ. Amenl
Ainsi que la politique, je redoute à l'excès la théo-
logie, qui m'a également abreuvé de déboires. Je ne me
laisse plus leurrer par Satan ; je m'abstiens même de
penser au christianisme , et je ne suis pas assez sot
DE LA FRANCE. 253
pour vouloir convertir aux jouissances d'ici -bas
Hengstenberg et compagnie. Ces malheureux peuvent,
s'ils le veulent, manger jusqu'à la fin aV leurs jours
--bardons au lieu d'ananas et mortifier leur chair;
tant mieux ! je leur fournirai volontiers moi-même les
verges nécessaires. La théologie m'a joué un mauvais
tour, vous le savez, et par quel malentendu. Vous
savez comment, sans l'avoir sollicité, j'ai été porté
par la diète germanique au fauteuil de la Jeune Alle-
magne et comment j'ai demandé jusqu'à ce jour
inutilement ma démission. C'est en vain que j'adresse
les pétitions les plus humbles, en vain que j'assure
que je ne crois plus à mes erreurs religieuses... Rien
n'y fait ! Et je ne demande pas un groschen de pen-
sion ; mais je voudrais bien être mis en non-activité.
Mon cher ami , faites-moi donc vamitié de m'attaquer
à l'occasion, dans votre journal, pour obscurantisme
et pour servilisme : cela peut m'être utile. Quant à
mes ennemis, je n'ai pas besoin d'implorer d'eux un
tel service: ils mettent toujours la plus grande préve-
nance à me calomnier. -
JVi déjà dit qu'en France les principaux sujets des
comédies sont puisés, non dans la vie publique, mais
45
25& ŒUVRES DE HENRI HEINE.
dans les relations domestiques, et dans ces relations,
celles de l'homme et la femme fournissent le texte le
plus fécond Dans la famille française, comme dans
tous les autres rapports de la vie, tous les liens sont
relâchés, toute autorité est détruite. On conçoit faci-
lement que le respect pour les parents est ruiné chez
ies enfants, quand on pense à la force corrosive du
criticisme, qui est sorti de la philosophie matérialiste.
Ce défaut de piété ressort d'une manière bien plus
tranchante encore dans les relations d'homme à
femme, dans ces unions légitimes ou illégitimes qui
revêtent ici un caractère qui les rend singulièrement
propres à la comédie. Ici est le théâtre original de ces
guerres entre les sexes, qu'on ne connaît en Allemagne
que par de mauvaises traductions ou imitations, et
qu'un Allemand peut décrire à peine à la Polybe, mais
jamais à la César. A la vérité, les époux, comme en
général l'homme et la femme, se font la guerre en tout
pays; mais partout ailleurs qu'en France, le beau sexe
est privé de la liberté de mouvement, et cette guerre,
devant être conduite en secret, ne peut devenir chose
extérieure et dramatique. Ailleurs, la femme fait à
peine une petite émeute, tout au plus une insurrection.
Mais ici les deux conjoints sont armés de forces égaies
VT. LA FRANCE. 255
' d'affreux ( onihafs domestiques. Avec votre
de la vie allemande , vous vous amusez
beau uu théâtre allemand à observer ces
camj des deux sexejs, où l'un cherche à duper
l'antre par ruses stratégiques, embuscades secrètes,
surprises nocturnes, armistices ambigus, quelquefois
par des traités de paix éternelle. Mais ici, en
France , on est sur le champ de bataille où toutes ces
choses se passent , non en fiction, mais en réalité; et,
quand un cœur allemand vous bat dans la poitrine,
cela vous gâte tout plaisir aux meilleures comédies
françaises. Hélas! depuis longtemps je ne ris plus
d'Arnal, quand, avec son admirable bêtise, il joue le
rôle de mari ; et je ne ris plus de Jenny, quand elle
vient en grande dame et de la meilleure grâce du
monde jouer avec les fleurs de l'adultère; et je ne ris
le plus de mademoiselle Déjazet, qui s'entend,
comme vous le savez, à jouer si bien un rôle de
grisette avec une effronterie exemplaire , avec un
adorable dévergondage. Combien d'échecs dans les
plaines de la vertu a- 1 -il fallu à cette femme pour
er à un tel triomphe sur les planches de l'art !
C'est peut-être la meilleure actrice de France. Elle est
supérieure dans le rôle de Frétillon, pauvre modiste
250 ŒUVRES DE HENRI IlElNfi.
qui , par les libéralités d'un riche amateur, se voit su-
bitement entourée de tout le luxe d'une grande dame;
elle est sublime en blanchisseuse qui écoute les ten-
dresses d'un carabin (en allemand, studiosus mcdi-
cinœ) et se fait conduire par lui au bal champêtre de
la Grande-Chaumière... Hélas! tout cela est très-joli
et très -gai; mais quand je pense au dénoûment de
toutes ces comédies, c'est-à-dire aux autres de prosti-
tution, à la prison de Saint-Lazare, aux amphithéâtres
d'anatomie où le carabin voit quelquefois disséquer
doctement sa ci-devant compagne d'amour et de joie...
le rire se serre dans ma gorge, et si je ne craignais de
passer pour un sot devant le peuple le plus civilisé du
monde, je ne pourrais retenir mes larmes.
Voyez-vous, mon cher ami, c'est un effet de la ma-
lédiction secrète de l'exil, que nous ne puissions avoir
le cœur bien à l'aise dans l'atmosphère de l'étranger;
qu'avec nos opinions et nos sentiments nationaux il
nous faille être toujours isolés au milieu d'un peuple
qui sent et pense tout autrement que nous, continuel-
lement blessés par des faits moraux ou plutôt immo-
4
raux , avec lesquels l'indigène s'est arrangé depuis
longtemps, que l'habitude même l'empêche de remar-
quer... Hélas! ïe climat moral de l'étranger est malsain
DE LA FRANCE. 2o7
pour nous plus encore que le climat physique. On peut
môme s'accommoder plus facilement avec celui-ci qui
indispose tout au plus le corps, mais non rame.
Une pauvre grenouille révolutionnaire, qui voudrait
bien s'élever hors de son marais et qui regarde l'exis-
tence de l'oiseau dans l'air comme l'idéal de la liberté,,
ne pourra vivre longtemps à sec dans ce qu^on appelle
le grand air et soupirera certainement bientôt après
sa lourde et fangeuse eau natale. D'abord elle se gonfle
très-fort et salue joyeusement le soleil, qui a tant d'éclat
dans le mois de juillet; puis elle se dit: « Je suis au-
dessus de mes compatriotes, les poissons, les stock-
fischs, les muets animaux aquatiques. Jupiter m'a
donné la parole; je suis même chanteuse, je sens que
j'ai par là une grande affinité avec les oiseaux : il ne
me manque que les ailes...» La pauvre grenouille!
elle aurait des ailes qu'elle ne pourrait s'élever au-
dessus de tout. Dans les airs, il lui manquerait la légè-
reté de l'oiseau; elle plongerait involontairement ses
regards vers la terre. A cette hauteur, lui apparaî-
traient, bien plus visibles, toutes ies douleurs de cette
vallée de misère, et la grenouille emplumée ressenti-
rait alors des angoisses plus grandes que jadis dans le
marécage le plus allemand.
258 OUVRES DE. HENRI HEINE.
TRP/SJEUF LETTRE.
J'ai îa tête lourde et en désordre. Je n'ai presque
pas dormi de la nuit. Je n'ai fait que me retourner
dans mon lit, tandis que se retournait sans cesse dans
ma iéte cette pensée : « Quel était le bourreau masqué
qui décapita Charles Ier à Whitehall?» Je ne m'en-
dormis que vers le matin et rêvai qu'il était nuit, que
j'étais seul sur le Pont-Neuf à Paris et que je regar-
dais les eaux obscures de la Seine. En bas, entre les
piies du pont, parurent des hommes nus, qui sortaient
de l'eau jusqu'à la ceinture, tenaient des lampions
allumés et semblaient chercher quelque chose. Ils me
regardèrent d'un air significatif, et moi je leur faisais
des signes de mystérieuse intelligence Enfin, la
grosse cloche de Notre-Dame sonna et je m'éveillai,
Et maintenant, voilà une heure que je me demande ce
que cherchaient ces hommes nus sous le Pont-Neuf?
Je crois que je le savais en rêve et que je l'ai oublié.
Les brillants nuages du malin promettent un beau
jour de printemps. Le coq chante. Le vieil invalide qui
demeure à côté de nous est assis. déjà devant sa porte
et redit ses chansons napoléoniennes. Son petit-fils.
DE LA FRAÏSCE. 2^)0
enfant ;uix blonds cheveux bouclés, est également sur
pied. Il s'arrête en ce moment sous ma fenêtre, tenant
à la main up. morceau de sucre qu'il veut faire manger
aux roses. Un moineau piétine autour de lui et regarde
lYnfant avec une sorte de curiosité et d'admiration.
Mais arrive précipitamment la mère, belle paysanne
qui prend dans ses bras l'enfant et l'emporte à la mai-
son pour qu'il ne se refroidisse pas à l'air du matin.
Pour moi, je prends la plume pour vous griffonner
mes idées confuses sur le théâtre en France, dans un
style plus confus encore. Dans ce fouillis d'écrivasserie,
vous trouverez difficilement quelque chose qui puisse
vous instruire, mon cher ami. A vous, dramaturge qui
connaissez le théâtre sous toutes ses faces, qui voyez
jusqu'en ses entrailles le comédien comme le bon
Dieu nous voit, nous autres hommes; à vous qui, sur
les planches qu'on appelle le monde, avez jadis vécu,
aimé et souffert comme le bon Dieu , je ne pourrai
guère dire rien de plus neuf sur le théâtre français que
sur le théâtre allemand ! Je me borne à risquer quelques
observations pour mériter de vous un signe de tête
bienveillant.
J'espère que , par la môme raison , vous aurez ap-
prouvé les idées de ma lettre précédente sur la comédie
260 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
française. Le désaccord moral entre le mari et la
femme est, en France, le fumier et l'engrais le plus
fécondant pour la comédie. Le mariage, ou plutôt
l'adultère est le point de départ de toutes ces fusées
comiques qui s'élèvent avec tant d'éclat, mais laissent
derrière elles de mélancoliques ténèbres, sinon une
odeur repoussante. La vieille religion catholique, qui
sanctionnait le mariage et menaçait de l'enfer l'époux
infidèle, est éteinte avec les feux de l'enfer. La morale,
qui n'est autre chose que la religion passée dans les
mœurs, a perdu ainsi toutes ses racines vitales et s'ac-
croche maintenant, maussade et flétrie, aux perches
desséchées de la raison, qu'on lui a plantées pour
support à la place de la religion. Mais cette chétive et
piteuse morale, sans racines religieuses, appuyée sur
la seule raison , n'est pas convenablement respectée
ici. La société ne rend hommage qu'aux convenances,
qui sont l'apparence de la morale, le soin à éviter tout
ce qui peut produire un scandale public. Je dis scan-
dale public et non secret, car tout scandale non appa-
rent n'existe pas pour la société. Elle ne punit le
péché que dans le cas où les langues murmurent trop
haut. Encore se trouve-t-il certains tempéraments d'in-
dulgence. La pécheresse n'est complètement cou-
PE LA FRANCE. 2G1
damnée que lorsque son mari prononce lui-même la
sentence. Les portes des salons s'ouvrent à deux bat-
tants devant la Messaline la plus décriée, tant que son
bélier conjugal marche patiemment à ses côtés. Mais
la jeune fille qu'égare un élan généreux, qui se livre
aux bras d'un amant en lui sacritiant le bien le plus
précieux de la femme , est bannie à perpétuité de la
société. Il est vrai que cela arrive rarement, d'abord
parce que les jeunes filles de ce pays -ci n'aiment
jamais, et qu'en cas d'amour elles tâchent de se marier
le plus tôt possible pour jouir de cette liberté que les
mœurs n'accordent qu'aux femmes mariées. Voilà la
différence essentielle. Chez nous, en Allemagne
comme en Angleterre et dans les autres pays germa-
niques, on accorde aux jeunes filles toute la liberté
possible , tandis que les femmes mariées entrent sous
la dépendance la plus absolue et sous la surveillance
la plus sévère de leurs maris. En France, c'est, comme
je l'ai dit, le contraire qui arrive : les jeunes filles de-
meurent dans une retenue claustrale jusqu'à ce qu'elles
se marient. Dans le monde, c'est-à-dire dans le salon^
elles restent assises en silence et Ton s'en occupe fort
peu , car il est de mauvais ton et maladroit de faire la
cour à une demoiselle.
262 ŒUVRES DE HENRI ÉlKîftR.
Voilà la différence essentielle. Nous autres Alle-
mands, comme nos voisins germaniques , surtout ios
Anglais, nous offrons notre hommage à la jeune per-
sonne non mariée; elle est la femme que chantent nos
poètes. Chez les Français au contraire, c'est la re-
mariée qui est objet d'amour dans la vie réelle cbnime*
dans l'art.
Je viens d'indiquer un fait qui établit une différence
radicale entre la tragédie française et la tragédie alle-
mande. Les héroïnes de la tragédie allemande sont
toujours de jeunes filles; en France, ce sont toujours
des femmes mariées, et les complications qui en ré-
sultent ouvrent peut-être un champ plus vaste à l'ac-
tion et à la passion.
Louer aux dépens de l'autre Tune de ces deux tra-
gédies , l'allemande ou la française , est une idée qui
ne me viendra jamais. La littérature et l'art de chaque
pays sont le produit de conditions qu'on ne doit ;
perdre de vue quand il s'agit de les apprécier. Le
mérite des tragédies allemandes, comme celles de
Goethe, Schiller, Kleist, Immermann , Grab.be,
Oehlenschlaeger . Uhland, Grillparzer, Werner et
autres grands poètes , consiste plus dans la poésie que
dans l'action et dans la passion. Toute précieuse que
DE LA FRANCE. 2G&
Éfoît la poésie, elle agit pourtant plus sur le lecteur
solitaire tjûè sur une grande assemblée. Ce qui, au
th Vitre, entraîne la masse des spectateurs, est juste-
ment l'ai lion et la passion, et c'est là qu'excellent les
poètes tragiques français. Les Français, par leur na-
ture, sont plus agissants et plus passionnés que nous,
et il est difficile de décider si c'est l'activité innée qui
Fait ressortir la passion chez eux plus que chez nous,
ou si c'est la passion naturelle qui donne à leurs ac-
tions un caractère plus ardent et à toute leur vie une
forme plus dramatique qu'à la nôtre, dont les eaux
coulent doucement dans le lit encaissé de l'usage, et an-
noncent plus de profondeur que d'agitation. Bref, la vie „
en France est plus dramatique, et le théâtre, miroir de
la vie, présente au plus haut degré l'action et la passion.
La passion, telle qu'elle s'agite dans la tragédie fran-
çaise , continuelle tempête de sentiments , alternative
incessante d'éclairs et de tonnerre , fièvre éternelle de
la sensibilité, est bien appropriée aux besoins du pu-
blic français Pour le public allemand au contraire, il
faut motiver d'abord longuement les violents écarts
de la passion, puis intercaler des parties reposées qui
remettent doucement le spectateur, ménager à notre
sprït et à nos sentiments quelques temps d'arrêt, pour
2G-i ŒUVRES DE HENRI HEINE.
que nous puissions être émus à notre aisé et sans
brusquerie. Dans un parterre allemand sont établis des
citoyens et des fonctionnaires pacifiques qui veulent
digérer en paix leur choucroute, et dans les loges sont
assises les jeunes filles aux yeux bleus, belles âmes
blondes qui ont apporté au théâtre leur tricot ou tout
autre ouvrage d'aiguille et veulent se perdre douce-
ment dans les rêves du cœur sans laisser échapper
une maille. Et tous les spectateurs ont cette vcrto
allemande, vertu innée ou apprise, la patience. O.i se
rend encore chez nous au spectacle pour juger le jeu
des comédiens, ou, comme on le dit chez nous , !V.c~
complissement de leur mission artistique, et c'est :à
le sujet de la conversation dans nos salons et dan; ;es
journaux. Un Français va au théâtre pour voir la pièce
et chercher les émotions. L'action fait oublier ceux
qui la représentent, et il n'est guère question d'eux.
C'est l'agitation qui pousse le Français au spectacle,
et le calme est ce qu'il demande le moins. Si l'auteur
lui laissait une seule minute de recueillement, il serait
capable d'appeler Azor, c'est-à-dire de siffler. L'im-
portant pour le poëte dramatique en France, est de
s'arranger pour que le public ne puisse ni rentrer en
lui-même ni respirer, pour que les émotions se suivras
DE LA FRANCE. 265
coup sur coup, pour que l'amour, la haine, la jalousie,
l'ambition, l'orgueil, le point d'honneur, enfin tous
les sentiments passionnés déjà déchaînés dans la vie
réelle des Français, fassent explosion sur les planches
avec plus de violence encore!
Mais, pour juger si l'exagération de là passîon est
trop forte dans un drame français, si toutes les limites
n'y sont point dépassées, il faut connaître profondé-
ment la nature française qui a posé devant le poëte.
Pour soumettre les pièces françaises à une critique
équitable, on doit leur appliquer une mesure française
et non allemande. Les passions qui nous paraissent
complètement outrées , quand , dans un coin paisible
de la tranquille Allemagne , nous voyons ou lisons un
drame français, sont peut-être l'expression sincère de
la vie réelle , et ce qui nous révolte comme faux sous
la forme théâtrale, arrive tous les jours, à tout instant,
à Paris, dans la réalité la plus bourgeoise. Non, il est
impossible en Allemagne de se faire une idée de cette
passion française. Nous voyons les actes, nous enten-
dons les paroles , mais ces actes et ces paroles nous
jettent dans l'étonnement , et s'ils éveillent en nous
quelque lointaine lueur, jamais ils ne nous donnent
une connaissance exacte des sentiments dont ils sont
266 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
l'expression. Celui qui veut savoir ce que c'est que la
brûlure, doit mettre sa main au feu. La vue d'un brûlé
nous apprend peu de chose, et rien ne serait plus insuf-
fisant que de vouloir connaître la nature de la flamme
par les ouï-dire ou par des livres. Des gens qui vivent
au pôle nord du genre humain ne peuvent se figurer
avec quelle facilité les cœurs s'enflamment dans le
brûlant climat de la société française, et combien, par
exemple, dans les journées de juillet, les têtes gagnent
de cuisants coups de soleil. Entendons-nous leurs cris,
voyons- nous les contractions de leurs figures, quand
ces flammes leur consument le cerveau et le cœur,
nous sommes presque ébahis, nous autres Allemands,
et nous secouons la tête et déclarons tout cela mons-
truosité et même déraison.
Gomme nous ne pouvons comprendre en Allemagne
cet orage continuel et cette âpreté de passion dans les
œuvres des poètes français, les Français trouvent aus^i
inconcevable cette calme existence intime, cette vie
rêveuse de souvenir et de pressentiment qui perce
partout dans les créations les plus passionnées des
écrivains allemands. Des hommes qui pensent au jour
le jour, qui accordent toute valeur au présent et en
profitent avec la plus étonnante facilité, de tels hommes
DE LA FRANCE. £67
n'entendent rien au sentiment d'un peuple qui n'a
qu'hier et demain et ne ^'inquiète nullement d'aujour-
d'hui , qui no cesse de se rappeler le passé et de pres-
senti* l'avenir, sans jamais saisir l'occasion présente,
en amour comme en politique. Ils nous regardent avec
surprise, nous, Allemands, qui souvent passons sept
années à implorer les bleus regards de la bien- aimée
avant d'oser entourer sa taille d'un bras résolu. ïis
nous regardent avec surprise étudier l'histoire com-
plète de la révolution française , y compris tous les
commentaires, en attendant les derniers suppléments,
avant de traduire en allemand ce travail, avant de pu-
blier une édition magnifique des droits de l'homme,
avant de faire éprouver à un Cumberland. . . .
0 chien! ô chien! tu n'es pas sain; tu es maudit
pour toujours, on te le dit. Contre ta morsure, que ie
Seigneur m'assure, ainsi que son divin fils, mon sau-
veur Jesus-Christ ! Amen.
QUATRIEME LETTRE,
• *•• • • • ••'•■••••••
Ce matin, mon cher ami, je suis dans une disposition
singulièrement tendre. Le printemps exerce sur moi
208 ŒUVRES DE II EN M HEINE.
une influence tout étrange. Le jour, je suis abasourdi
et mon âme sommeille. Mais la nuit je suis tellement
surexcité que je ne puis m endormir qu'aux approches
du matin , et alors je suis enveloppé par les songes les
plus péniblement délicieux. 0 bonheur douloureux!
de quelle étreinte cuisante tu m'enlaçais il y a quel-
ques heures! je rêvais d'elle, d'elle que je ne veux,
que je ne dois pas aimer, et dont pourtant l'amoureuse
pensée fait ma secrète félicité. C'était à sa campagne,
dans sa petite chambre au jour voilé où les grands
lauriers roses dépassent la hauteur du balcon. La
fenêtre était ouverte; la lune brillante semblait venir
à nous et projetait ses rayons argentés sur ses bras
blancs qui m'enlaçaient. Nous nous taisions et ne
rêvions qu'à notre douce misère. Sur les murs se
jouaient les ombres des arbres dont les fleurs exha-
laient des parfums étourdissants. Dans le jardin ré-
sonnait d'abord au loin et plus près ensuite la voix
d'un violon. C'étaient des sons lents, longuement
soutenus, tantôt tristes, tantôt joyeux, quelquefois
sanglotants, quelquefois aussi grondants, mais tou-
jours flatteurs, beaux et vrais — Qu'est-ce-ci ? mur-
murai-je à voix basse. — C'est mon frère qui joue du
violon, répondit-elle. Mais bientôt après ïe violon se
DE LA FRANCK. 209
tut , et nous entendîmes à sa place les soupirs d'une
flûte qui vibraient si soumis, si désolés, qu'ils remplis-
saient lame d'un frisson mystérieux, qu'ils vous fai-
saient penser aux choses les plus affreuses, à la vie
sans amour, à la mort sans résurrection , aux larmes
qu'on ne peut pleurer. — Qu'est-ce-ci? murmurai-je à
voix basse. — C'est mon mari qui joue de la flûte,
répondit-elle.
Mon cher ami, le réveil est encore pire que le rêve.
Que les Français sont heureux ! Ils ne rêvent pas du
tout, j'en ai la certitude; et cette circonstance explique
pourquoi ils agissent avec une sûreté si éveillée pen-
dant le jour et ne s'engagent point en des pensées et
des sentiments nébuleux et crépusculaires, dans l'art
comme dans la vie. Dans les tragédies Je nos grands
poètes allemands, le songe, la rêverie, le pressenti-
ment jouent un rôle important, dont les poètes tra-
giques français n'ont pas la moindre idée. Tout ce
qu'on voit en ce genre dans les ouvrages modernes en
France, ne répond ni aux sentiments de l'auteur ni à
ceux du public. Cela n'est que senti à la suite des Alle-
mands, et même, en fin de compte, il n'y a là qu'un
pauvre larcin. Car les Français ne se bornent point à
commettre des plagiats de pensées et d'images poé-
270 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
tiques , d'idées et d'aperçus , ils nous volent aussi nos
émotions, nos intimes dispositions, notre âme; ils
commettent des plagiats de sentiment. On s'en aper-
çoit principalement chez ceux d'entre eux qui copient
le radotage religieux de l'école catholico-romantique
du temps des Schlegel.
Les Français, sauf des exceptions rares, ne peuvent
mentir à leur éducation. Ils sont tous plus ou moins
matérialistes, selon qu'ils ont reçu plus ou moins
longtemps cette éducation française , produit de la
philosophie matérialiste. Aussi le charme de la naï-
veté, le langage secret de l'âme, l'intuition révélatrice,
là faculté de s'identifier avec la nature sont interdits à
leurs poètes. Ils n'ont que la réflexion, la passion et
la sentimentalité.
J'ai bien envie à ce propos de risquer ici une obser-
vation qui peut faire apprécier beaucoup de nos au-
teurs allemands. La sentimentalité est un produit du
matérialisme. Le matérialiste porte en effet dans l'âme
la conscience vague que tout n'est pas matière en ce
monde. Son entendement limité a beau lui démontrer
îa matérialité de toutes choses, son âme se révolte par
instinct. Parfois il est secrètement tourmenté du be-
soin de reconnaître dans les choses une origine pure-
DE LA FIIANCE. 271
mont spirituelle, et ces désirs, ces besoins vagues
produisent cette vague affection que nous appelons
sentimentalité. La sentimentalité est le désespoir de
la matière qui, ne pouvant se suffire, rêve, dans un
désir indécis et mal arrêté, à une sphère meilleure.
Et dans le fait , j ai trouvé que les auteurs sentimen-
taux , vus en négligé , ou quand le vin leur avait délié
la langue, étaient ceux qui expectoraient le matéria-
lisme avec la grossièreté la plus cynique. Mais le ton
sentimental , surtout quand il est galonné de quelques
oripeaux patriotiques, moraux et religieux, passe
auprès de la masse pour le signe d'un naturel chaste
et noble.
La France est le pays du matérialisme. Il se mani-
feste dans tous les faits de la vie publique et privée.
Beaucoup d'esprits supérieurs, il est vrai, cherchent à
couper ses racines, mais ces tentatives arrivent à des
résultats déplorables encore. Dans le terrain qu'ils
labourent ainsi „ tombent les semences de ces erreurs
spiritualistes, dont les fruits vénéneux répandent leurs
funestes exhalaisons sur la France.
Mon inquiétude s'augmente chaque jour dans la
prévision des crises que peut amener cet état social
de la France. Si les Français pensaient ïe moins du
272 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
monde à l'avenir, ils ne pourraient jouir avec calme
de leur situation actuelle. Et vraiment ce n'est pas
avec calme qu'ils en jouissent. Ils ne s'asseyent pas à
leur aise au banquet de la vie, mais se hâtent au con-
traire d'engloutir les mets délicats et les vins savou-
reux. Ils me rappellent une vieille image de notre
Bible, où sont représentés les enfants d'Israël avant
leur départ d'Egypte , célébrant la pâque et mangeant
l'agneau debout, tout prêts pour le voyage et le
bâton à la main. Si les joies de la vie nous sont me-
surées avec plus de parcimonie en Allemagne, il nous
est donné du moins de les goûter dans la tranquillité
la plus confortable. Nos jours coulent doucement,
comme un cheveu qu'on traîne dans le lait.
Cette dernière comparaison, mon cher Lewald,
n'est pas de moi, mais d'un vieux rabbin. Je l'ai lue
naguère dans une chrestomathie de poésies thalmu-
distes , où le rabbin comparait la vie du juste à un
cheveu qu'on traîne dans le lait. J'ai d'abord rechigné,
quelque peu à cette image; car rien n'agit d'une façon
plus nauséabonde sur mon estomac qu'un cheveu
dans le lait quand je prends mon café, et précisément
un long cheveu qu'on y pût traîner, comme la vie du
juste ! Mais c'est là une idiosyncrasie à moi. Je veux
DE LA FRANCE. 273
absolument m'accoutumer à cotte figure et l'employer
à toute occasion. Un écrivain ne doit point se sou-
mettre à sa subjectivité; il doit être capable d'écrire
tout , dût-il lui en arriver mal.
La vie d'un Allemand ressemble à un cheveu qu'on
traîne dans le lait. On pourrait même rendre la com-
paraison plus parfaite encore , si Ton disait : Le
peuple allemand ressemble à une queue de trente
millions de cheveux tressés qui nage paisiblement
dans un grand pot de lait. Je pourrais conserver la
moitié de l'image et comparer la vie française. à un
pot de lait où sont tombées des milliers et des millions
de mouches qui cherchent à s'élever sur le dos les
unes des autres et finissent par se noyer toutes, à l'ex-
ception de quelques-unes qui , par effet du hasard ou
de l'adresse, ont pu atteindre le bord du pot et s'y
traînent à sec, mais avec les ailes mouillées.
Je n'ai fait ici, pour des raisons particulières, que
peu d'obervations sur l'état social des Français. Nul
homme ne peut deviner comment se résoudront les
complications actuelles. Peut-être la France arrive-
t-elle à une effroyable catastrophe. Ceux qui com-
mencent une révolution en sont d'ordinaire les vic-
times, et ce sort atteint les peuples aussi bien oue les
374 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
individus. Le peuple français, qui a commencé la
grande révolution de l'Europe, est peut-être en train
de périr, tandis que les nations qui le suivront récol-
teront les îruits de son martyre héroïque.
Espérons pourtant que je me trompe. Le peuple
français est le chat qui ne se casse jamais le cou , de
quelque hauteur qu'il puisse tomber, mais se retrouve
au contraire sur ses pattes.
A vrai dire, mon cher Lewald, j'ignore s'il est
prouvé en histoire naturelle que les chats retombent
toujours sur leurs quatre pattes sans se faire mal ,
comme je l'ai entendu dire dans mon enfance. Je
voulus alors faire moi-même l'expérience, et grimpai
sur le toit avec notre chat, que je précipitai de cette
hauteur dans la rue. Par malheur, un cosaque passait
en ce moment devant la maison; le pauvre chat tomba
justement sur le fer de sa lance, et le cosaque trotta
gaiement avec un chat. embroché. — S'il est donc vrai
que les chats retombent toujours sans dommage sur
leurs pattes, il faut au moins qu'en pareil cas ils pren-
nent garde aux lances des cosaques.
Jai dit, dans ma lettre précédente, que ce n'est
point k situation politique qui favorise la comédie
plus en France qu'en Allemagne. Gela s'applique aussi
DF. LA FRANCE. 275
tragédie. Je vais môme jusqu'à soutenir que fétat
jiolii: ue de la France est contraire à la tragédie fraa-
. Le poète tragique a besoin de croire à l'hé-
roïsme, et cela est tout à fait impossible dans un pays
:ài régnent la liberté de la presse, le gouvernement
représentatif et la bourgeoisie. Car la liberté de la
presse, qui éclaire chaque matin de la lumière la plus
criarde les côtés humains d'un héros, dépouille sa tête
de ce nimbe salutaire qui lui assure le respect aveugle
du peuple et du poëte. Je ne ferai point remarquer qu'en
France le républicanisme fait servir la liberté de la
presse à rabaisser par le persifflage ou par la médi-
sance toute grandeur et à dessécher tout enthousiasme
pour les personnes. Cette soif de dénigrement s'ailie
bien au régime représentatif, système de méfiances
.et de fictions, qui ajourne plus qu'il n'avance la cause
de la liberté et ne laisse saillir aucune grande person-
nalité ni dans le peuple ni sur le trône; car ce sys-
tème . parodie d'une véritable représentation des
intérêts nationaux, mélange de petites intrigues élec-
torales, d° petites envies, de petites vertus, d'insolence
publique, de vénalité secrète et de mensonge officiel ,
démoralise les rois tout autant que les peuples. Les
sont obligés ici de jouer la comédie, de répondre
276 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
à un insignifiant bavardage par des lieux communs
plus vides encore , de sourire gracieusement à leurs
ennemis, de sacrifier leurs amis, d'agir toujours indi-
rectement et par une éternelle abnégation d'eux-
mêmes, d'étouffer dans leur poitrine les élans d'un
cœur royal. Ce rapetissement de toute grandeur, cet
anéantissement radical de l'héroïsme, sont surtout
l'œuvre de cette bourgeoisie qui est arrivée au pou-
voir en France par la chute de l'aristocratie de nais-
sance , et qui a fait triompher ses étroites et froides
idées boutiquières dans toutes les sphères de la vie. Il
se passera peu de temps avant que tout sentiment,
toute idée héroïque arrive à devenir ridicule en
France, sinon à périr complètement. Je n'ai certes
pas envie de regretter l'ancien régime du privilège
nobiliaire; car ce n'était que putréfaction peinte, ca-
davre fardé et parfumé, qu'on n'avait plus qu'à des-
cendre paisiblement ou à jeter de force dans sa
tombe , au cas où il eût voulu continuer une existence
mensongère et se révolter contre son enterrement.
Mais le régime nouveau, qui a pris la place de l'ancien,
est bien plus repoussant encore, et nous devons
trouver bien autrement insupportable cette grossièreté
sans vernis, oette vie dénuée de parfum « cette indus-
«JE LA FRANCE. 277
triouso chevalerie d'argent, cette garde nationale,
cette pour année qui vous trappe avec la baïonnette
intelligente quand vous osez soutenir que le gouver-
nement du monde n'appartient qu'au génie, à la
beauté, à l'amour et à la force. Les hommes de peu-
set1, si infatigables pendant le xvme siècle à préparer
la révolution en France, rougiraient s'ils voyaient
comme l'intérêt personnel bâtit ses misérables ca-
banes sur l'emplacement des palais renversés, et
comme de ces cabanes sort une aristocratie nouvelle
qui , plus déplaisante que l'ancienne , ne cherche
même pas à se légitimer par une idée, par la foi à la
vertu héréditaire, mais trouve sa dernière raison dans
des acquisitions qu'on doit ordinairement à un étroit
esprit de chiffres, sinon aux plus ignobles qualités.
Quand on examine attentivement cette aristocratie,
on découvre pourtant des analogies entre elle et l'aris-
tocratie ancienne, telles que celle-ci se montra dans les
temps qui précédèrent sa mort. Le privilège de la
naissance s'appuyait alors sur des papiers qui prou-
vaient, non l'excellence des aïeux, mais leur nombre.
C'était une sorte de papier-monnaie de naissance, qui
donnait aux nobles, sous Louis XV et sous Louis XVI,
leur valeur légale , et les classait à différents degrés
16
278 ŒUVRES DE HENRI HEINE
de considération , comme le papier commercial d'au-
jourd'hui assigne aux industriels, sous Louis-Philippe,
leur valeur et leur rang. C'est la Bourse qui décide ici
de la dignité et du rang auxquels donnent droit ces
titres de papier, et elle fait dans cette besogne preuve
d'une conscience égale à celle du généalogiste juré
qui, dans le siècle dernier, examinait le diplôme dont
le noble arguait pour prouver sa qualité.
CINQUIÈME LETTRE.
Mon voisin, le vieux grenadier, est assis aujourd'hui
tout pensif devant sa porte ; il lui arrive parfois de
commencer quelqu'un de ses vieux refrains bonapar-
tistes ç mais l'émotion lui coupe la voix; ses yeux sont
rouges, et, selon toute apparence, le vieux grognard a
pleuré»
C'est qu'il est allé hier chez Franconi , où il a vu ia*
bataille d'Austerlitz. A minuit, il a quitté Pans, et les
souvenirs dominaient tellement son âme, qu'il a passé
presque toute la nuit à marcher comme en état de
somnambulisme : il s'est trouvé tout étonné d'arriver
ce matin au village. Il m'a exposé tous les défauts de
la pièce ; car il était en personne à Auslerlitz , ou le
DE LA F RANCI'.. 279
froid était si rude que son fusil gelait à ses doigts : à
Franeoni, au contraire, la chaleur était insupportable.
Il a été très-content de la fumée de la poudre, qui
était bien rendue , et aussi de l'odeur des chevaux.
Seulement il assure qu'à Austerlitz la cavalerie ri^àvait
pas d'azelans aussi bien dressés. Il n'a pu vérifier si
les manœuvres d'infanterie étaient exactes, parce
qu'à Austerlitz, comme dans toute bataille, la fumée
était si épaisse, qu'on voyait à peine ce qui se passait
dans le voisinage. Mais chez Franeoni, la fumée était
parfaite , à ce que dit te vieux , et elle lui tomba si
agréablement sur la poitrine, qu'il a été guéri du
rhume qui le faisait tousser si fort ces jours derniers.
— Et l'empereur? lui dis-je. — L'empereur, répliqua
le vieux, il était toujours de même, comme lorsqu'il
vivait , en petite redingote grise , avec son petit cha-
peau, et le cœur me battait dans la poitrine. Hélas !
l'empereur, ajouta-t-il , Dieu sait combien je l'aime;
j'ai été souvent au feu pour lui dans cette vie, et il
faut que j'aille encore au feu pour lui après ma
mort.
Ricou , c'est le nom du bonhomme , prononça ces
dernières paroles d'un ton sombre et mystérieux, et
ce n'était pas la première fois que je l'entendais dire
280 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
qu'il irait dans l'enfer pour l'empereur. Comme je le
pressai bien sérieusement aujourd'hui de m'expliquer
ces paroles, il me raconta l'effroyable histoire que
vous allez lire.
Quand Napoléon fit enlever de Rome le pape Pie VI
qu'il fit conduire à Savone, Ricou lit partie d'une
compagnie de grenadiers qui gardèrent le saint-père
dans ce château fort. On accorda, dans les commen-
cements, mainte liberté au pape. II pouvait, sans
obstacle, sortir de ses appartements à l'heure qu'il lui
plaisait, et se rendre à la chapelle du château pour y
célébrer la messe. Quand il passait alors par la
grande salle où se tenaient les grenadiers impériaux,
il étendait la main vers eux et leur donnait sa béné-
diction. Mais un matin, les grenadiers reçurent la
consigne expresse de garder plus sévèrement à l'ave-
nir la porte des appartements pontificaux et d'inter-
dire au pape le passage dans la grande salle. Le sort
voulut malheureusement que ce fût Ricou qu'on
chargea d'exécuter cet ordre , lui qui était né en Bre-
tagne, conséquemment archi- catholique, et voyait
dans le -pape prisonnier le vrai vicaire de Jésus-Christ.
Le pauvre Ricou était donc en faction devant les
appartements du pape , quand celui-ci voulut, comme
DE LA FRANCE. 281
à l'ordinaire , traverser la grande salle pour aller dire
la messe. Mais Ricou se mit en travers et déclara
qu'il avait la consigne de ne pas laisser passer le
saint-père. En vain quelques prêtres de la suite vou-
lurent parler à son cœur et lui faire comprendre
quel crime c'était, quel péché digne de la damnation
éternelle que d'empêcher Sa Sainteté, chef de
l'Église, de dire la messe Mais Ricou demeura
inébranlable; il invoqua toujours l'impossibilité de
violer sa consigne, et, comme le pape n'en voulait pas
moins passer outre, il s'écria résolument : — Au nom
de l'Empereur ! et il le fit reculer avec la baïonnette.
Quelques jours après, la sévère défense fut levée, et le
pape , comme auparavant , put traverser la grande
salle pour aller dire sa messe. Il redonna sa bénédic-
tion aux assistants , en exceptant seulement le pauvre
Ricou, qu'il regarda toujours sévèrement depuis et
auquel il tournait le dos quand il étendait sa main
bénissante. — Et pourtant je ne pouvais faire autre-
ment, ajoutait le vieil invalide en me contant cette
(épouvantable histoire, je ne pouvais faire autrement,
j'avais ma consigne. Il [allait obéir à l'empereur, et,
sur son ordre , j'aurais passé ma baïonnette dans le
ventre au Père éternel lui-même.
46.
282 ŒUVRES DÉ HENRI HEINE.
J'assurai le pauvre homme que l'empereur était
responsable de tous les péchés de la Grande- Armée 5
mais qu'il n'en souffrirait guère, parce qu'aucun diable
d'enfer n'oserait toucher Napoléon. Le vieux goûta
fort cet avis et me raconta comme à l'ordinaire, avec
une loquacité enthousiaste, les magnificences de l'em-
pire, de l'époque impériale, où tout ruisselait d'or, où
tout fîorissait, tandis qu'aujourd'hui tout avait l'air
tléiri et décoloré.
Ce temps fut-il réellement en France une ère de
beauté et de bonheur, comme le prétendent tous ces
bonapartistes petits et grands, depuis l'invalide Ricou
jusqu'à la duchesse de l'empire? J'en doute. Les
champs restaient en friche et les hommes étaient
conduits à la boucherie. On ne voyait que larmes de
mères et dépeuplement des habitations. Mais il en est
de ces bonapartistes comme du mendiant ivre qui
avait ingénieusement remarqué que, tant qu'il restait
à jeun, sa maison lui paraissait une misérable hutte,
sa femme un paquet de haillons et son enfant un
être malmgre et affamé ; mais qu'aussitôt qu'il avait
bu quelques verres d'eau-de-vie, toute cette misère se
métamorphosait : sa cabane devenait palais, sa femme
princesse resplendissante et son enfant la santé
DE LA FRANCE. 283
tflêrfle. Quand on lui reprochait le désordre qui ré-
gnait clirz un, il assurait qu'on n'avait qu'à lui donner
à boire assez d'eau-de-vie et que la tenue de son mé-
prendrait aussitôt un aspect bien puis brillant.
Au lieu d'eau-de-vie, c'était la gloire, l'ambition et la
joie des conquêtes qui enivraient ces bonapartistes,
tellement qu'ils ne voyaient pas le véritable aspect des
choses du temps de l'empire. Aujonrd'huî, chaque
fois qu'on se plaint de la dureté du temps, ils ne
manquent pas de s'écrier : Tout cela changerait bien-
tôt, la France fleurirait et brillerait, si l'on nous don-
nait encore à boire, comme autrefois, croix d'hon-
neur, épaulettes, contributions volontaires, tableaux
espagnols, duchés à pleins bords.
Quoi qu'il en soit, ce ne sont pas seulement les
vieux bonapartistes , c'est la masse même du peuple
qui aime à se bercer de ces illusions, et les jours de
l'empire sont la poésie de ces gens : poésie qui fait
encore contraste avec l'esprit mesquin de la bour-
geoisie victorieuse. L'héroïsme de la domination ini >
périale est la seule chose à laquelle les Français soi. ;
encore sensibles, et Napoléon est encore le seul hé.r
auquel ils croient encore*
En y pensant, mon cher ami, vous comprenez l'fnfr*
284 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
portance de ce fait pour le théâtre en France et le
succès avec lequel les auteurs dramatiques de ce
pays puisent si souvent à cette source unique d'en-
thousiasme dans le désert de l'indifférence. Quand on
fourre dans les petits vaudevilles du boulevard une
scène du temps de l'empire ou quand l'empereur y
paraît en personne, la pièce peut être détestable, mais
les applaudissements ne manquent point ; car le cœur
des spectateurs se met de la partie , et ils applau-
dissent à leurs sentiments ^t à leurs souvenirs propres.
Il y a des couplets où sont placées des répliques qui
étourdissent comme des coups de crosse le cerveau
des Français, ou agissent comme des ognons sur leurs
glandes lacrymales. Tout cela crie, pleure et s'en-
flamme aux mots : aigle français, soleil d'Austerlitz ,
Iéna, les Pyramides, la grande armée, l'honneur, la
vieille garde, Napoléon. L'enthousiasme est au comble
quand l'homme lui-même, V homme arrive à la fin de
la pièce comme le Deus ex machina! Il a toujours le
chapeau magique sur la tête, les mains derrière le
dos, parle aussi laconiquement que possible, mais ne
chante jamais. Je n'ai jamais vu de vaudeville où
Napoléon chantât. Tous les autres chantent. J'ai
même entendu le vieux Fritz, le grand Frédéric
T>E LA FRANCE.
285
chanter dans certains vaudevilles; il y chantait même
des vers si mauvais qu'on aurait pu croire que
c'étaient les siens propres.
En effet, les vers de ces vaudevilles sont d'un mau-
vais exemplaire. Il n'en est pas de même de la mu
sique , surtout dans les pièces où de vieux grognarefc
chantent la grandeur militaire et la fin déplorable de
l'empereur. La gracieuse légèreté du vaudeville tourne
alors au ton élégiaque sentimental , au point de tou-
cher même un Allemand. On accommode les détes-
tables paroles de ces complaintes aux mélodies con-
nues sur lesquelles le peuple a coutume de chanter
ses refrains napoléoniens. On les entend ici, partout;
on croirait volontiers qu'il* flottent dans l'air, ou que
les oiseaux les chantent sur les arbres. J'ai toujours
en mémoire ces mélodies sentimentales, telles que je
les ai entendu chanter avec toutes sortes d'accompa-
gnements et de variations, par des enfants, de jeunes
filles et de vieux militaires. Celui qui les chantait de
la manière la plus touchante était le vieil invalide
aveugle de la citadelle de Dieppe. Ma demeure était
m pied de cette citadelle , là où elle s'avance dans la
mer. Le vieillard restait souvent des nuits entières à
chanter, appuyé sur le mur écroulé, les hauts faits
286 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
de l'empereur Napoléon. La mer semblait écouter sa
voix , le mot gloire s'épandait toujours avec solennité
sur les ilôts, qui renvoyaient comme un murmure
d'admiration, puis reprenaient leurs cours accoutu-
saéss. Peut-être, quand ils arrivaient à Sainte-Hélène,
saluaient-ils respectueusement le rocher tragique ou
s'y brisaient- ils avec un frémissement de colère.
Combien de nuits me suis-je mis à la fenêtre pour
î1 écouter, l'invalide aveugle de Dieppe ! Je ne saurais
l'oublier. Je le vois toujours assis sur la vieille mu-
raille , pendant que la lune , sortant des nuages
sombres, venait éclairer tristement cet Ossian de
l'empire.
On ne peut mesurer au juste l'importance future de
Napoléon pour la scène française. On n'a vu jusqu'à
ce jour l'empereur que dans les vaudevilles ou dans
les pièces à décorations et à fracas ; mais c'est la
tragédie qui réclame, comme sa propriété légitime,
cette grande figure. On dirait que la déesse Fortune,
qui a si étrangement dirigé son existence, l'a réservé
comme un don particulier à sa cousine Melpomène.
Les poètes tragiques de tous les temps revêtiront des
splendeurs de leur prose et de leurs vers les destinées
de feët homme j mais les poètes français sont spécia-
T>K LA FRANCE. 287
lement assignés à ce héros; car le peuple français a
rompu avec son passé tout entier, et n'éprouve , pour
les époques féodales et courtisanesques des Valois et
des Bourbons, aucune sympathie bienveillante, quand
ces temps ne lui inspirent pas de haineuse antipa-
thie. Napoléon, fils de la révolution, est la seule grande
figure royale , le seul héros souverain qui puisse ré-
jouir le cœur de la France nouvelle.
En effet, la situation politique de la France n'est
point favorable à la tragédie. Si les Français veuïen'
traiter des sujets du moyen âge ou du temps des der*
niers Bourbons, ils ne peuvent se défendre contre
Tinfluence de l'esprit de parti , et le poëte fait déjà-
par avance de l'opposition moderno-libérale contre
l'ancien roi ou contre le chevalier qu'il devait célé-
brer. De là des dissonnances qui affectent péniblement
un Allemand qui n'a point encore rompu, par le fait,
avec le passé, et plus encore un poëte allemand
issé à l'impartialité de l'école artistique de Gœthe.
il faut que les derniers retentissements, de la Mar-
seillaise se perdent pour toujours avant qu'auteur et
public, en France, puissent se trouver dans une dis-
position convenable à l'égard des héros de leur his-
toire passée. Et lors même que l'âme de l'auteur
288 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
serait déjà purifiée des scories de la haine, sa parole
ne trouverait pas d'oreille impartiale au parterre où
sont assis des hommes qui n'ont pas oublié les com-
bats sanglants qu'ils ont livrés à la noï>ie lignée de
ces héros qui paradent sur la scène. On ne peut goûter
beaucoup la vue des pères , quand on a fait tomber
la tête des fils en place de Grève. Voilà ce qui trouble
le plaisir dramatique. Il arrive souvent qu'on mécon-
naît l'impartialité d'un auteur au point de l'accuser
de sentiments anti-révolutionnaires. « Qu'est-ce que
toute cette chevalerie, cette friperie fantastique?»
s'écrie alors le républicain courroucé; et il crie ana-
thème sur le poëte qui, pour corrompre le peuple,
pour réveiller les sympathies aristocratiques, pare
d'une auréole de poésie les héros de l'ancien régime.
Ici , comme en beaucoup d'autres choses, se mani-
feste une grande affinité entre les républicains fran-
çais et les anciens puritains anglais. Ils grondent
presque du même ton dans leur polémique à propos
de théâtre, avec cette différence que ceux-ci pui-
saient dans le fanatisme religieux les arguments ab-
surdes inspirés aux autres par le fanatisme politique.
Parmi les documents de la période de Cromwell se
trouve un pamphlet du fameux puritain Prynne, inti-
HK LA FRANCE. 289
tulé Hittrio-Mastrix (imprimé en 1633), d'où j'ex-
trais la diatribe suivante pour votre grand amuse-
ment.
There is scarce one devil in hell, hardly a notorios
sin or sinner upon earth , either of modem or antient
times, but hath some part or other in our Stage-plays.
0, that our players, our play-hounters would now
seriously consider, that the persons vvhose parts,
whose sins they act and see, are even then gelling in
the eternal fiâmes of hell for thèse particular sins of
theyrs, even then, whiles they are playing of thèse
sins, thèse parts of theyrs on the stage. Oh ! that they
would remember now the sighs, the groans, the tears,
the anguish, weeping and gnashing of teeth, the cries
and shrieks that thèse wickednesses causes in hell,
whiles they are acting, applauding, committing and
laughing at them in the playhouse !
SIXIÈME LETTRE.
Mon très-cher ami , je me trouve ce matin, comme
un homme qui aurait sur la tête une couronne de
pavots dont l'influence endormirait toutes ses pensées.
Maussade, je secoue parfois mon chef, et quelques
47
290 ŒUVRES DE «ÊNftl HEINE.
idées s'éveiilent bien, mais pour retomber d'un autre
côté et ronfler à l'envi. Les saillies, puces du cerveau
qui sautent entre les pensées endormies , ne se mon-
trent pas non plus très-vives, et sont plutôt sentimen-
tales et rêveuses. Est-ce l'influence printanière ou
le changement de vie qui produit cet engourdisse-
ment? Ici, je me couche dès neuf heures sans être
fatigué. Loin de jouir d'un sommeil robuste qui en-
chaîne tous les membres, je me roule toute la nuit
dans une sorte d'hallucination somnolente. A Paris, au
contraire , où je ne pouvais me mettre au lit que long-
temps après minuit, mon sommeil était de fer. Je
n'achevais de dîner que vers huit heures, et nous rou-
lions d'ordinaire alors vers le théâtre. Le tiers, dans
notre association , était le docteur Dettmold , de Ha-
novre, qui a passé l'hiver dernier à Paris. Nous avons
beaucoup ri ensemble, beaucoup bu et beaucoup
médit. Soyez sans inquiétude, mon cher ami: vous
n'avez occupé qu'une place très-flatteuse dans nos
conversations 3 nous vous avons toujours payé le tribut
d'éloges le plus empressé.
Vous vous étonnez que je sois allé si souvent au j
spectacle ; car vous savez que cette vie n'est pas dans
mes habitudes. Je me suis abstenu cet hiver, par ca-
DE LA FRANCE. 291
price, do la vie de salon ; et, pour que les amis qui nie
voyaient rarement chez eux ne me trouvassent point
au théâtre, je prenais ordinairement une avant-scène,'
dans le coin de laquelle on peut se dérober parfaite-
ment aux regards du public. D'ailleurs ces avant-
scènes sont mes places favorites. De là on voit tout
ce qui se passe, non-seulement sur la scène, mais
dans les coulisses, dans les coulisses où cesse l'art et
pu recommence la belle nature. Quand une scène
pathétique se représente devant nous sur les planches,
et qu'on voit en même temps, derrière les coulisses,
quelques coins de la vie relâchée des comédiens, ce
double aspect nous rappelle les peintiu^s des mu-
railles antiques, ou bien les fresques de ia Glypto-
thèque de Munich , où les cartouches des graves
tableaux historiques nous offrent de plaisantes ara^
besques, les riants ébats des nymphes, les baccha-
nales et les idylles de satyres.
J'ai peu fréquenté le Théâtre-Français. Cette salle
a pour moi quelque chose de désert, d'attristant. Les
spootres de la vieille tragédie y reviennent encore,
portant le fer et le poison dans leurs mains blafardes,
et R'on y respire la poudre des perruques classiques.
Le plus insupportable est d'y trouver le romantisme
292 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
moderne , qu'on laisse parfois s'ébattre sur ce sol vé-
nérable , ou bien d'y voir, comme pour satisfaire à la
fois les exigences du vieux et du jeune public, faire
un mélange de classique et de romantisme, espèce de
tragique juste-milieu. Les poètes les plus novateurs,
en France, sont des esclaves échappés qui traînent
toujours derrière eux un bout de la chaîne classique.
Une oreille fine peut facilement distinguer à chacun
de leurs pas un cliquetis comme au temps de l'em-
pire d'Agamemnon et de Talma.
Je suis bien éloigné de rejeter absolument la vieille
tragédie française. Je respecte Corneille et j'aime
Racine; ils ont laissé des chefs-d'œuvre qui se main-
tiendront sur des piédestaux éternels dans le temple
de l'art. Mais leur temps est passé pour la scène : ils
ont rempli leur mission devant un public de gentils-
hommes qui aimaient à se regarder comme les héri-
tiers de l'héroïsme antique, ou qui du moins ne
repoussaient pas cet héroïsme avec une petitesse
bourgeoise. Sous l'empire encore, les héros de Cor-
neille et de Racine pouvaient compter sur la plus
grande sympathie , alors qu'ils paraissaient devant la
loge du grand empereur et devant un parterre de rois.
Ces temps sont passés; la vieille aristocratie est morte;
DE LA FRANCE. 203
Napoléon est mort aussi, et le trône n'est plus qu'un
fauteuil de bois recouvert de velours rouge ; et main-
tenant régnent la bourgeoisie et les héros de Paul de
Kock.
Le style hermaphrodite et l'anarchie du goût qui se
produisent aujourd'hui au Théâtre-Français sont dé-
testables. La plupart des novateurs inclinent vers un
naturalisme qui, dans la haute tragédie, est aussi faux
que l'imitation boursouflée du pathos classique. Vous
ne connaissez que trop , mon cher Lewald , le système
du naturel à la manière d'Ifiland, qui jadis ravagea
l'Allemagne et que vainquit la phalange de Weimar,
commandée par Schiller et Goethe. C'est un système
de semblable naturalisme qui veuf étendre son
influence dans ce pays; et ses sectateurs se déchaînent
contre la forme métrique et le débit mesuré. Si cette
forme ne consistait que dans l'alexandrin , comme ce
débit dans le fronfron monotone de la vieille période,
ces gens-là auraient raison, et la prose tout unie et le
ton de la conversation la plus plate seraient encore
préférables pour la scène ; mais il faudrait se résigner
alors à voir succomber la véritable tragédie, qui exige
le rhythme dans le langage et une déclamation autre
que le ton de la conversation. J'exigerais même volon-
294 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
tiers ces conditions pour toute espèce d'oeuvre drama-
tique. Il est du moins nécessaire que la scène ne soit
jamais une banale répétition de la vie et qu'elle
montre l'existence ennoblie , sinon par le rhylhme et
la déclamation , au moins par le ton général et par la
solennité intime du drame; car le théâtre est un autre
monde, qui est séparé du nôtre comme la scène Test
du parterre. Entre le théâtre et la réalité, sont inter-
posés l'orchestre, la musique et la ligne de feu de la
rampe. La réalité, après avoir traversé l'empire des
sons et les lumières de la rampe , se montre à nous,
sur le théâtre, épurée et harmonieuse. Les sons des
instruments vibrent encore en elle comme un écho
mourant, et les reflets des rampes l'illuminent d'un
jour féerique. Ce sont des accords magiques, des
lumières magiques, qui semblent contre nature à des
spectateurs prosaïques et qui sont pourtant bien plus
naturels que la nature ordinaire ; car c'est la nature
élevée par l'art au degré le plus sublime de sa
divinité.
Les meilleurs poètes tragiques en France se .il
toujours, jusqu'à ce moment, Alexandre Dumas et
Victor Hugo. Je nomme celui-ci en second, parce que
son activité n'est ni aussi grande ni aussi heureuse que
DE LA FRANCE. 20^
celle de son rival. Les carlistes le regardent comme
un renégat, qui se hâta de chanter la révolution de
juillet sur sa lyre encore vibrante du chant, du Sacre
de Reims. Les républicains suspectent son amour
pour la cause populaire; ils éventent dans Chaque.
phrase une secrète prédilection pour l'aristocratie et
pour le catholicisme. Il n'est pas jusqu'à l'église invi-
sible des saints-simoniens, qui est partout et nulle
part, comme l'église chrétienne avant Constantin , qui
ne le réprouve aussi ; car ces hommes envisagent l'art
comme un sacerdoce et demandent que toute œuvre
du poète , du peintre , du sculpteur, du musicien ,
témoigne de la haute consécration de sa mission
sainte, qu'elle ait pour but le bien-être et l'embellis-
sement du genre humain. Or, les œuvres de Victor
Hugo ne comportent nullement une pareille mesure
morale : elles pèchent complètement contre ces géné-
reuses mais absurdes exigences de la nouvelle doc-
trine. Je les appelle absurdes ; car vous savez que je
tiens pour l'autonomie de l'art, qui ne doit être le
valet ni d* la religion ni de la politique, mais au con-
traire son propre but, comme le monde même. Nom
retrouvons ici ces mêmes objections banales que
Goethe eut de son temps à supporter de nos dévots;
296 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
comme lui encore. Victor Hugo s'entend refuser l'en-
thousiasme pour l'idéal, toute portée morale et la
chaleur sympathique de l'âme. Presque tous ses an-
ciens amis l'ont abandonné, et pour dire la vérité,
l'ont abandonné par sa faute, blessés qu'ils étaient
par cet égoïsme, très -nuisible dans le commerce
social. Sainte-Beuve lui-même n'a pu y résister;
Sainte-Beuve le blâme aujourd'hui, lui qui fut jadis le
héraut le plus fidèle de sa gloire. Comme en Afrique ,
quand le roi du Darfour sort en public , un panégy-
riste va criant devant lui de sa voix la plus éclatante :
« Voici venir le buffle, véritable descendant du buffle,
« le taureau des taureaux ; tous les autres sont des
ce bœufs : celui-ci est le seul véritable buffle ! » ainsi
Sainte-Beuve, chaque fois que Victor Hugo se présen-
tait au public avec un nouvel ouvrage , courait jadis
devant lui, embouchait la trompette et célébrait le
buffle de la poésie. Ce temps n'est plus. Sainte-Beuve
vante aujourd'hui les veaux ordinaires et les vaches
distinguées de la littérature française.
Victor Hugo a de l'imagination, le pouvoir créateur,
l'intuition, et de plus, un certain défaut de tact qu'on
ne trouve jamais chez les Français, mais seulement
chez nous. Son esprit manque d'harmonie ; il abonde
DE LA FRANCE. 297
en exubérances de mauvais goût, comme Grabbe et
Jean-Paul. Il n'a pas la belle mesure que nous admi-
rons chez les écrivains classiques. Sa muse, en dépit
de sa magnificence, est empêchée par une certaine
maladresse allemande. Je pourrais dire de sa muse
ce qu'on dit des belles Anglaises : elle a deux mains
gauches.
Alexandre Dumas n'est pas aussi poëte que Victor
Hugo, tant s'en faut; mais il a des qualités avec les-
quelles il peut réussir bien plus que lui au théâtre. Il
dispose de cette expression immédiate de la passion
que les Français appellent verve, et sous beaucoup de
rapports il est plus français que Hugo. Il sympathise
avec toutes les vertus, avec tous les vices, avec tous
les besoins, avec toutes les inquiétudes quotidiennes
de ses compatriotes. Il est enthousiaste, fougueux, co-
médien , généreux, léger, hâbleur, véritable fils de la
France , cette Gascogne de l'Europe. Il parle au cœur
avec le cœur, se fait comprendre et applaudir. Sa tête
est une auberge que fréquentent souvent de bonnes
pensées, qui d'ailleurs n'y passent jamais qu'une
nuit; très-souvent aussi elle est vide. Personne n'a
comme Dumas l'intelligence de la scène. Le théâtre
est sa véritable vocation. Il est né poëte dramatique,
47.
298 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
et tous les matériaux du drame lui appartiennent de
droit, qu'il les trouve dans la nature ou dans Schiller,
dans Shakspeare, dans Calderon. Il en tire de nou-
veaux effets et fond les vieilles monnaies pour leur
donner un titre agréable au cours actuel. On doit cer-
tainement le remercier de voler le passé , puisqu'il en
enrichit le présent. Une critique injuste, un article
qui, il y a longtemps, parut dans le Journal des
Débats au milieu de circonstances déplorables, a fait
grand tort au pauvre poëte auprès de la foule igno-
rante. On y démontrait la ressemblance la plus frap-
pante entre une foule de scènes de ses pièces et celles
de tragédies étrangères. Rien de plus injuste que ce
reproche de plagiat. Il n'existe pas dans l'art de
sixième commandement; le poëte peut prendre ses
matériaux partout où il en trouve pour ses œuvres ; il
lui est même permis de s'approprier des colonnes
entières avec leurs chapiteaux sculptés, pourvu que le
temple dont il en veut faire les soutiens devienne ma-
gnifique. Goethe l'a fort bien compris, et Shakspeare
lui-même' avant Goethe. Rien n'est plus fou que
d'exiger d'un poëte qu'il tire tous ses sujets de son
propre fonds, parce que ce serait là l'originalité. Je
me rappelle que dans mes papiers perdus se trouvait
DE LA FRANCE. 209
fable où je faisais parler l'araignée avec l'abeille.
L'araignée reprochait à l'abeille de ramasser le suc
de mille fleurs pour en faire son édifice do cire et de
miel; a tandis que moi, ajoutait-elle triomphante , je
tire de moi-même mon tissu entier en fils origi-
naux. »
Dans le fait, un crêpe lugubre voilait depuis ce
temps la réputation de Dumas , et bien des gens assu-
raient que, si Ton enlevait ce crêpe, on ne retrouverait
plus rien dessous. Mais, depuis la représentation d'un
drame tel que Edmond Kean, la réputation de Dumas
a reparu dans tout son éclat, et il a prouvé encore une
fois son grand talent dramatique.
Cette pièce, qui est certainement faite pour réussir
également sur la scène allemande, est conçue et exé-
cutée avec une vivacité que je n'avais pas encore vue.
Il y a là un jet, une nouveauté dans les moyens qui
s'offrent d'eux-mêmes , une fable dont les complica-
tions naissent naturellement les unes des autres, un
sentiment qui part du cœur et qui parle au cœur, une
création enfin. Dumas a bien à se reprocher quelques
petites fautes contre des accessoires extérieurs de
costume et de localité; ce qui n'empêche pas que,
300 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
dans tout le tableau , ne règne une vérité frappante.
11 m'a reporté complètement en esprit dans la vieille
Angleterre; et j'ai cru voir devant mes yeux feu
Edmond Kean, que j'y ai vu tant de fois. Cette illusion
a sans doute été produite en grande partie par l'ao-
teur qui jouait le rôle principal , quoique l'imposante
figure de Frédéric Lemaître diffère beaucoup du petit
homme ramassé qui s'appelait Kean. Mais celui-ci
avait dans sa personnalité et dans son jeu quelque
chose que je retrouve dans Frédéric Lemaître. Il
existe entre eux une étonnante affinité : Kean était
une de ces natures exceptionnelles qui, par cer-
tains mouvements subits, par un son de voix
étrange et par un regard plus étrange encore ,
rendent visibles, non pas les sentiments vulgaires de
chaque jour, mais tout ce que le cœur d'un homme
peut enfermer d'inouï, de bizarre, de ténébreux. Il en
est de même chez Frédéric Lemaître. C'est un farceur
sublime dont les terribles bouffonneries font pâlir de
frayeur Thalie et sourire de bonheur Melpomène.
Kean était un de ces hommes dont le caractère défie
tous les frottements de la civilisation et qui sont, je
ne dirai pas d'une substance meilleure que nous
autres, mais tout à fait différente; originaux anguleux,
DE LA FRANCE. 301
qui n'ont qu'une faculté; mais, dans cette faculté uni-
que, extraordinaire, dominant tout ce qui les entoure,
pleins d'une puissance illimitée, indéfinissable, ignorée
d'eux-mêmes, infernalement divine, que nous appe-
lons das dœmonische. Cette puissance se rencontre
plus ou moins chez tous les hommes grands par Fac-
tion ou par la parole. Kean n'était nullement un
acteur universel. Tl est vrai qu'il pouvait jouer beau-
coup de rôles différents ; mais dans ces rôles c'était
toujours lui-même qu'il jouait. Aussi nous offrait- il
une vérité frappante, et quoique dix ans se soient
écoulés depuis que je le vis, il est toujours présent à
ma mémoire dans les rôles de Shylock , d'Othello , de
Richard, de Macbeth. Beaucoup de passages obscurs
de ces drames de Shakspeare m'ont été complète-
ment expliqués par la puissance révélatrice de son
jeu. Il y avait dans sa voix des modulations qui racon-
taient toute une existence de terreur, dans ses yeux
des éclairs qui illuminaient les sombres profondeurs
d'une âme titanique, et dans les mouvements de la
main, du pied, de la tête, des soudainetés qui en
disaient plus qu'un commentaire en quatre volumes
de M. Franz Horn.
302 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
SEPTIEME LETTRE.
Je n'ai point, comme vous savez, mon cher Le-
wald , l'habitude de débiter à mon aise des phrases
sonores sur le jeu des comédiens, ou, comme disent
chez vous les gens de bon air, sur les manifestations
des artistes. Mais Edmond Kean, dont j'ai parlé dans
ma dernière lettre et sur qui je reviens encore une
fois, n'était pas un vulgaire héros de coulisses, et, je
vous l'avoue, lors de mon dernier voyage en Angleterre,
je n'ai point dédaigné de consigner sur mon journal,
après une critique des coryphées du parlement, mes
observations fugitives sur chacune des représentations
de Kean. Malheureusement ce journal s'est perdu
avec beaucoup d'autres de mes meilleurs papiers. Il
me semble pourtant que vous en aurez lu à Wands-
\ beck quelque chose sur le jeu de Kean dans Shylock.
I
| Le Juif de Venise était le premier de ces rôles hé-
roïques que je lui vis jouer. Je dis héroïque, car il ne
[ le concevait pas comme un vieil homme cassé, comme
1
une sorte de Shewa de la haine , ainsi que le faisait
notre Devrient, mais comme un vrai héros. Je le vois
toujours habillé d'une roquelaure de soie noire sans
DE LA FRANCE. 303
manches qui ne descendait qu'au genou, de façon que
le vêtement de dessous, qui était couleur de sang,
paraissait plus criant encore. Un feutre noir à larges
bords relevés sur les côtés, sans ganse et seulement
entouré d'un ruban rouge, couvre ses cheveux qui
descendent, ainsi que sa barbe, en longues touffes
noires et forment un cadre tranchant à une figure ver-
meille dont les yeux roulent des regards affreusement
inquiets. Il tient dans la main droite un bâton , qui est
moins un soutien qu'une arme. Il y appuie seulement
le coude de son bras gauche , et sur la main gauche
repose, dans une méditation traîtresse, sa tête noire
aux pensées plus noires encore, pendant qu'il explique
à lîassanio ce qu'il faut entendre par ce qu'on appelle
jusqu'à ce jour « un brave homme. » Quand il ra-
conte la parabole du patriarche Jacob et des brebis de
Laban, il se sent comme embrouillé dans ses propres
paroles, et s'écrie tout à coup: « Ay, lie was the
tliirst. » Et pendant que, dans une longue pause, il
semble réfléchir sur ce qu'il veut dire, on voit comment
l'histoire s'ordonne peu à peu dans sa tête ; puis, alors
qu'il continue soudain comme ayant trouvé le fil de
son récit: « Not take interest..,, » on croit entendre,
non pas un rôle appris par cœur, mais un discours
301 ŒUVRES DE I1LNRI HEINE.
péniblement improvisé. A la fin de >a narration, il
sourit ainsi qu'un auteur content de son invention. Il
commence lentement: « Signor Antonio , many a
time and oft » jusqu'à ce qu'il arrive au mot dog ,
qu'il jette déjà avec plus de force. Le courroux s'ac-
croit aux mots : « and spit upon mxj jewish gabar-
dine... own. » — Puis il s'approche droit et orgueil-
leux, et dit avec une ironie amère: « Well then...
ducats. — » Mais soudain son dos se plie , il tire son
chapeau et ajoute avec des gestes serviles : « Or, shall
I bent low... monies.» Oui, sa voix devient servile
aussi à cet instant; on n'y distingue qu'une légère
fêlure de colère concentrée : autour de ses lèvres com-
plaisantes se tordent vivement de petits serpents ; ses
yeux seuls ne peuvent se contraindre et lancent con-
tinuellement leurs traits empoisonnés. Ce combat
d'humilité extérieure et de dépit secret éclate au der-
nier mot monies par un rire effrayant, qui se brise
subitement, pendant que la figure, convulsivement
contractée pour l'humilité, garde encore quelques
instants une immobilité de masque , et que l'œil seul ,
l'œil méchant, brille d'un éclat homicide.
Mais ce sont là paroles inutiles. La meillenre des-
cription ne peut donner une idée de Kean. Sa décla-
DE LA FRANCE. 305
mation, son débit saccadé ont été imités avec bonheur
par beaucoup de comédiens; car le perroquet peut
contrefaire à s'y méprendre le cri de l'aigle , roi des
airs; mais le regard de l'aigle, ce feu hardi qui peut
se confondre dans la lumière homogène du soleil,
l'œil de Kean, cet éclair magique, celte flamme eiv
chantée, nul vulgaire oiseau de théâtre n'a pu se l'ap-
proprier. Ce n'est que dans l'œil de Frédéric Lemaître
et pendant qu'il représentait le personnage de Kean ,
que j'ai découvert quelque chose qui offrait la plus
grande similitude avec le regard du véritable Edmond
Kean, de Drurylane.
Il serait injuste , quand je rends un témoignage si
louangeur pour Frédéric Lemaître , de passer sous
silence l'autre grand acteur que Paris possède. Bocage
jouit ici d'une réputation aussi grande, et sa per-
sonnalité est, sinon aussi remarquable, du moins
aussi intéressante que celle de son confrère. Bocage
est un bel homme, distingué, dont les manières et les
mouvements sont nobles. Sa voix, métallique et riche
en inflexions, se prête aus?^ bien aux éclats les plus
tonnants du courroux et de la fureur qu'à la tendresse
la plus caressante des murmures amoureux. Dans ,
l'explosion la plus violente de la passion, il conserve
306 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
toujours de la grâce , toujours la dignité de l'art, et
dédaigne de s'aventurer dans la nature brutale comme
Frédéric Lemaître, qui obtient à ce prix de grands effets,
mais des effets sans beauté poétique. Celui-ci est une
nature exceptionnelle, qui domine moins sa puissance
démoniaque qu'il n'en est subjugué lui-même, et c'est
pourquoi j'ai pu le comparer à Kean. Bocage n'est pas
organisé autrement que le reste des hommes: il se
distingue seulement d'eux par une plus grande finesse
d'organisation. Ce n'est point un produit bâtard d'Ariel
et de Kaliban, mais un être harmonique, figure élevée
et belle comme Phœbus Apollon. Son œil a moins de
valeur; mais il peut produire des effets immenses avec
un mouvement de tête, surtout quand il la rejette
dédaigneusement en arrière. Il a de froids soupirs
ironiques, qui vous passent dans l'âme comme une
scie d'acier. Il a des larmes dans la voix et des accents
de douleur tellement profonds , qu'on croirait qu'il
saigne intérieurement. S'il se couvre les yeux avec les
mains, on croirait entendre la Mort dire : Que la nuit
soit! Puis, quand il sourit, c'est comme si le soleil se
levait sur ses lèvres.
Puisque j'arrive à m'occuper du jeu, je me permet-
trai de vous adresser Quelques observations sur la
DE LA FRANCE. 307
différence de la déclamation en Angleterre, en France
et en Allemagne.
La première fois que j'assistai à la représentation
d'une tragédie anglaise, je fus frappé d'une gesticula-
tion qui ressemblait fort à celle des pantomimes. Cela
ne me parut point contre nature, mais bien plutôt une
charge de la nature, et je fus longtemps avant de m'y
accoutumer et de goûter convenablement sur le sol
anglais une pièce de Shakspeare, malgré ce jeu forcé.
Les cris , les cris déchirants que les hommes, aussi
bien que les femmes, poussent en jouant leurs rôles,
m'étaient insupportables au commencement. En An-
gleterre, où les salles de spectacle sont si vastes, ces
cris sont-ils nécessaires pour que les mots ne se
perdent point dans un trop vaste espace ? La gesticu-
lation chargée est-elle aussi une nécessité locale,
parce que la plus grande partie des spectateurs se
trouve à une fort grande distance de la scène? Je
l'ignore. Le jeu est peut-être régi sur la scène anglaise
par un droit coutumier, et c'est à cette circonstance
qu'il faudrait attribuer l'exagération qui m'étonna,
surtout chez des actrices dont les organes délicats,
se montant à un diapason extrême, retombent sur
des dissonances criardes et se démènent comme des
308 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
dromadaires , pour exprimer des passions virginales.
La circonstance que les rôles de femmes étaient jadis
sur la scène anglaise confiés à des hommes pourrait
bien influer encore sur la déclamation des actrices ac-
tuelles, qui continuent à crier leurs rôles d'après de
vieilles traditions théâtrales.
Quelque grands néanmoins que soient les défauts
inhérents à la déclamation anglaise , on en est ample-
ment dédommagé par le sentiment intime et par la
naïveté qu'on y trouve quelquefois. Ces qualités sont
dues à la langue du pays, qui est un dialecte et pos-
sède toutes les qualités d'une langue immédiatement
sortie du peuple. La langue française est plutôt le
produit de la société, et manque de cette intimité et
de cette naïveté que peut seule offrir une langue jail-
lissant du cœur même du peuple et comme imbue de
son sang le plus pur. En revanche, la déclamation
française possède une grâce et quelque chose de cou-
lant, qui sont complètement étrangers et même im-
possibles à la déclamation anglaise. En France, la
langue a été si proprement filtrée pendant trois siècles
par la vie jaseuse de la société , qu'elle a irrévocable-
ment perdu toutes les expressions abjectes , les locu-
tions obscures , tout le trouble et le commun , mais
DE LA FRANCE. 309
aussi toute cette saveur, toutes ces salutaires vertus ,
toutes ces magies secrètes qui sourdent et coulent sous
la parole inculte. La langue française, comme la décla-
mation française , comme le peuple lui-môme, ne sont
appropriés qu'au présent, au besoin du jour. Les
régions vaporeuses du souvenir et du pressentiment
sont interdites à cette langue. Elle ne réussit qu'en
plein soleil , et de là lui viennent sa belle clarté et sa
chaleur. La nuit, avec son pâle clair de lune, ses
étoiles mystérieuses , ses doux songes et ses spectres
effrayants , lui est étrangère et peu accessible.
Quant au jeu proprement dit des acteurs français, ils
surpassent à cet égard leurs confrères de tous les pays,
par la raison naturelle que tous les Françaia sont nés
comédiens. Ils savent si bien apprendre leurs rôles
dans toutes les situations de la vie et se draper si
avantageusement, que c'est plaisir à voir. Les Français,
comme je l'ai dit ailleurs, sont les comédiens ordi-
naires du bon Dieu, troupe délite, et toute l'histoire de
France m'apparait quelquefois comme une grande
comédie , représentée d'ailleurs au bénéfice de l'hu-
manité. Dans la vie, comme dans la littérature et dans
les arts plastiques , c'est le théâtral qui domine chez
les Français.
310 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
Nous sommes, nous autres Allemands, d'honnêtes
gens et de braves citoyens. Ce que la nature nous
refuse , nous l'obtenons à force d'étude. Il arrive seu-
lement que lorsque nous rugissons. trop tort, nous
craignons d'effrayer les loges et d'être punis , et nous
insinuons alors avec une certaine finesse que nous ne
sommes pas de véritables lions, mais des farceurs
cousus dans la peau du lion , et cette insinuation , nous
la nommons ironie. Nous sommes d'honnêtes gens,
et -ce sont les rôles d'honnêtes gens que nous jouons
le mieux. Des fonctionnaires quinquagénaires, de
vieux employés, les loyaux maîtres-forestiers et les
domestiques fidèles font notre bonheur. Les héros nous
coûtent beaucoup de peine : pourtant nous en venons
à bout, surtout dans les villes de garnison, qui nous
offrent de bons modèles/ Nous ne sommes pas heureux
avec les rois. Dans les résidences princières, le respect
nous empêche de jouer les rôles de rois avec une au-
dace absolue. On pourrait s'en fâcher, et nous pre-
nons soin de laisser alors passer sous l'hermine la
misérable blouse de l'humble sujet. Dans les villes
libres d'Allemagne, à Hambourg, à Limeck, à Brème
et à Francfort , glorieuses républiques, les acteurs
peuvent sans inquiétude jouer les rois; mais le pa-
DE LA FRANCE. 311
triolisnie les porte à abuser de la seène dans un but
politique, et ils jouent à dessein les rois si mal, qu'ils
rendent la royauté ridicule, .sinon haïssable. Ils
poussent indirectement au républicanisme, comme
cela arrive surtout à Hambourg, où les rois sont repré-
sentes de la façon la plus détestable. Si le très-sage
sénat de cette ville n'était pas ingrat comme l'ont tou-
jours été les gouvernements républicains, Athènes,
Rome, Florence, la république de Hambourg devrait
ériger pour ses acteurs un grand Panthéon, avec
celle inscription : Aux mauvais comédiens la patrie
reconnaissante !
Mais, pour ne pas être injuste, nous devons avouer
que c'est surtout la faute de la langue allemande si le
débit est plus mauvais sur notre théâtre que chez les
Anglais et chez les Français. La langue des premiers
est un dialecte, celle des seconds est un produit de la
société; la nôtre n'est rien de tout cela , et manque
autant de naïveté intime que de grâce coulante. Ce
n'est qu'une langue à imprimer, une fabrication creuse
de nos écrivains, que nous tirons de la foire de
Leipsick, par le commerce de la librairie. La décla-
mation des Anglais est l'exagération de la nature : la
notre est contre nature. La déclamation des Français
312 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
est le ton affecté de la tirade : la nôtre est pur men-
songe. Il existe au théâtre une pleurnicherie de tradi-
tion qui m'a souvent gâté les plus belles pièces de
Schiller, surtout dans les passages à sentiment, où nos
actrices se fondent dans un ramage touchant. Il ne
faut cependant pas dire de mal des actrices allemandes,
car elles sont mes compatriotes, et puis les oies ont
sauvé le Gapitole , et puis il existe parmi elles tant de
femmes bien rangées, et enfin.... je suis interrompu
par le tapage infernal qui se fait dans le cimetière ,
sous ma fenêtre.
Le vieil Adam, ou plutôt le vieux Gain , s'est
réveillé chez les jeunes garçons qui sautaient tout à
l'heure encore si pacifiquement autour du grand arbre
et ils ont commencé à se chamailler. J'ai été contraint,
pour rétablir Tordre, d'aller les trouver, et c'est à
peine si j'ai pu les apaiser avec des paroles. Il y en
avait un jeune qui frappait, avec une fureur toute par-
ticulière, sur le dos d'un autre petit. Et, comme je lui
demandais ce qu'avait fait le pauvre enfant , il me
regarda avec de grands yeux et balbutia : « Eh bien !
c'est mon frère. »
Ce n'est pas non plus dans ma maison que fleurit
aujourd'hui la paix éternelle. J'entends dans le corridor
DE LA FRANCE. 313
un vacarme à faire croire qu'une ode de Klopstock tombe
du haut de l'escalier. L'hôte et l'hôtesse se querellent,
et celle-ci reproche au pauvre homme d'être un dépen-
sier, de lui manger sa dot, ce qui la fera mourir di
chagrin. Il est vrai qu'elle est déjà malade , mais c'est
d'avarice. Tous les morceaux qu'avale le mari font mal
à la femme, et si celui-ci prend médecine et laisse
quelque chose dans la bouteille , elle boit ce reste pour
ne rien laisser perdre d'une médecine si coûteuse, et
elle tombe malade. Le pauvre homme , tailleur de
nation et Allemand de son état, s'est retiré de la ville
pour passer le reste de ses jours dans la paix des
champs. Mais cette paix, il ne la trouvera certaine-
ment qu'au champ où reposera sa femme. C'est pro-
bablement pour cette raison qu'il a acheté tout près
du cimetière une maison d'où il contemple avec un
désir impatient les tombes des morts. Son unique joie
se compose de tabac et de roses dont il sait fort bien
cultiver les plus belles variétés. Il a placé ce matin
quelques pots de rosiers dans le parterre sous ma
fenêtre: il sont couverts de fleurs admirables. Mais,
mon cher Lewald , demandez donc à votre femme
pourquoi ces roses n'ont pas de parfum. Ces roses son'
enrhumées, ou bien je le suis.
48
314 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
HUITIEME LETTRE.
J'ai dans ma dernière lettre parlé des deux cory-
phées du drame français. Ce ne sont pourtant pas les
noms de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas qui ont
été les plus heureux cet hiver sur les théâtres des
boulevards.
Il y eut trois noms inconnus auparavant en litté-
rature , qu'on entendait constamment dans la bouche
du peuple : c'étaient Mallelile, Rougemont et Bou-
chardy. J'espère beaucoup du premier, qui possède,
à mon avis, de grandes dispositions poétiques. Vous
vous rappelez peut-être les Sept infants de Lara,
pièce sanglante que nous vîmes ensemble à la Porte-
Saint-Martin. Au milieu de ce chaos de meurtres et
de rage, apparaissaient parfois des scènes vraiment
sublimes, qui attestaient une imagination romantique
et le talent du drame. Une autre tragédie de Mallefile,
Glenarvon, est d'une importance plus haute encore,
parce qu'elle est moins embrouillée et moins obscure,
et contient une exposition d'une beauté et d'un gran-
diose saisissants. Dans les deux pièces, le rôle d'une
DE LA FRANGE. 315
mère adultère est parfaitement joué par mademoiselle
Georges , le gros soleil de chair qui rayonne au ciel
dramatique des boulevards. Malien* le a donné il y a
quelques mois un nouvel ouvrage intitulé le Paysan
des Alpes, Il s'est soumis cette fois à une plus grande
simplicité, mais aux dépens de la poésie. Cette pièce
est plus faible que ses précédentes tragédies; mais les
barrières du mariage y sont également démolies d'une
manière très-pathétique.
Rougemont, le second de ces lauréats du boulevard,
a fondé sa réputation par trois drames, qui parurent
l'un après l'autre dans le court espace de six mois, et
obtinrent le plus grand succès. Le premier s'appelle
la Duchesse de Lavaubalière , faible canevas, où l'on
trouve beaucoup d'action , mais dont les développe-
ments ne frappent ni par l'audace ni par le naturel.
Les moyens y sont pénibles et mesquins; la passion
n'y déploie qu'une chaleur simulée ; tandis qu'au fond,
tout y est mou et froid. Son second ouvrage, Léon, est
déjà meilleur ; on y trouve quelques scènes grandes et
remuante». J'ai vu la semaine dernière sa troisième
pièce, intitulée Eulalie Granger , drame purement
'bourgeois, œuvre excellente, en ce que l'auteur y
obéit à la nature de son talent et qu'il y présente,
316 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
dans un tableau parfaitement encadré et avec une
grande rectitude de jugement , les déplorables embar-
ras de la société actuelle.
On n'a jusqu'à présent donné de Bouchardy, le troi-
sième lauréat , qu'un seul ouvrage , qui a été couronné
du plus grand succès. Il a pour titre Gaspardo. On l'a
joué tous les jours pendant cinq mois ; et , si cela
continue ainsi , il comptera quelques centaines de
représentations. En honneur, mon jugement ne me dit
rien quand je réfléchis sur les causes de cette immense
vogue. La pièce est médiocre , pour ne pas dire très-
mauvaise. Beaucoup d'action , des incidents qui se
poussent et des effets qui s'écrasent Fun l'autre. La
pensée qui conduit tout ce vacarme est étroite ; pas
une situation, pas un caractère qui se développe natu-
rellement. Cette accumulation de moyens est déjà
assez intolérable chez les deux autres écrivains dra-
matiques ; mais l'auteur de Gaspardo les dépasse à
cet égard. Au surplus, c'est un parti pris, c'est un
principe, comme l'assurent quelques jeunes drama-
turges : c'est par cet amas de choses hétérogènes,1
par cette violente réunion d'époques et de localités
diverses , que le poëte romantique actuel se distingue
des ci-devant classiques , qui se renfermaient stricte-
DE LA FRANCE. 317
nient dans les barrières respectées de la triple unité
de lieu, de temps et d'action.
Ces novateurs ont-ils réellement élargi les limites du
théâtre français ? je l'ignore ; mais ces auteurs drama-
tiques me rappellent toujours le geôlier qui se plai-
gnait de la petitesse de la prison, et qui ne trouva pas
pour l'agrandir de meilleur moyen que d'y fourrer des
prisonniers en plus grand nombre, lesquels, au lieu
d'élargir la prison , ne firent que s'étouffer les uns les
autres.
Je voudrais bien, mon cher ami, vous parler encore
de quelques autres écrivains dramatiques des boule-
vards; mais quand ces gens-là font de loin en loin
une pièce passable, ils n'y prouvent qu'une facilité de
main que nous trouvons chez tous les Français, mais
aucune originalité de conception. Et puis, je n'ai fait
que voir et oublier sur-le-champ ces ouvrages , sans
m'informer jamais du nom des auteurs. En revanche,
je vous dirai les noms des eunuques qui faisaient à
Suse, auprès du roi Ahasvérus, le service de chambel-
lans. Ils s'appelaient Mehuman, Bistha, Harbona, Big-
tha, Abagatha, Sethar et Carkas.
Les théâtres des boulevards dont je viens de paner,
que j'ai toujours en vue dans ces lettres, sont les véri-
48.
318 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
tables théâtres du peuple, qui commencent à la porte
Saint-Martin et s'allongent en ligne le long du boule-
vard du Temple , par rang de valeur décroissante. Et
certainement cet ordre local est parfaitement exact
quant au mérite. Celui qui se présente le premier est
le théâtre qui prend le nom de la Porte-Saint-Martin.
C'est le meilleur de Paris pour le drame; c'est là qu'on
représente le mieux les ouvrages de Victor Hugo et de
Dumas, et qu'on trouve une troupe excellente. Vient
ensuite F Ambigu-Comique , où les pièces et les ac-
teurs sont déjà moins brillants, mais où l'on joue aussi
le drame romantique. Nous arrivons de là à Franconi,
dont la scène ne peut guère compter pour un rang,
parce qu'on y donne des pièces faites plutôt pour les
chevaux que pour les hommes. Puis vient la Gaîté,
théâtre incendié naguère, mais nouvellement rebâti,
dont l'intérieur comme l'extérieur justifient le nom.
Le drame romantique y a également droit de cité, et,
dans ce riant édifice, souvent les larmes coulent et le
cœur est agité des plus terribles émotions. Cependant
les chants et les* rires ont le dessus , et le vaudeville
s'y montre déjà avec ses légers flonflons. 11 en est de
même aux Folies-Dramatiques , théâtre voisin , qui
donne aussi des drames et encore plus de vaudevilles,,
DE LA FRANCE. 319
On no pont dira qno, ce théâtre soit mauvais, et j'y aï
vn quelque! bonnes pièces bien rendues. Le théâtre
qui suit los Folies-Dramatiques, sur le terrain comme
en mérite, est celui de Mme Saquî, où l'on joue aussi
dos drames, mais bien médiocres, et les pins insipides
bouffonneries, qui dégénèrent chez le voisin en farces
grossières. Ce théâtre voisin est celui des Funambules,
où l'un des Pierrots les plus parfaits , le fameux De-
bureau, exibe ses grimaces enfarinées. J'ai découvert
un autre tout petit théâtre, qui porte le nom de Lazary,
où l'on joue tout- à-fait mal , où le mauvais a enfin at-
teint ses limites.
Il s'est encore élevé , depuis votre départ de Paris,
un nouveau théâtre, tout à l'extrémité des boulevards,
près de la Bastille : il s'appelle théâtre de la Porte-
Saint-Antoine. Il est, sous tous les rapports, hors de
ligne, et sa position artistique et locale ne permet pas
de le ranger parmi les théâtres du boulevard dont j'ai
parlé. D'ailleurs, il est trop nouveau pour qu'on puisse
déjà donner la mesure exacte de sa valeur. Les ou-
vrages qu'on y représente ne sont pas mauvais. J'y ai
vu dernièrement, dans ce voisinage de la Bastille , un
drame qui portait le nom de cette prison et dont cer-
taines scènes remuaient profondément. L'héroïne était,
320 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
cela va sans dire, une femme mariée , épouse du gou-
verneur de la Bastille, et s'enfuyait avec un prisonnier
d'État. J'y ai vu aussi une bonne comédie intitulée ;
Mariez-vous donc, qui avait pour sujet lesmfortunes
conjugales d'un homme qui n'avait pas voulu faire un
mariage de convenance dans la bonne société et s'était
marié avec une belle fille du peuple. L'épousée prenait
son cousin pour amant; la beMe-mère, avec celui-ci et
la femme adultère, formait l'opposition domestique
contre le mari , que le luxe et le désordre de tout ce
monde plongeait dans la misère. Pour gagner le pain de
sa famille , le pauvre diable était à la tin obligé d'ou-
vrir, à la barrière, guinguette et bal pour la canaille.
Quand un quadrille n'était pas complet, il faisait danser
son fils, âgé de sept ans, et l'enfant savait déjà varier
ses pas avec la pantomime la plus libertine de la cha-
hut. C'est dans cet état que le rencontrait un ami; et
le malheureux , son violon à la main, tout en raclant,
sautant et criant les figures, saisissait de temps à autre
une pause, pendant laquelle il racontait au survenant
ses tribulations conjugales. Rien de plus attristant que
le contraste entre ce récit et l'occupation du conteur,
souvent obligé de couper sa complainte par un avant-
deux ou un chassez-croisez. La musique de contre-
DK LA FRANCS. 321
danse qui accompagne, à la façon du mélodrame, ce
récit lamentable, ces mélodies vouées à la joie, fait ici
une ironie qui vous fend le cœur. Il m'était impossible
de m'associer aux rires des assistants. Je ne me suis
déridé qu'a l'aspect du beau-père, vieil ivrogne qui a
bu tout ce qu'il possédait et se fait mendiant pour en
finir. Mais sa manière de mendier est tout à fait origi-
nale. C'est un gros fainéant à rouge trogne de buveur.
Il conduit, avec une corde, un chien aveugle qu'il ap-
pelle son Bélisaire. Il prétend que l'homme est in-
grat envers les chiens, qui servent si souvent de con-
ducteur aux hommes aveugles ; mais qu'il veut, lui,
payer aux bêtes cette dette de philanthropie et qu'il
s'est fait, pour cette raison, conducteur de son pauvre
chien aveugle, de son Bélisaire.
J'ai ri de si bon cœur que mes voisins m'ont certai-
nement pris pour le chatouilleur du théâtre.
Savez-vous ce que c'est qu'un chatouilleur? Je ne
connais moi-même le sens de ce mot que depuis peu
et dois mon instruction à cet égard à mon barbier,
dont le frère a une place de chatouilleur dans un
théâtre des boulevards. On le paie pour qu'à la repré-
sentation des comédies il rie à chaque bon mot, et
assez fort pour répandre à l'instant, dans le public, la
322 ŒUVRES DE" HENRI HEINE.
contagion du rire ; car il arrive souvent que les bons
mots sont détestables, et le public ne rirait pas spon-
tanément si le chatouilleur n'avait l'art , par l'infinie
variété des modulations de son rire, depuis le frémis-
sement ricaneur jusqu'aux grands éclats, d'enlever le
rire de la foule. Le rire a un caractère épidémique
comme ïe bâillement, et je vous recommande, pour
la scène allemande, l'importation du chatouilleur.
Quant aux bâilleurs , vous en avez déjà suffisamment.
Mais il n'est pas facile de remplir cet emploi ; et mon
barbier assure que cela exige beaucoup de talent. Son
frère l'exerce depuis quinze ans; et c'est un virtuose
d'une telle force , qu'il lui suffit de donner un seul de
ses sons de fausset à demi étouffés, pour faire partir
de fou rire toute la salle. « C'est un homme de mérite,
ajoute mon barbier, et il gagne plus d'argent que moi,
car il est en outre conducteur de deuil aux pompes
funèbres; et souvent il préside dans la journée à cinq
ou six convois, où il a si bonne mine avec son costume
noir, son mouchoir blanc et son visage affligé, qu'on
jurerait qu'il suit le cercueil de son propre père. »
En vérité, mon cher Lewald, je suis plein de consi-
dération pour une pareille flexibilité; mais si je pouvais
m'élevei* à cette hauteur, je ne voudrais point, pour
DE LA FRANCE. 323
tout For du monde, remplir les fonctions de cet
homme. Figurez- vous combien il est affreux, par une
belle matinée de printemps , quand on a bien agréa-
blement savouré son café et que le soleil vous rit au
fond du cœur, de prendre une longue figure funèbre
et de chercher des larmes pour quelque épicier décédé
qu'on ne connaît point et dont la mort ne peut que
vous faire plaisir , parce qu'elle rapporte au conduc-
teur de deuil sept francs dix sous. Et puis , lorsqu'on
est revenu du cimetière six fois , mort de fatigue;, en-
nuyé et sérieux à en crever , il faut se mettre à rire
toute la soirée, rire à toutes les mauvaises pointes
pour lesquelles on a ri si souvent , rire de toute la fi- -
gure, de tous les muscles, avec toutes les convulsions
du corps et de l'âme , pour exciter à rire avec vous
un parterre blasé... Mais c'est effroyable l J'aimerais
mieux être roi de France 1
SALON DE 1851
Le salon de 1831 vient d'être fermé après que les
tableaux y ont été exposés depuis le commencement
de mai. On ne leur a guère donné en général que des
regards distraits : les esprits étaient préoccupés ailleurs
et par les soucis de la politique. Pour moi , qui visi-
tais à cette époque pour la première fois la capitale,
sollicité que j'étais par une foule d'impressions nou-
velles, j'ai, beaucoup moins encore que les autres,
pu parcourir avec le calme d'esprit nécessaire les
salles du Louvre. Là restaient rangés à côté les uns des
autres, au nombre d'environ trois mille, ces tableaux,
pauvres malheureux enfans de l'art, auxquels la foule
ne jetait que l'aumône d'un coup d'œil indifférent.
En vain semblaient-ils mendier, avec une douleur
muette, un peu de sympathie, quelque accueil dans un
petit coin du cœur : les cœurs étaient pleins de sen-
timents personnels, leur propre famille. Il n'y avait
DE LA FRANCK. 325
pour les étrangers place ni au foyer ni à la table.
L'exposition présentait tout justement l'aspect d'un
hospice d'orphelins , réunion d'enfants ramassés de
toutes parts, abandonnés à leur sort et dont aucun
n'est rattaché à un aulre par un lien de parenté quel-
conque. L'âme en était remuée comme à la vue de la
faiblesse sans défense et d'un désespoir enfantin.
De quel autre sentiment ne sommes-nous pas saisis
dès Tentrée d'une galerie de ces tableaux italiens qui,
loin d'être exposés comme des enfants trouvés à la
merci d'un monde froid, ont au contraire sucé le lait
au sein de la grand'mère commune et, comme une
large famille, satisfaits et unis, parlent la même
langue, s'ils ne disent pas tous les mêmes mots!
L'Église, qui était autrefois cette mère pour les
autres arts également, est appauvrie aujourd'hui et
délaissée aussi, elle. Chaque peintre travaille selon son
goût particulier et pour son propre compte. Le caprice
du moment, la fantaisie des riches ou de son âme
désœuvrée lui donne le sujet; la palette fournit les
couleurs les plus brillantes, et la toile souffre tout. De
plus, le romantisme mal entendu a infecté les ateliers
de peinture en France ; en conséquence du principe
fondamental de cette doctrine, chacun s'efforce do
49
?96 ŒUVRES DE HENRI HEINE.'
peindre autrement que les autres , ou, pour parler le
langage à la mode , de faire ressortir son individualité.
Quels tableaux cela nous donne souvent, on le devine
sans peine.
Les Français ayant toujours beaucoup de tact, et
du plus sûr, n'ont pas manqué de bien juger les essais
avortés , comme de reconnaître tout de suite l'origina-
lité de bon aloi, et de pêcher les véritables perles au
milieu de cet océan de couleurs. Je me bornerai donc
à me faire l'écho de l'opinion générale, laquelle diffère
peu de la mienne propre. J'éviterai autant que pos-
sible l'appréciation des qualités ou des défauts pure-
ment techniques. Gela serait d'ailleurs peu utile au
sujet de tableaux qui ne demeurent pas exposés à
l'examen public dans des galeries, et le lecteur alle-
mand qui ne les a pas vus en tirerait encore moins de
profit. Il n'y a guère que des aperçus sur le sujet et
l'importance de ces tableaux qui puissent l'intéresser.
En qualité de critique consciencieux, je commence
par les ouvrages de
A. SCHEFFER.
Le Faust et la Marguerite de ce peintre ont d'abord
attiré le plus l'attention publique, parce que les meil-
DE LA FRANCE. 327
leures productions de Robert et de Dolaroche n'ont été
exposées que plus tard. Cependant celui qui n'a jamais
rien vu de ScherTcr est sur-le-champ frappé par sa
manière, qui se prononce surtout dans la couleur. Ses
ennemis prétendent qu'il ne peint qu'avec du tabac et
du savon vert. J'ignore jusqu'à quel point ils lui font
tort en cela. Ses ombres brunâtres sont assez souvent {.
affectées et ne reproduisent pas l'effet de lumière à la
Rembrandt qu'il avait en vue. Ses figures ont presque
toutes cette teinte fatale qui a pu maintes fois nous
faire horreur de notre propre visage, quand nous
l'avons aperçu, fatigué de veille et de mauvaise hu-
meur, dans ces miroirs verdâtres que nous offrent les
vieilles auberges où la diligence s'arrête le matin. Mais
si Ton observe les tableaux de Scheffer de plus près et
plus à loisir, on se réconcilie avec ce faire: l'ensemble
de son travail vous apparaît avec toute sa poésie , et
l'on voit un sentiment chaud percer ces teintes som-
bres et briller comme le soleil quand ses rayons bri-
sent les flots de brouillard. Aussi cette peinture
délayée et brossée d'une manière chagrine , cette cou-
leur d'épuisement, ces contours vagues et indécis sont-
ils d'un puissant effet dans les tableaux de Faust et de
Marguerite. Faust est assis dans un fauteuil rouge ,
'328 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
forme du moyen âge , près d'une table couverte de
livres en parchemin, sur laquelle s'appuie son bras
gauche., qui soutient sa tête découverte. Le bras droit,
avec la main ouverte, tombe le long de sa hanche.
L'habillement, couleur de savon bleu verdâtre ; la figure,
presque de profil, pâle, ombres couleur de tabac:
les traits en sont d'une noblesse sévère. Malgré cette
teinte fausse et maladive, ces joues creuses et ces lèvres
fanées, cette destruction imprimée partout, ce visage
conserve encore les traces de sa beauté antérieure ;
les yeux y répandent leur lumière tristement affec-
tueuse: on dirait d'une belle ruine éclairée par la lune.
Oui cet homme est une belle ruine humaine : dans
les plis au-dessus de ces sourcils éteints couvent les
hiboux à la science occulte, et derrière ce front se
tiennent aux aguets de méchants esprits. A minuit s'y
ouvrent les tombes des désirs morts; de pâles ombres
en sortent, et, dans les sombres cellules du cerveau ,
se glisse, échevelé, l'esprit de Marguerite. Tel est le
mérite du peintre, qu'il n'a placé sur la toile que la
tête d'un homme et que le seul aspect, nous révèle
les sentiments et les pensées qui agitent le cerveau et
le cœur de cet homme. On reconnaît dans le fond , à
peine visible, sous une couleur verte, mais d'un vert
DE LA FRANCE. 3V29
repoussant, la figure de Méphistophélès, le méchant
esprit , le père du mensonge , le dieu du savon vert.
Marguerite est un pendant d'un égal mérite. Elle est
assise aussi dans un fauteuil d'un rouge fané. Son
rouet, avec la quenouille chargée de laine, reste oisif
près d'elle. Sa main tient un livre de prières ouvert ,
dans lequel elle ne lit pas , et où Ton aperçoit les cou-
leurs éteintes d'une image de la mère de Dieu, la
vierge consolatrice. Elle laisse tomber la tête de telle
sorte que la plus grande partie du visage, qu'on ne
voit guère que de profil, est éclairée d'une manière
étrange. On dirait que l'âme ténébreuse de Faust pro-
jette son ombre sur les traits de la douce jeune fille.
Les deux tableaux sont suspendus l'un près de l'autre,
et l'on remarque d'autant plus que tout l'effet lumi-
neux est consacré au visage de Faust ; celui de Mar-
guerite au contraire en reçoit beaucoup moins que les
autres contours du personnage, qui sont d'autant plus
éclairés. L'<îffet obtenu ainsi dans cette dernière figure
est d'une magie inexprimable. Le corset de Marguerite
est vert d'iris; une petite coiffe noire couvre à peine le
dessus cte sa tête, et des deux côtés descendent plus
brillants ses cheveux lisses et blonds comme de l'or.
Son visage forme un ovaie noble et touchant, et ses
330 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
traits sont ceux d'une beauté qui semble vouloir se
cacher par modestie. C'est en effet, avec ses yeux bleus,
là modestie elle-même. Une larme silencieuse, perle
de douleur muette, coule le long de sa joue. C'est bien
à la vérité la Marguerite de Wolfgang Goethe; mais elle
a lu tout Frédéric Schiller; elle est beaucoup plus sen-
timentable que naïve, elle a plus d'idéalité pesante que
de grâce facile. A moins qu'elle ne soit trop fidèle e(
trop sérieuse pour pouvoir être gracieuse; car la grâce
consiste dans le mouvement. Elle y gagne quelque chose
de sûr, d'aussi solide, d'aussi réel qu'un bon louis d'or
qu'on tient encore dans sa poche. En un mot, c'est une
jeune fille allemande, et quand, en se laissant aller
à la rêverie, on considère ses yeux, mélancoliques vio-
lettes, on pense à l' Allemagne, aux tilleuls odorants,
aux poésies de Hœlty, à la statue de pierre de Roland
devant l'hôtel de ville, au vieux co-recteur, à sa nièce
aux joues de rose, à la maison du forestier avec ses
trophées de cerf, au mauvais tabac et aux bons compa-
gnons, aux histoires de cimetières de la grand'ma-
man, aux honnêtes gardes de nuit, à l'amitié, au
premier amour, à milîe autres douées bagatelles. En
vérité , la Marguerite de Schetfer ne peut être décrite :
elle e?t plus sentiment que figure. C'est une âme peinte.
DE LA FRANCE. 331
Toutes les fois que je passais devant elle , je ne pou-
vais m'empécher de lui dire à voix basse : Pauvre
chère enfant ! — Liebes kindt —
Malheureusement nous retrouvons la manière de
Scheffer dans tousses tableaux; et si cette manière
s'approprie merveilleusement à son Faust et à Margue-
rite , elle nous déplaît complètement dans des sujets
qui demanderaient des tons clairs, chauds et brillants.
II nous a donné , par exemple , un petit tableau repré-
sentant une danse d'enfants, lesquels, grâce à sa
couleur nébuleuse et triste , ressemblent à une ronde
de petits gnomes. Quelque recommandable aussi que
puisse être son talent dans le portrait , quelque origi-
nalité que je lui reconnaisse dans la conception de ce
genre , je n'en reste pas moins choqué par cette cou-
leur de son choix. On voyait cependant au salon un
portrait pour lequel la manière de Scheffer avait dû
être faite. Ce n'était qu'avec ces teintes indécises,
trompeuses, éteintes et sans caractère qu'on pouvait
peindre l'homme dont la gloire consiste à ne jamais
laisser lire ses pensées sur sa figure, bien plus, à y
faire lire tout le contraire, l'homme quatorze fois
parjure, dont le talent de mensonge a été mis à profit
par tous les gouvernements qui se sont succédé en
332 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
France et qui se sont légué, comme les Césars , cette
Locuste toujours prête à les servir les uns contre les
autres avec la même sûreté, la même discrétion.
Le Henri IV et le Louis-Philippe de Schefter, portraits
équestres de grandeur naturelle , méritent en tous cas
une mention particulière. Le premier, le roi par droit
de conquête et de naissance, a vécu dans un siècle an-
térieur au mien. Je sais seulement qu'il a porté une
barbe à la Henri IV, mais non s'il est fidèlement repré-
senté. L'autre, le roi des barricades, le roi par la grâce
du peuple souverain, est mon contemporain , et je puis
juger si son portrait lui ressemble. Ce tableau est cer-
tainement bien rendu et très-re? semblant; mais je n'ai
pu découvrir ce mérite qu'après avoir vu le roi même.
C'est un reproche que je dois faire à Scheffer.
On partage en deux classes les peintres de portraits.
Les uns ont le merveilleux talent de saisir et de rendre
ceux des traits qui peuvent donner même au spectateur
étranger l'idée exacte de l'individu représenté, de
telle sorte qu'il comprend aussitôt le caractère de figure
de l'original inconnu au point de le reconnaître tout de
suite s'il vient à le rencontrer. C'est le mérite que nous
trouvons chez les anciens maîtres, particulièrement
chez Holhein, Titien et Van Dyck; et ce qui nous
DE LA FRANCE. 333
frappe à l'instant dans leurs portraits , c'est ce rapport
immédiat qui nous garantit immanquablement la res-
semblance avec les originaux morts. «Je fourrais jurer
que ces tableaux sont ressemblants,» disons-nous invo-
lontairement en parcourant les galeries.
Nous trouvons la seconde manière de peindre la
portrait, particulièrement chez les Anglais et les
Français , qui n'ont en vue que cette possibilité facile
de faire reconnaître l'homme que déjà nous connais-
sons bien, et qui ne reproduisent sur la toiie que les
traits qui nous rappellent sa figure et sa physionomie.
Ces peintres ne travaillent positivement qu'au proîit du
souvenir. Ils sont chers surtout aux parents bien appris
et aux tendres époux qui nous montrent après dîner
leurs portraits, et ne peuvent nous assurer assez com-
bien le cher petit enfant était frappant avant d'avoir
eu la coqueluche , ou bien que nous serions stupéfaits
de la ressemblance de monsieur le mari si nous îe
connaissions, avantage qui nous est réservé quand il
sera revenu de la foire de Brunswick.
La Léonore est un morceau fort distingué sous le
rapport de la couleur, et montre avec quelle puissance
d'attrait et de charme Scheiiér pourrait peindre s'il te
voulait. 11 a reporté son sujet au temps des croisades,
49.
334 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
ce qui lui a donné l'occasion de déployer plus de luxe
de costumes et surtout un coloris plus romantique.
L'armée des croisés passe, et la pauvre Léonore n'y a
pas vu son bien-aimé. Il règne dans tout ce tableau
une mélancolie douce et presque sereine, et rien ne
fait prévoir l'horrible apparition de la nuit prochaine.
Mais je crois justement que le peintre ayant transporté
cette scène dans une époque de foi pieuse et de ca-
tholicisme, Léonore, veuve de son fiancé, ne blasphé-
mera pas la divinité, et le cavalier trépassé ne viendra
pas l'enlever. La Léonore de Bùrger vit dans une pé-
riode de protestantisme et d'examen critique, et son
amant est parti pendant la guerre de sept ans pour
conquérir un morceau de la Silésie au profit de l'ami
de Voltaire. Alors il y avait du doute et des blas-
phèmes. La Léonore de Scheffer vit au contraire à une
époque toute catholique, où les hommes se cousaient
une croix rouge sur l'habit, puis, animés d'une pensée
religieuse, guerriers pèlerins, s'en allaient par cen-
taines de mille en Orient pour y conquérir un tombeau.
Étrange époque ! étrange délire ! Mais, après tout, ne
sommes-nous pas tous, tant que nous sommes,, des
chevaliers croisés, qui, avec tous nos pénibles combats,
ne conquérons à la fin qu'un tombeau 3 C'est cette
DE LA FRANCE. 335
pensée que je lis sur la figure réfléchie du chevalier
gui, du haut de son cheval de bataille, jette un regard
si plein de pitié sur la pauvre Léonore. Celle-ci laisse
tomber sur l'épaule de sa mère sa tête comme une
fleur affligée. La fleur se fanera, mais ne blasphémera
point. C'est une douce composition, qui écarte toutes
les pensées sombres et haineuses. C'est un tableau
tout harmonieux, et dans la musique des couleurs
règne l'unité la plus consolante.
Je passe sous silence les autres toiles de Scheffer,
qui méritent moins d'attention. Le public les a cepen-
dant également bien accueillies. Telle est la magie du
nom du maître. Qu'un prince porte à son doigt un
strass de Bohème, chacun jurera que c'est un diamant,
et s'il était possible qu'un mendiant portât une bague
de véritables diamants, on serait persuadé que ce n'est
que du verre. Cette considération m'amène à
HORACE VERNET,
qui, pour orner le salon, n'y a pas envoyé non plus
toutes pierreries véritables. Le plus remarquable des
tableaux qu'il a exposés était une Judith sur le point
de tuer Holopherne. Elle vient de quitter sa couche,
336 ŒUVRES DE HENRI HEINE
la belle jeune femme à la taille élancée brillant de
tout l'éclat de sa beauté. Un vêtement violet, noué à
la hâteautour deshanches, descendjusqu'àses pieds.
Le haut du corps est couvert d'une robe de dessous
d'un jaune pâle, dont la manche, tombant sur le bras
droit, est relevée avec une sorte de geste de boucher,
mais d'une grâce enchanteresse, par la main gauche,
car la droite tient le glaive recourbé qui menace Ho-
lopherne endormi. La voilà, 'cette ravissante créature,
hier encore vierge, pure devant Dieu, souillée devant
le monde, hostie profanée. Sa tête est délicieusement
attrayante et d'un charme étrange: ses cheveux noirs
semblables à de petits serpents qui se redressent en se
roulant, lui donnent une grâce effrayante. Le visage
est légèrement ombré, une douce férocité, une ten-
dresse sombre, un courroux sentimental percenttout
à la fois dansles traits de cette beauté meurtrière. Son
œil surtout étincelle de divine cruauté et delà joie do
la vengeance; car elle a aussi son injure à elle, la
profanation de son beau corps, à venger sur l'affreux
païen. Celui-cin'est pas eneffet très-attrayant, mais il
paraît bon enfant au fond. Il dort avec tant de com-
plaisance dans l'engourdissement de béatitude qui
suit sa félicité! Il ronfle peut-être; ou, comme dit
DE L\ FRANCE. 337
Louise, sommeille tout haut. Ses lèvres frémissent
encore comme si elles donnaient des baisers : et la
mort l'envoie ivre de bonheur el certainement de
vin, sans intermédiaire de souffrance et de maladie,
par le ministère de son plus bel ange, dans la nuit
blanche de l'éternel anéantissement. Quelle fin digne
d'envie ! Oh ! quand mon heure viendra, faites-moi,
grands dieux ! mourir comme Holopherne !
Est-ce une ironie d'Horace Vernet d'avoir fait ca-
resser par les premiers rayons du soleil levant cet
homme qui va mourir, tandis que la lampe nocturne
s'éteint ?
Un autre tableau du même peintre, qui représente
le pape actuel, se recommande moins par l'esprit que
par la virilité du dessin et de la couleur. La tête ceinte
de la triple couronne d'or, vêtu d'ornements blancs
brodés d'or, assis sur un siège d'or, le serviteur des
serviteurs de Dieu est porté en procession autour de
l'église de Saint-Pierre. La figure du pape, quoique
assez colorée, a un air de faiblesse et s'éteint presque
sur le fond blanc de l'encens qui fume et des éventails
de plumes blanches dressés derrière lui. Mais les por-
teurs du pontife sont d'une encolure athlétique et
pleins de caractère. Leur livrée est rouge cramoisi,
338 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
et de noirs cheveux tombent et encadrent leurs visages
brunis. On n'en voit que trois, mais ils sont admira-
blement peints. On peut faire le même éloge des
capucins, dont on ne voit que les têtes ou plutôt les
nuques courbées et surmontées d'une large tonsure.
Mais l'insignifiance vaporeuse du personnage princi-
pal et la saillie vigoureuse des figures accessoires sont
un défaut dans ce tableau. La facilité de pose et le
coloris avec lesquels ceux-ci sont rendus, m'ont rap-
pelé Paul Véronèse. Mais il y manque la magie véni-
tienne, cette poésie de la couleur, qui, ainsi que l'éclat
des lagunes, n'est que superficie, et cependant émeut
Tâme d'une manière si merveilleuse.
Une conception hardie et le mérite de la couleur
ont conquis aussi de nombreux suffrages à un troi-
sième tableau d'Horace Vernet, qui représente l'ar-
restation des princes de Gondé, de Conti et de Longue-
ville. Le lieu de la scène est l'escalier du Palais-Royal
au moment où les personnages arrêtés descendent
après avoir, sur Tordre d'Anne d'Autriche, remis
leurs épées. Cette disposition a donne au peintre la
facilité de conserver chaque personnage isolé et avec
ses contours complets. Condé est le premier devant
le spectateur, sur la marche la plus basse. Il caresse
DE LA FRANCE. 339
sa moustache en méditant, et je sais ce qu'il pense.
L'officier qui porte les trois épées sous son bras arrive
de la marche la plus élevée. Ce sont trois groupes
posés naturellement et naturellement rattachés l'un à
l'autre. Il n'y a qu'un homme qui a atteint un degré
bien élevé dans l'art qui puisse avoir une pareille idée
d'escalier.
Je fais grâce des autres tableaux moins importants
d'Horace Vernet, artiste multiple, qui peint tout, ta-
bleaux religieux, batailles, vie bourgeoise, animaux,
paysages, portraits, et tout cela en courant, presque
à la manière d'un faiseur de pamphlets.
J'arrive à
DELACROIX,
qui a exposé un tableau devant lequel j'ai toujours
vu un grand concours de peuple et que je range en
conséquence au nombre de ceux sur lesquels l'atten-
tion s'est portée le plus. La sainteté du sujet rendrait
peut-être périlleux de hasarder une critique trop sé-
vère. Mais, sauf quelques détails purement techniques,
une grande pensée règne dans eet ouvrage qui nous
attire singulièrement. Il a représenté un groupe de
peuple pendant la révolution de juillet, du mifieu du-
310 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
quel s'élance, presque comme personnage allégorique.
une jeune femme. Elle porte sur la tête le bonnet
phrygien, le bonnet rouge, un fusil dans une main et
l'étendard tricolore dans l'autre. Elle passe sur des
cadavres, elle excite au combat. Nue jusqu'à la cein-
ture, c'est un beau corps aux mouvements impétueux;
son visage, un profil hardi; une douleur impudente se
lit dans ses traits ; au total, bizarre mélange de Phryné,
de poissarde et de déesse de liberté. On n'a pas indi-
qué d'une manière précise qu'elle représentât ce der-
nier personnage; l'artiste a voulu peut-être figurer la
force brutale du peuple qui se délivre enfin d'un far-
deau fatal. Je ne puis m'empêcher d'avouer qu'elle
me rappelle ces dévergondées péripatéticiennes dont
les essaims couvrent le soir les boulevards; que ce
petit Cupidon, ramoneur de cheminée, qu'on voit un
pistolet à la main à côté de cette Vénus des rues, est
souillé probablement d'autre chose encore que de
suie; que le candidat au Panthéon étendu mort à
terre trafiquait peut-être le soir d'auparavant sur les
contre-marques à la porte d'un théâtre , que le héros
qui se précipite avec son fusil porte les galères sur
sa figure et certainement sur ses habits dégoûtants
l'odeur de la cour d'assises ; mais c'était justement là
T>E LA FRANCE. 3kl
ce qu'il fallait : une grande pensée ennoblissait même
la lie de ce peuple, celte crapule, et réveillait dans
son âme la dignité endormie. Journées sacrées de
juillet! vous témoignerez éternellement en faveur de
la dignité originelle de l'homme, dignité qui ne peut
jamais être complètement détruite. Celui qui vous a
vues ne se lamente plus sur les tombes d'autrefois; mais
il croit désormais avec joie à la résurrection des
peuples. Journées sacrées de juillet! que votre soleil
était beau ! que le peuple de Paris était grand ! Les
dieux, qui du haut du ciel contemplaient ce sublime
combat, jetaient des cris d'admiration ; ils auraient
volontiers quitté leurs sièges d'or et seraient descendus
sur la terre pour se faire citoyens de Paris!
La couleur n'est sur aucun tableau du salon autant
imbue que sur celui de la révolution de juillet par De-
lacroix. Cependant cette absence même de vernis et
d'éclat, la poussière et la fumée de la poudre qui en-
vironnent toutes les figures comme d'une toile d'arai-
gnée, le coloris desséché au soleil qui semble languir
de soif et soupirer après une goutte d'eau , tout cela
donne à cette peinture le vrai , la réalité, un caractère
originel, entin on y trouve la véritable physionomie
des journées de juillet.
342 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
DECAMPS
îst le nom du peintre qui, par d'autres moyens, a en-
chanté les esprits. Malheureusement je n'ai pu voir un
de ses meilleurs ouvrages, Y Hôpital des chiens ga-
leux, qui avait déjà été retiré quand j'ai visité l'expo-
sition. Quelques autres bons morceaux de lui m'ont
également échappé, parce que la foule m'a empêché
de les trouver avant qu'ils fussent retirés.
Je reconus tout d'abord que Decamps était un
grand peintre quand je vis un tout petit tableau (le
premier que je voyais de lui), dont le coloris et la
simplicité me frappèrent. Ce n'était que l'étude d'une
bâtisse turque élevée et blanche; çà et là quelques
trous de fenêtres où venait regarder un visage turc;
en bas une eau calme où les murs blancs de craie se
réfléchissaient avec leurs ombres rougeâtres, le tout
d'une tranquillité endormie. J'appris ensuite que De-
camps lui-même était allé en Turquie, et que ce n'é-
tait pas seulement son coloris original qui m'avait tant
frappé, mais bien encore la vérité qui parle dans la
couleur fidèle et sans affectation de ses représentations
de l'Orient. Ce mérite est vraiment particulier dans sa
DE LA FRANCE. 343
Patrouille turque. Nous voyons dans ce tableau le
grano *iadgi-Bey, chef suprême delà police de Smyrne,
lequel, entouré de ses myrmidons , fait la ronde dans
la ville. Ce personnage fait porter l'ampleur démesu-
rée de son ventre sur un grand cheval ; il se montre
dans toute la majesté de son insolence. C'est une face
d'une sottise impertinente qui respire l'ignorance la
plus crasse et dont le front déprimé est décoré en
sautoir d'un large turban blanc. Il tient dans sa main
le sceptre de la bastonnade absolue 5 à côté de lui
courent à pied neuf fidèles exécuteurs de sa volonté
quand même, rapides créatures aux longues jambes
amaigries, aux faces d'animaux, chats, boucs, singes;
l'un d'eux forme une mosaïque de museau de chien ,
yeux de cochon, oreilles d'âne, rire de veau et couar-
dise de lièvre. Leurs mains portent négligemment des
armes, telles que piques, fusils la crosse en l'air, et
aussi des outils du métier de justice , c'est-à-dire un
pal et un faisceau de bâtons de bambous. Comme les
maisons devant lesquelles passe le cortège sont blan-
chies à la chaux et le sol d'une argile jaune, le tout
fait presque l'effet d'une file d'ombres chinoises. La
scène est éclairée par le soleil couchant , et les
ombres bizarres des maigres jambes d'hommes et de
344 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
cheval ajoutent à la magie baroque de cet effet.
Puis ces coquins se culbuttent avec des cabrioles si
drôles, avec des sauts si inouïs, et le cheval lui-
même s'allonge avec une rapidité si comique, qu'il
semble à moitié courant sur le ventre , à moitié vo-
lant. Et c'est tout cela que quelques critiques d'ici
ont le plus blâmé comme anti-naturel et sentant la
caricature.
La France a aussi en fait d'art ses juges inamovibles,
qui épluchent , d'après les vieilles règles convenues ,
toute œuvre nouvelle ; ses maîtres, connaisseurs-jurés
qui vont flairant dans les ateliers et débitant leur sou-
rire approbateur là où l'on flatte leur marotte; et ces
gens n'ont pas manqué de juger le tableau de De-
camps. Un monsieur, qui publie une brochure sur
chaque exposition, a, par forme de posl-scriptum, cher-
ché à déprécier dans le Figaro le tableau en question,
et il s'imagine persifler finement les partisans de cet
ouvrage en avouant avec une apparente modestie qu'il
n'est « qu'un homme qui décide d'après les idées du
«simple jugement, et que son pauvre jugement ne
« peut voir dans l'ouvrage de Decamps le grand chef-
« d'œuvre qu'y reconnaissent ces esprits immenses
« dont la conviction se forme avec des éléments au 1res
DE LA FRANCE. 345
« quo le jugement. » L'honnête homme avec son ju-
gement! il ne sait pas quelle justice il se rend àlui-
même ! Le pauvre jugement ne doit dans le fait jamais
parler le premier, quand il s'agit d'apprécier des œu-
vres d'art, pas plus qu'il ne joue le premier rôle dans
leur création. L'idée d'un morceau naît dans l'âme,
et celle-ci demande à l'imagination le secours do sa
force réalisatrice. L'imagination lui jette alors, toutes
ses fleurs, en couvre toute l'idée et l'étoufferait au
lieu de la vivifier, si le jugement n'arrivait de son pas
boiteux et n'émondait les fleurs surabondantes. Le
jugement ne fait que maintenir l'ordre, exercer la po-
lice dans le domaine de l'art. Dans la vie, c'est le plus
souvent un froid calculateur qui fait l'addition de nos
folies. Hélas! il ne constate que trop souvent la fail-
lite d'un cœur ruiné et suppute le déficit avec le plus
grand calme.
La grande erreur vient de ce que le critique demande
toujours : Que doit faire l'artiste? Il serait bien plus
juste de dire : Que veut l'artiste? ou même à quelle in-
spiration se sentait-il obligé d'obéir? Cette question :
Que doit faire l'artiste? a été inventée par cetie sorte de
philosophes de l'art qui, sans poésie qui leur fût pro-
pre, ont abstrait pour leur usage particulier des faits
346 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
et des souvenirs de différents chefs-d'œuvre, tracé
d'après ce qui existait une règle pour l'avenir, partagé
des catégories et des genres et imaginé des définitions
et des principes. Ils ne savaient pas que de semblables
abstractions ne peuvent en tout cas servir qu'à juger
l'imitation; mais que chaque artiste original, chaque
génie nouveau doit être jugé d'après l'esthétique qui
lui est propre et qui se produit en même temps que
son œuvre. Les règles et les préceptes anciens sont
encore moins de mise avec de pareils esprits. L'art de
l'escrime, dit un auteur contemporain, n'existe pas
pour les jeunes géants; car ils refoulent toutes les pa-
rades. Il ne s'agit donc, dans les cas semblables à ce-
lui qui nous occupe, que de répondre à ces questions:
A-t-il les moyens de rendre son idée? les moyens em-
ployés étaient-ils les véritables? Nous sommes alors
sur le bon terrain. Nous ne mesurons plus rien à une
production étrangère et d'après le désir qui est en
nous, mais nous nous entendons sur les moyens que
Dieu avait donnés à l'artiste pour la manifestation de
son idée. Dans les arts récitants , ces moyens consis-
tent en sons et en paroles. Dans les arts plastiques, ce
sont les couleurs et les formes. Sons et parole", cou-
leurs et formes, le visible surtout, ne sont pourtant
DE LA FRANCE. 347
que des symboles de ridée, symboles qui naissent
dans L'âme de l'artiste quand il est agile par le saint-
esprit du monde ; ses œuvres ne sont que des symboles
a l'aide desquels il communique aux autres âmes ses
propret idées. Celui qui exprime le plus de sentiments
et les plus profonds, avec le plus petit nombre de sym-
boles, avec les plus simples, celui-là est le plus grand
artiste.
J'attache surtout le plus grand prix à ce que le sym-
bole, abstraction faite de sa signification secrète,
charme en outre par lui-même les sens, comme le fe-
raient les fleurs d'un selam qui, indépendamment de
leur langage mystérieux , plaisent déjà par le seul at*
trait d'un beau, frais et éclatant bouquet. Mais un tel
accord est-il toujours possible? l'artiste est-il toujours
complètement libre dans le choix et la disposition de
ses fleurs mystérieuses? ou bien ne fait-il qu'obéir dans
cette opération à une puissance occulte? Je réponds
affirmativement à une pareille question de dépendance
mystique. L'artiste ressemble à cette princesse som-
nambule qui, la nuit dans les jardins de Bagdad,
cueillait avec la science la plus profonde de l'amour
et disposait en selam les fleurs les plus rares et n'en
savait plus la signification quand elle se réveillait.
348 ŒUVRES DE HKNRI HEINE.
Puis elle s'asseyait le matin dans son harem, regardait
son bouquet de la nuit, se perdait en réflexions comme
à propos d'un songe oublié et finissait par l'envoyer
au calife bien-aimé. Le gras eunuque qui le portait,
tout ravi qu'il était à la vue de ces belles fleurs , n'en
soupçonnait pas le sens. Mais Haroûn-al-Radscid, chef
des Croyants, successeur du prophète, possesseur de
l'anneau de Salomon, comprenait tout de suite le
langage du bouquet; son cœur bondissait de joie; il
baisait chaque fleur et il riait en sentant ses larmes
tomber sur sa longue barbe.
Je ne suis ni successeur du prophète ni possesseur
de l'anneau de Salomon; je n'ai pas non plus de barbe
longue, mais je puis assurer pourtant que j'ai compris
le beau selam que Decamps nous a rapporté de l'O-
rient, et que je le comprends encore beaucoup mieux
que ne pourraient le faire tous les eunuques avec leur
Kislar-Aga, le grand connaisseur suprême, messager
intermédiaire dans le harem de l'art. Le bavardage de
tous ces connaisseurs incomplets m'est tout à fait in-
supportable , surtout quand il n'y manque aucune des
formules voulues et particulièrement le conseil bien-
veillant aux jeunes artistes et le pitoyable avis de re-
venir à la nature et toujours à la chère nature.
DE LA FRANCE. 349
En l'ait d'art, je suis surnaturaliste. Je crois que
l'artiste ne peut trouver dans la nature tous ses types,
mais que les plus remarquables lui sont révélés dans
son âme comme la symbolique innée d'idées innées
et au môme instant. Un moderne professeur d'esthé-
tique, qui a écrit des Recherches sur l'Italie, a voulu
remettre en honneur le vieux principe de l'imitation do
la nature et soutenir que l'artiste plastique devait
trouver dans la nature tous ses types. Ce professeur,
en étalant ainsi son principe suprême des arts plasti-
ques, avait seulement oublié un de ces arts, l'un des
plus primitifs, je veux dire l'architecture, dont on a
essayé de retrouver après coup les types dans les
feuillages des forêts, dans les grottes des rochers. Ces
types n'étaient point dans la nature extérieure, mais
bien dans l'âme humaine.
Decamps peut se consoler en disant au critique qui
blâme dans son tableau l'absence de nature, et le trot
du cheval, et le galop des gens de Hadji-Bey, qu'il a.
en peignant, été fidèle à la vérité fantastique et à l'in-
tuition d'un rêve. Dans le fait, quand des figures
sombres sont peintes sur un fond clair, elles prennent
tout l'aspect d'une vision, semblent ne plus tenir à la
terre, et demandent peut-être en conséquence à être
350 ŒUVRES I)E HENRI HEINE.
traïtéesd'une manière moins matérielle, plus aérienne
et plus fabuleuse. Le mélange des caractères de la
bête et de l'homme dans les figures de ce tableau est
encore un motif de plus pour les rendre d'une manière
inusitée. Dans ce mélange même est la source de cette
verve antique que les Grecs et les Romains ont su ex-
primer dans leurs innombrables tableaux chimériques,
ainsi que nous le voyons avec ravissement sur les murs
d'IIerculanum et dans les statues de satyres, de cen-
taures, etc. Quant au reproche de caricature, l'artiste
en est suffisamment défendu par l'accord de son
œuvre, délicieuse musique de couleurs qui résonne
d'une manière comique mais harmonieuse, enfin par
la magie de son coloris. Les peintres de caricatures sont
rarement de bons coloristes, justement à cause de ce
morcellement de leur sentiment, qui est la condition
de leur vocation pour la caricature ; la perfection du
coloris naît au contraire de l'âme du peintre et dépend
de l'unité de ses sentiments. Je n'ai vu danc. les ta-
bleaux originaux de Hogarth, à la galerie nationale de
Londres , que des barbouillages bigarrés qui juraient
les uns contre les autres, véritables émeutes de teintes
crues.
J'ai oublié de remarquer que, dans ce tableau de
DE LA FRANCK. 351
Deramps, quelques jeunes femmes grecques sans voiles
sont assises près de leur fenêtre et regardent passer le
baroque cortège. Leur calme et leur beauté forment
un contraste tout à fait attrayant. Elles ne rient pas :
cette impertinence à cheval et l'obéissance canine qui
se culbute tout auprès sont pour elles un spectacle
ordinaire. Nous nous sentons d'autant mieux trans-
portés tout de bon dans la patrie de l'absolutisme.
Craignant que cette toile ne me retienne encore plus
longtemps, je me hâte de courir à un autre tableau sur
lequel est écrit le nom de
LESSORE
et qui attirait chacun par une admirable vérité, et par
un luxe de simplicité et de modestie. On s'arrêtait, in-
terdit, quand on arrivait devant cette production qui
était désignée au catalogue sous le titre du Frère ma-
lade. Dans un misérable grenier, sur un misérable gra-
bat, gît un petit garçon malade, qui regarde avec des
yeux suppliants un crucifix de bois grossier appendu
à la muraille nue. A ses pieds est assis un autre jeune
garçon, triste et chagrin, le regard abattu. Sa courte
jaquette et son petit pantalon sont propres, mais mer?
352 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
rapiécés et d'étoffe grossière. La couverture de laine
jaunie et l'ameublement, c'est-à-dire l'absence de tous
meubles, annoncent une grande indigence. Ce sujet
est traité d'une manière qui y répond tout à fait et rap-
pelle les tableaux de mendiants de Murillo. Des ombres
fortement tranchées, des touches puissantes, fermes
et sérieuses, des couleurs peu fondues, mais appli-
quées par une main calme et hardie, des tons éteints,
sans rien de terne cependant, donnent à ce morceau
un caractère que Shaltspeare a désigné par les mots :
The modestij of nature. Entouré de tableaux brillants
avec leurs cadres splendides, ce tableau a dû sur-
prendre d'autant plus que le cadre en était vieux et la
dorure noircie, tout à fait d'accord avec le sujet et avec
la manière de l'artiste. Ainsi, conséquente dans tous
les détails de son ensemble et contrastant avec son
entourage, cette production faisait une impression mé-
lancolique et profonde sur le spectateur et remplissait
l'âme de cette inexprimable compassion qui nous
saisit, quand, sortant d'un salon étincelant de lumière
et de bonne humeur, nous entrons tout d'un coup dam
une rue obscure et qu'une pauvre créature déguenillée,
nous implore au nom du froid et de la faim. Ce tableau
dit beaucoup avec peu de moyens et nous fait penser
DE LA FRANCE. 353
et sentir encore davantage. Son auteur porte un nom
tout à fait inconnu dans le monde des beaux-arts.
SCHNETZ
est un nom moins obscur. Pourtant je n'en parie pas
avec autant de plaisir que du précédent. Les amateurs,
qui avaient peut-être vu déjà de meilleurs ouvrages de
Schnetz, lui assignaient un rang fort distingué, et je nt
puis en conséquence lui refuser ici sa stalle réservée.
Il peint bien; mais ce n'est pas, à mon avis, un grand
peintre. Son grand tableau du salon de cette année ,
représentant des paysans italiens qui demandent à la
Madone une guérison miraculeuse, a d'excellentes
parties isolées; un jeune garçon pris de convulsions
est surtout parfaitement dessiné; la partie technique
révèle partout un homme habile , mais le tout est plus
rédigé que peint; les figures sont mises en scène avec
un air déclamatoire, et l'on y cherche en vain la con-
templation intérieure , la pensée originelle et l'unité.
Schnetz a besoin de beaucoup de moyens pour dire
quelque chose, et ce qu'il dit est en grande partie su-
perflu. Un grand artiste peut, à l'occasion, faire du
mauvais, tout comme un homme médiocre, mais ja-
20.
354 ŒUVRES DE HENRI HEINE,
mais rien de trop. Des efforts tendus, une volonté visi-
blement grande peuvent nous intéresser chez un artiste
médiocre ; mais les résultats ne peuvent nous faire grand
plaisir. C'est la sûreté avec laquelle plane 1^ génie qui
nous plaît le plus dans son élévation; nous prenons
plaisir à son vol hardi ; plus nous sommes convaincus
de la force puissante de son aile, et plus notre âme
confiante se laisse emporter avec lui dans les régions
de la lumière la plus éclatante de l'art. Nous éprouvons
tout le contraire avec ces génies d'opéra qui nous
laissent voir les fils qui les guindent, de telle sorte
qu'appréhendant à tout instant leur chute, nous ne re-
gardons leur élévation qu'avec un sentiment de ma-
laise et le cœur serré. Je ne dis pas que les fils à l'aide
desquels Schnetz s'enlève sont trop menus, ou que son
génie est trop lourd; je puis seulement assurer qu'au
lieu d'élever mon âme , il la rabaisse au niveau de la
terre.
Schnetz a, par la direction de ses études et par le
choix de ses sujets, beaucoup d'analogie avec un
peintre qu'on nomme souvent pour cette raison en
même temps que lui, mais qui, dans l'exposition de
cette année, a dépassé, non-seulement lui, Schnetz,
mais tous ses confrères, à peu d'exceptions près.
DE LA l.<ANCE. 355
L. ROBEtlT
est le nom de ce peintre. Est-il peintre d'histoire ou de
genre? vont me demander les syndics-jurés de corpo-
rations allemandes. Hélas! je ne puis éluder cette
question ; il faut donc me résoudre à expliquer ces
absurdes qualifications pour obvier une fois pour toutes
aux plus grands malentendus. Cette séparation de
l'histoire et du genre est tellement faite pour troubler
l'esprit, qu'on la croirait inventée par les artistes qui
ont travaillé à la tour de Babel. Cependant, elle est de
date plus récente. Dans les premières périodes de l'art
moderne, il n'y avait que de la peinture d'histoire,
c'est-à-dire des représentations de l'histoire sacrée.
Plus tard, on a désigné expressément sous le nom de
peinture d'histoire les tableaux dont les sujets étaient
empruntés, non-seulement à la Bible et à la légende,
mais encore à l'histoire antique et profane, ainsi qu'à
la mythologie païenne. On les distinguait de ces repré-
sentations de la vie ordinaire qui devinrent à la mode,
particulièrement dans les Pays-Bas, où l'esprit protes-
tant repoussait également la mythologie catholique et
païenne, où peut-être il n'y avait pour ces derniers su-
356 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
jets ni modèles ni goût, où cependant vivaient tant de
peintres distingués qui cherchaient de Foccupation
et tant d'amateurs qui achetaient volontiers des ta-
bleaux. Les diverses manifestations de cette vie ordi-
naire devinrent alors différents genres.
Beaucoup de peintres ont représenté d'une manière
fort remarquable la gaieté comique des petites exis-
tences bourgeoises; mais la perfection technique était
malheureusement le principal. Tous ces tableaux ont
au moins pour nous un intérêt historique ; car lorsque
nous regardons les jolies productions de Mieris, de
Netscher, de Jean Stehn, de Gérard Dow, de Van der
Werf et de bien d'autres, tout l'esprit de leur temps se
révèle merveilleusement à nous , nous voyons, pour
ainsi dire, le xvie siècle par la fenêtre, et prenons sur le
fait les occupations et les costumes d'alors. Les peintres
hollandais et flamands ont été assez favorisés sous ce
dernier rapport : l'habillement des paysans ne man-
quait pas de pittoresque, celui de la bourgeoisie était
pour les hommes une alliance charmante des bonnes
aises néerlandaises et de la grandeza espagnole; celui
des femmes, un mélange bigarré des fantaisies du
monde entier et de flegme indigène; par exemple,
mynheer avait le manteau de velours bourguignon et v
DE LA FRANCE. 3.77
la toque chevaleresque, et puis une pipe de terre à la
bouche; mifrow portait de lourdes robes traînantes de
satin de Venise aux reflets chatoyants, des dentelles de
Bruxelles, des plumes d'autruches africaines, des four-
rures russes, des pantoufles orientales, sur le bras une
mandoline espagnole, ou un manchon, ou bien encore
un hondchen (petit chien) aux soies brunes de la race
de Saardam ; le petit valet nègre, le tapis de Turquie,
les perroquets de toutes couleurs, les fleurs exotiques, .
les grands vases d'or et d'argent aux arabesques extra-
vagantes, tout cela jetait sur cette existence au fro-
mage de Hollande l'éclat d'un conte d'Orient.
Quand l'art, après un long sommeil, s'est réveillé
de nos jours, les artistes ne furent pas médiocrement
embarrassés à cause du choix de leurs sujets. La sym-
pathie pour la peinture religieuse et mythologique
était complètement éteinte dans la plupart des pays de
l'Europe, même dans les États catholiques, et cepen-
dant le costume des contemporains semblait par trop
répugner au pittoresque pour favoriser des représenta-
lions d'histoire du temps et de la vie ordinaire. Notre
trac moderne a réellement quelque chose de si pro-
saïque au fond, qu'on semble ne pouvoir le placer dans
un tableau que par manière de parodie. Les peintres
358 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
ont donc cherché de tous côtés des costumes pittores-
ques. Cette cause a principalement contribué à la pré-
dilection pour les sujets de l'histoire plus ancienne, et
nous trouvons en Allemagne toute une école qui ne
manque certainement pas de talents, laquelle s'occupe
sans relâche à affubler de la garde-robe catholique et
féodale du moyen âge les hommes et les passions d'au-
jourd'hui et les couvre du froc du moine ou de l'ar-
mure du chevalier. D'autres peintres ont eu recours à
d'autres expédients : ils ont choisi pour modèles des
populations dont le flot de la civilisation n'a pas encore
emporté l'originalité et l'habillement national. De là
viennent les scènes des montagnes du Tyrol que nous
trouvons si souvent dans les tableaux des peintres de
Munich. Ce pays est à leur porte, et le costume de
ces montagnards plus pittoresque que celui de nos
dandys. De là aussi ces riantes peinturée de la vie po-
pulaire des Italiens que la plupart des artistes, en rai-
son de leur séjour à Rome, ont sous la main, et qui
leur offre cette nature idéale, ces formes humaines
d'une noblesse originelle et ces costumes pittoresques
après lesquels soupire tout cœur d'artiste.
Robert, Français de naissance, graveur dans sa
jeunesse, a passé plus tard à Rome bon nombre a an-
DE LA FRANCE. 359
nées, et les tableaux qu'il a exposés appartiennent à
06 même genre dont je viens de parler, la reproduc-
tion de la vie du peuple en Italie. « C'est donc un
peintre de genre,» réplique mon syndic de corpora-
tion; puis je connais une dame peintre d'histoire qui
fronce dédaigneusement les narines. Je ne puis d'ail-
leurs accorder cette dénomination, parce qu'il n'y a
plus de peinture d'histoire dans le sens qu'on attachait
autrefois à ce mot. Il serait trop vague de réclamer ce
nom pour tous les tableaux qui expriment une pensée
profonde, d'où il arriverait qu'on se disputerait à pro-
pos de chaque tableau pour savoir s'il y aurait pensée,
et qu'à la fin de cette dispute, on n'aurait rien gagné
qu'un mot. Peut-être si on l'employait dans son ac-
ception naturelle, c'est-à-dire pour les représentations
de l'histoire du monde, ce mot, peinture d'histoire,
désignerait alors spécialement un genre qui se produit
actuellement d'une manière bien large, et dont on
peut déjà reconnaître un point culminant dans les
œuvres de Delaroche.
Avant de m'occuper particulièrement de ce dernier,
quelques mots encore sur ies tableaux de Robert. Ce
sont, comme je l'ai dit, des reproductions exclusives
de l'Italie, peintures qui nous représentent de ia ma-
3b() ŒUVRES DE HENRI HEINE.
nière la plus admirable la grâce de cette terre fortu-
née. L'art, pendant longtemps l'ornement de l'Italie,
se fait maintenant le cicérone de sa magnificence; les
couleurs parlantes du peintre nous révèlent ses attraits
les plus intimes; une antique magie recouvre sa puis-
sance, et le pays qui nous subjugua autrefois par ses
armes et plus tard par sa parole, nous subjugue au-
jourd'hui par sa beauté. Oui, l'Italie régnera toujours
sur nous, et des peintres, comme Robert, nous en-
chaînent de nouveau à Rome.
On connaît déjà, si je ne me trompe, par des litho-
graphies, les Piferari de Robert, qui ont été exposés
cette année, et représentent ces joueurs de chalumeau
des montagnes d'Albano, qui viennent à Rome vers
Noël pour donner de saintes sérénades aux images de
la mère de Dieu. Ce morceau est mieux dessiné que
peint. Il a quelque chose de raide, de terne, de bolo-
nais, comme une gravure coloriée. Cependant il remue
l'âme comme si l'on entendait la musique naïve et
pieuse de ces pâtres montagnards.
Moins simple, mais plus pénétrant encore, est un
autre tableau de Robert, où Ton voit un cercueil, le
corps découvert selon la coutume italienne, que porte
au tombeau la confrérie de la Miséricorde. Les
DE LA FRANCE. 361
membres de la confrérie, habillés entièrement en
noir et couverts d'un camail également noir, qui n'a
que deux trous, par lesquels les yeux regardent mys-
térieusement , s'avancent comme un cortège de
spectres. Sur le devant du tableau, en face du spec-
tateur, sont assis le père, la mère et le jeune frère
du mort. Pauvrement vêtu, livré à un chagrin pro-
fond, la tête penchée et les mains jointes, le vieillard
se tait; car il n'est pas de douleur plus grande en ce
monde que celle du père qui, contrairement à la loi
de la nature, survit à son enfant. La mère, couverte
d'une pâleur mortelle, semble se lamenter avec toute
la violence du désespoir. L'enfant, pauvre petit lour-
daud, tient un pain à la main et veut manger; maïs la
douleur qu'il partage à son insu, l'empêche d'avaler
la moindre bouchée, et sa mine en est d'autant plus
affligée. Le mort paraît le fils aîné, l'appui et l'orne-
ment de la famille, la colonne corinthienne de la mai-
son ; encore beau de jeunesse et de grâce, presque
souriant, il est étendu sur la civière fuftjiaire, en
sorte que dans cette composition la vie est terne,
laide et triste, et la mort au contraire apparaît belle
et aimable : peu s'en faut qu'elle ne sourie.
Le peintre, qui glorifie la mort avec tant de charme,
21
362 ŒU VUES DE HENRI HEINE.
a pourtant su représenter la vie avec bien plus de
magnificence encore: son grand chef-d'œuvre, les
ÏÏloissonneurs, est pour ainsi dire l'apothéose de la
vie. A soh aspect, on oublie qu'il est un royaume
des ombres et l'on doute qu'il puisse y avoir quelque
part plus de bonheur et de lumière que sur cette terre.
Le ciel, c'est la terre, et les hommes sont saints,
déifiés : c'est la grande révélation qui éclate dans les
couleurs ravissantes de ce tableau. On y aperçoit une
vaste plaine de la Romagne, éclairée par les feux d'un
soleil couchant d'Italie. Le milieu de la toile est oc-
cupé par un char de paysans traîné par deux grands
buffles attelés avec de grosses chaînes et chargé d'une
famille de gens de la campagne, qui va faire halte.
A droite, sont assises, près de leurs gerbes, des mois-
sonneuses qui se reposent de leur travail, pendant
qu'un joueur de musette enfle son instrument, aux
sons duquel lanse un joyeux compagnon, dans le
ravissement de son cœur. On croit entendre la mélo-
die et la chanson :
Damigella, tutla heba,
Versa t veras in Lel viool
î>r la m à tic te. 303
À gauche viennent aussi, avec des gerbes, des
femmes jeunes et belles, portant des épis; puis deux
jeunes moissonneurs, dont l'un s'avance plein d'une
voluptueuse langueur et les yeux baisses, l'autre au
contraire fait en l'air avec sa faucille des signaux de
|oie. Entre les deux buffles se tient un robuste garçon
£ !a poitrine brunie, qui ne paraît être que le valet
<*£ se repose sur le timon. Sur le haut de la voiture
est étendu, mollement couché, le grand-père, bon
vieillard affaibli, dont l'esprit dirige peut-être encore
le char de la famille. On voit de l'autre côté le fils,
mâle figure, résolue et calme, assis, les jambes croi-
sées, sur le dos de l'un des buffles et tenant dans sa
main le fouet, signe visible du commandement. Plus
haut, presque debout, se tient la jeune épouse de cet
homme avec un enfant dans les bras, rose avec son
bouton. A côté d'elle, une tête de jeune homme aussi
aimable, aussi brillante, son frère probablement, qui
veut étendre la banne de toile sur une perche. Ce
tableau devant être gravé, je n'en prolongerai pas la
description. Mais ce dont une gravure donnera l'idée
aussi peu qu'une description, c'est le charme parti-
culier à cet ouvrage, et ce charme est le coloris. Les
figures, toutes plus sombres que le fond* sont éclai-
361 ŒUVRES DE HEN1U HEINE.
rées par les reflets du firmament, mais avec des tons
si célestes, si admirables, qu'elles brillent par elles-
mêmes des teintes les plus éclatantes et le? plus
gaies, et que cependant tous les contours sont sévè-
rement détachés. Quelques têtes semblent être des
portraits. Mais le peintre n'a point copié la nature
avec le scrupule niais de beaucoup de ses confrères
et rendu les traits avec une minutie diplomatique.
Ainsi que me le faisait remarquer un ami, homme
d'esprit, Robert a recueilli d'abord en soi les figures
que lui offrait la nature, et, de même que les âmes ne
perdent pas dans les feux du purgatoire leur indivi-
dualité, mais seulement les souillures de la terre,
avant de s'élever au séjour des heureux, ainsi ces
figures ont été purifiées dans les flammes brûlantes
du génie de l'artiste pour entrer, radieuses, dans le ciel
de l'art, où régnent encore la vie éternelle et l'éter-
nelle beauté, où Vénus et Marie ne perdent jamais
leurs adorateurs, où Roméo et Juliette ne meurent
jamais, où Hélène reste toujours jeune, où Hécube m.
moins ne vieillit plus davantage.
On reconnaît dans le système de couleur du tableat^
de Robert l'étude de Raphaël. La beauté architecto-
nique et la disposition des groupes me rappellent aussi
DE LA FRANCE. JiÏÏ
ce grand maître. Quelques figures isolées, telles que
celles de la mère et de l'enfant, ont également un air
de famille avec les figures de Raphaël, mais avec celles
de sa première période, à l'époque où il copiait encore
fidèlement les types sévères du Pérugm, mais en les
adoucissant, en leur prêtant de la grâce.
Je ne m'aviserai pas d'établir un parallèle entre Ro-
bert et le plus grand peintre de la grande époque ca-
tholique; mais je ne puis m'empêcher de reconnaître
leur parenté. Ce n'est à la vérité qu'un air de famille,
tout entier dans les formes matérielles, mais non dans
l'esprit. Raphaël est tout imbu de christianisme ca- .
tholique, religion qui exprime le combat de l'esprit
contre la matière ou du ciel contre la terre, qui a
l'oppression de la matière pour objet, appelle péché
toute protestation de celte dernière et voudrait spi-
ritualiser la terre ou plutôt la sacrifier au ciel. Mais
Robert appartient à un peuple chez lequel le catholi-
cisme est, sinon mort, du moins très-avancé dans son
agonie. Car, pour le dire en passant , l'expression de
la charte que le catholicisme est la religion de la ma-
jorité du peuple n'est qu'un pieux mensonge contre
lequel la foule brutale protestait d'une manière tànt
soit peu respectueuse, quand, récemment, elle démo-
3G6 ŒUVRES DE HENRI HEINE,
lissait les églises et donnait aux images des saints des
leçons de natation dans la Seine, Robert est Français
et, comme la plupart de ses compatriotes, obéit à son
insu à une doctrine encore voilée qui ne veut pas en-
tendre parler d'un combat de l'esprit contre la ma-
tière , qui n'interdit pas à l'homme les jouissances
certaines d'ici-bas, et lui promet en même temps des
joies célestes dans l'azur de l'infini , qui veut au con-
traire béatifier l'homme dès cette vie terrestre et re-
garde le monde sensible comme aussi sacré que le
monde spirituel. Les Moissonneurs de Robert ne sont
donc pas seulement purs de tout péché , mais ils ne
savent même ce que c'est qu'un péché. Leur travail
de tous les jours est leur piété; ils prient donc conti-
nuellement sans remuer 'es lèvres, sont bienheureux
sans paradis, réconciliés sans sacrifice expiatoire, purs
de toute tache originelle, saints et archi-saints. Aussi,
quand, dans les tableaux catholiques, les têtes seules,
comme siège de l'esprit, rayonnent de l'auréole, sym-
bole de la spiritualisation , nous voyons au contraire
dans le tableau de Robert la matière également béa-
tifiée et tout l'homme, corps et tête , flottant dans une
lumière céleste, comme au milieu d'une gloire.
Mais le catholicisme n'est pas seulement éteint dans
DE LA. FRANGE. 307
la France nouvelle; il n'a même pas ici d'influenco
réactionnaire sur l'art, comme dans notre Allemagne
protestante, où ïi a regagné une nouvelle valeur à
/aide de la poésie qui embellit toujours les ruines du
passé. Il y a peut-être chez les Français une sourde
rancune qui les dégoûte des sujets caluoliques, pen-
dant que toutes les autres représentations de l'histoire
réveillent chez eux un puissant intérêt. Cette remarque
peut se prouver par un fait que j'expliquerai à son
tour par la remarque. Le nombre des tableaux repré-
sentant des scènes religieuses de l'Ancien ou du Nou-
veau Testament, ou de la Légende, est si minime au
salon de cette année, que telle subdivision d'un genre
tout mondain a fourni plus de morceaux , et certaine-
ment de meilleurs. Après un calcul exact, je trouve
dans les trois mille articles du catalogue vingt-neuf
de ces tableaux de religion , tandis que les seuls ta-
Dleaux dont les romans de Walter Scott ont fourni les
sujets dépassent le nombre trente. Je puis donc,
quand je parle de la peinture française, employer dans
leur signification la plus naturelle, et sans craindre
d'être mal compris , les mots peinture historique et
é'^le historique.
308 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
DELAROCHE
Il esl le coryphée de l'école vouée à cette tâche. Cet
artiste n'a pas de prédilection pour le passé en lui-
même, mais pour la représentation de ces temps, pour
la reproduction de leur esprit, pour leur histoire écrite
avec des couleurs. C'est le goût actuel de la plupart
des peintres fiançais; le salon était rempli de scènes
empruntées à l'histoire, et les noms de Devéria, Steu-
ben et Johannot méritent une mention des plus dis-
tinguées.
Delaroche, grand peintre d'histoire, a mis à l'expo-
sition de cette année quatre morceaux. Deux se rap-
portent à l'histoire de France, les deux autres à celle
d'Angleterre. Les premiers sont de petite dimension ,
ce qu'on appelle des tableaux de chevalet, riches en
figures pourtant et très-pittoresques. L'un représente le
cardinal de Richelieu mourant, qui remonte le Rhône,
de Tarascon à Lyon, dans une barque à laquelle est
attaché un autre bateau, où sont Cinq-Mars et de
Thiiu, que le cardinal conduit à Lyon pour les y faire
décapiter. Deux bateaux qui se suivent ainsi , sont
une conception peu favorable ; cependant elle a été
DE LA FRANCE. 369
traitée ici avec beaucoup d'adresse. La couleur est
brillante, presque éblouissante, et les figures semblent
nager dans la pourpre dorée du soleil couchant. Cet
éclat contraste d'autant plus avec le sort au-devant du-
quel vont les trois principauxpersonnages. Quelque va-
riée, quelque riante que soit la décoration de ces deux
barques, elles ne voguent pas moins vers le sombre
royaume de la mort. Les rayons étincelants du soleil
ne sont qu'un fanal d'adieu : c'est le soir ; il faut que
lui-même disparaisse bientôt aussi : il n'a plus qu'à
répandre sur la terre des teintes d'un rouge sanglant,
puis tout rentrera dans la nuit.
Non moins brillant et d'un sens non moins tra-
gique, nous apparaît Je pendant historique qui re/- ftj-
sente aussi les derniers jours d'un cardinal-ministre,
de Mazarin. Il est étendu sur un superbe lit de pa-
rade, au milieu d'un entourage bariolé de joyeux cour-
tisans et d'une somptueuse domesticité , lesquels ba-
billent entre eux, jouent aux cartes, se promènent
dans l'appartement; tous personnages aux couleurs
chatoyantes, êtres superflus, très-superflus, surtout
pour un homme qui va mourir. De charmants cos-
tumes, restes de ceux de la Fronde, non surchargés
encore de rosettes d'or , de broderies , de rubans et
2K
370 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
d'aiguillettes comme cela arriva plus tard avec le luxa
de Louis XIV, quand les derniers chevaliers se chan-
gèrent en cavaliers ayant les entrées à la cour, tout h,
fait à la façon de leur ancien glaive de bataille dont la
lame s'amincissait chaque jour jusqu'à ce qu'elle fût
devenue une absurde épée de parade. Les costumes du
tableau dont je parle sont encore simples , le justau-
corps et la gorgerette rappellent la guerre, premier
métier de la noblesse ; les plumes mêmes des cha-
peaux semblent se dresser fièrement, et ne pas s'in-
cliner à tous les vents de cour. La chevelure des
hommes tombe encore en boucles naturelles sur leurs
épaules ; les dames portent la spirituelle frisure h la
Sévigné. Les habillements de celles-ci annoncent ce-
pendant déjà la transition au mauvais goût, à longue
queue, à larges hanches de la période suivante* Mais
les corsets ont encore une grâce naïve, et les attraits
éblouissants en ressortent comme d'une corne d'abon-
dance. Il n'y a dans cette composition que de jolies
femmes, de véritables masques de cour; le sourire de
l'amour sur les lèvres, peut-être un amer déplaisir au
fond du cœur; des lèvres innocentes comme des fleurs,
et derrière, une méchante petite langue comme le ser-
pent caché. Trois de ces dames caquetant, chucno-
DR LA FRANGE. 371
tant, sont assises h gauche du lit du cardinal, et près
d'elles un prêtre a l'oreille fine, au regard exercé, au
nez subtil. A droite du lit, une table à laquelle sont
assis trois cavaliers et une dame qui jouent aux cartes,
au lansquenet peut-être, excellent jeu qui m'a fait ga*
gner une fois six thalers à Gœttingue. Un noble cour-
tisan, en manteau violet foncé chamarré d'une croix
rouge, s'avance dans le milieu de la chambre , et fait
la révérence la plus belle et la plus pliée. Dans le coin
du tableau à droite viennent deux dames de cour et
un abbé. Celui-ci donne à l'une d'elles un papier à
lire, peut-être un sonnet de sa fabrique, pendant qu'il
lorgne l'autre, laquelle joue rapidement de l'éventail/
léger télégraphe de l'amour. Les deux dames sont de
ravissantes créatures, l'une, rose dans tout son éclat
matinal, l'autre plus vaporeusement pâle, comme une
étoile amoureuse. Au fond du tableau sont assis des
valets de cour qui bavardent, se communiquent peut-
être de grands secrets d'état et de cotillon, ou parient
que Mazarin sera mort dans une heure. Au fait, celui-
ci parait bien près de sa fin : son visage a la pâleur
d'un cadavre , ses yeux sont affaissés et son nez s'al-
loue d'une façon bien inquiétante. Il doit sentir s'é-
tp:#dre peu à peu en lui cette flamme douloureuse
372 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
qu'on appelle la vie. Tout lui devient sombre et froid,
et l'aile de l'ange des ténèbres touche déjà son front;
au même instant la dame qui joue se tourne vers lui
pour lui montrer ses cartes, et semble lui demander
si elle doit couper le valet avec son cœur.
J'ai dit que les deux autres tableaux de Delaroche
représentent des sujets de l'histoire d'Angleterre. Les
personnages sont de grandeur naturelle et peints plus
simplement. L'un nous montre les deux jeunes princes
anglais que leur oncle Richard III fit assassiner dans la
Tour. Le jeune roi et son frère sont assis Suruu lit an-
tique au moment où leur petit chien court en aboyant
avec inquiétude vers la porîe comme pour annoncer
rapproche des meurtriers. Le roi, encore enfant et
presque adolescent, est une touchante figure. En dépit
de sa jeunesse, il paraît déjà &voir bien souffert : une
grandeur tragique est répandue sur son visage pâle et
maladif, et ses jambes, qui pendent mollement, don-
nent à son corps un aspect brisé comme une fleur
froissée. Tout cela, ai-je dit, est de la plus grande sim-
plicité, et l'impression en est d'autant plus puissante.
Cependant l'autre tableau excite des sentiments
bien plus douloureux encore. C'est une scène de cette
effrayante tragédie qui a été traduite aussi en français
DE LA FHANCF-. 373
et qui a fait couler bien des larmes des deux côlés du
canal, sans compter qu'elle a profondément ému aussi
les spectateurs allemands. Nous voyons sur-la toile les
deux héros de la pièce, le premier, cadavre dans le
cercueil, le second , plein de vie, levant le couvercle
du cercueil pour considérer son ennemi mort. Après
tout, ne sont-ce pas, au lieu des héros eux-mêmes, de
simples acteurs, auxquels le directeur du monde a as-
signé leurs rôles et qui , peut-être sans le savoir, ont
représenté le tragique combat de deux principes? Je
ne les nommerai point ces deux principes ennemis, ces
deux grandes pensées qui se combattaient peut-être
déjà dans l'âme de Dieu au moment de la création et
que nous voyons dans ce tableau en présence l'un de
l'autre , le premier outrageusement blessé et sanglant
dans la personne de Charles Stuart, le second arrogani
et victorieux dans la personne d'Olivier Gromwell.
Dans l'une des salles sombres de Whitehall, est
placé sur des sièges de velours rouge le cercueil du
roi décapité, et devant se tient un homme qui, d'une
main calme, lève le couvercle pour contempler le ca-
davre. Cet homme est tout seul. Tout son être est
large et ramassé, sa tenue négligée, son visage celui
d'un honnête et rustique campagnard; son costume,
374 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
d'un soldat dépouillé de tout ornement par la sévérité*
puritaine : une longue veste de velours brun sur une
jaquette de cuir jaune, des bottes de cavalier qui
montent si haut qu'on aperçoit à peine^un haut-de-
chausses noir, un ceinturon d'un jaune sale d'où
pend une épée à garde en coquille ; sur ses cheveux
courts, un chapeau noir retroussé avec une plume rouge;
un petit col blanc croisé sous lequel on aperçoit un
bout d'armure, des gants de cuir jaune sales et décou-
sus, la main gauche appuyée sur une canne ; l'autre,
comme je l'ai dit, tient ouvert le cercueil
Les morts ont sur la figure une expression distinguée
qui fait paraître bien inférieur tout homme vivant qu'on
aperçoit près d'eux; car ils le surpassent toujours de
toute la hauteur d'une indépendance, d'une absence de
passion et d'une froideur de grand seigneur. Les
hommes le sentent bien, et par respect pour le rang
supérieur des morts , la garde prend les armes, et les
présente quand passe devant le poste un convoi funé-
raire, ne fût-ce que le corps d'un pauvre savetier. On
comprend donc facilement combien la position d'Oli-
vier Cromwell lui est défavorable dans toute comparai-
son avec le roi mort. Celui-ci , glorifié par son récent
martyre, sanctifié par la majesté du malheur, le coa
DE LA FRANCE. 375
cntcwr£ (Tune pourpre de sang, le baiser de Melpomène
sur les lèvres, forma le contraste le plus écrasant avec
ceMe figure puritaine animée d'une vie grossièrement
robuste. Le contraste est encore tranché d'une ma-
nière bien remarquable entre les vêtements de celui-ci
et les dernières marques de splendeur de la majesté
tombée , le riche coussin de soie dans le cercueil et
l'élégance d'une éblouissante chemise garnie de point
de Brabant, dont on a revêtu îe cadavre.
Quelle grande, quelle universelle douleur le peintre
a exprimée ici en peu de traits ! Elle est étendue là,
misérablement sanglante, cette splendeur de la royauté,
autrefois la consolation et l'ornement du genre humaine
La vie de l'Angleterre est depuis ce temps devenue terne
«t décolorée, et la poésie a fui avec effroi cette terre
qu'elle avait parée des plus riantes couleurs. Que je l'ai
senti profondément quand je suis passé à minuit devant
la fenêtre fatale de Whitehall, et que la prose froide-
ment humide de l'Angleterre d'aujourd'hui glaçait
tous mes sans ! Mais pourquoi mon âme n'a-t-elle pas
été émue des mêmes sentiments lorsque je traversai
naguère pour la première fois la terrible place où
Louis XVI fut mis à mort ? Je crois que c'est parce
^ue celui-ci, lorsqu'il mourut, n'était plus roi et qu'il
376 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
avait déjà perdu sa couronne quand sa tête tomba.
Le roi Charles ne perdit sa couronne qu'avec sa tête.
Il croyait à celte couronne, à son droit absolu pour
lequel il combattit, svelte et audacieux chevalier. Il
mourut noblement orgueilleux, protestant contre l'illé-
galité de son jugement, véritable martyr de la royauté
par la grâce de Dieu. Le pauvre Bourbon n'a pas eu
cette gloire : sa tête, avant sa mort, était déjà décou-
ronnée, profanée, avilie par un bonnet de jacobin; il
ne croyait plus à soi, mais bien à la compétence de
ses juges : il ne protesta que de son innocence. Il
n'était, en vérité, que bourgeoisement vertueux, bon
gros père de famille. Sa mort a un caractère plus sen-
timental que tragique. Il sent trop les romans de
famille allemands d'Auguste Lafontaine... Une larme
pour Louis Gapet, un laurier pour Charles Stuart î
On ne peut guère nier que Delaroche, en exposant
son tableau, ne semble avoir eu l'intention d'appeler
les parallèles historiques, et qu'après en avoir fait
entre Charles Ier et Louis XVI, on en a fait entre
Cromwell et Napoléon. Pour moi, je dois dire qu'en
comparant ces deux derniers, on a fait tort à tous les
deux ; car Napoléon est resté pur de la responsabilité
du sang versé. Quant à Cromwell, il n'est jamais des-
DF, LA FRANCK. 377
Ccndu au point de se faire sacrer par un prêtre dans
la nef de Notre-Dame et de cajoler ainsi le sacer-
doce, lui le fils de la révolution victorieuse! Il y a dans
la vie de l'un une tache de sang; dans celle de l'autre,
une tache d'huile. Tous deux, au reste, sentaient bien
leur faute. La révolution de Paris poursuivait Napo-
léon comme l'esprit d'une mère assassinée; il enten-
dait partout sa voix, même la nuit. Elle l'arrachait,
plein d'effroi, des bras de la légitimité qui était venue
partager sa couche, et on le voyait alors errer rapide-
ment dans les vastes salles des Tuileries, la tempête
dans le sein, la fureur à la bouche; puis quand, le
matin venu, il prenait, pâle et fatigué, place au con- N
seil d'État, il se plaignait de l'idéologie, toujours
l'idéologie, celte pernicieuse idéologie, et Corvisart
secouait la tête.
Si Cromwell ne pouvait non plus dormir tranquille
et se promenait la nuit avec inquiétude dans Whitehall,
ce n'est pas, comme le croyaient quelques dévots ca-
valiers, parce qu'il était poursuivi par une ombre de
roi toute sanglante; il redoutait tout simplement des
vengeurs en chair et en os et les poignards matériels
de ses ennemis. Aussi portait-il toujours une armure
sous son pourpoint, et il devint de plus en plus défiant,
378 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
et enfin depuis l'instant où parut le pamphlet Tuer
riest pas assassiner Olivier Cromwell ne laissa plus
échapper un sourire-.
Mais si la comparaison entre le protecteur et l'em-
pereur offre peu de ressemblances, la moisson est en
revanche beaucoup plus riche dans le parallèle entre
les fautes des Stuarts et celles des Bourbons, entre les
périodes de restauration dans les deux pays. On dirait
d'une seule et même histoire de fatalité. Nous avons
aussi aujourd'hui la quasi -légitimité de la nouvelle
dynastie, comme jadis en Angleterre. C'est encore au
foyer du jésuitisme qu'on forge, comme autrefois, les
armes sacrées; l'Église hors de laquelle il n'est point
de salut soupire et intrigue tout à fait de même en
faveur de l'enfant du miracle. Il ne manque plus
maintenant au prétendant français que de reparaître,
comme autrefois le prétendant anglais, dans sa patrie!
Eh ! mon Dieu, qu'il vienne ! je lui prédis le sort in-
verse de celui de Saùl; qui cherchait les ânes de son
père et qui trouva une couronne : le jeune Henri vien-
dra en France pour y chercher une couronne et il n'y
trouvera que les ânes de son père.
Les gens qui voyaient ce tableau de Cromwell étaient
surtout fort occupés à rechercher quelles pouvaienl
PE LA FRANGE. 379
être les pensées de ce personnage devant le cadavre
do Charles. L'histoire rapporte deux versions sur cette
scène. D'après l'une, Cromwell se serait fait ouvrir le
cercueil la nuit, à la lueur des flambeaux, et serait
demeuré longtemps en présence de ce spectacle, le
corps immobile et le visage défait comme une statue
muette. Selon l'autre tradition, il ouvrit le cercueil en
plein jour, considéra avec calme le mort, et dit :
« C'est un homme fortement constitué, et il aurait pu
vivre encore longtemps.» Je pense, moi, que Dela-
:-oche avait en vue cette légende plus démocratique.
La figure de son Cromwell n'exprime ni étonne-
ment, ni stupéfaction, ni agitation quelconque dé
l'âme; tout au contraire, le spectateur est remué par
l'aspect du calme effrayant et horrible du visage de
cet homme. Elle nous apparaît, cette figure, ferme et
assurée, brutale comme un fait, puissante sans pa-
thos, à la fois démoniaque et naturelle, merveilleuse-
ment ordinaire, et elle considère son ouvrage comme
un bûcheron qui vient d'abattre un chêne. Il Ta
abattu avec calme le grand chêne qui étendait autre-
fois si fièrement ses branches sur l'Angleterre et sur
l'Ecosse, le chêne royal sous l'ombrage duquel
avaient fleuri tant de belles générations d'hommes ,
380 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
où les sylphes de la poésie avaient dansé leurs rondes
tes pîO gracieuses $ il Ta abattu tranquillement avec
sa hacïib fatale , et l'arbre majestueux est étendu à
terre avec oon feuillage protecteur et sa couronne tout
entière Hache fatale!
Do you not tliink, sir , thut the guillotine is a
great improvement ? (Ne pensez-vous pas, monsieur,
que la guillotine est un grand perfectionnement?)
Telles furent un jour les paroles croassantes par les-
quelles un Anglais, qui se trouvait derrière moi, in-
terrompit les sensations que je viens de décrire et qui
remplissaient si douloureusement mon âme, pendant
que je considérais la blessure du coude Charles Stuart
dans le tableau de Delaroche. Au fait, il l'a peinte avec
un ton sanguin trop cru. Le couvercle du cercueil est
aussi mal dessiné et lui donne Pair d'une boîte à
violon. Dans tout le reste, le tableau est peint avec une
incomparable supériorité. C'est tout ensemble la
finesse de Vandyck et la hardiesse d'ombres de Rem-
brandt : je me suis rappelé surtout les figures républi-
caines que celui-ci a mises dans son grand tableau
historique du corps de garde que j'ai vu dans le
Tiîppenhuis à Amsterdam. v
Le caractère du talent de Delaroche , ainsi que de
DE LA FRANCE. 381
la puis grande partie des peintres ses confrères , se
rapproche surtout de l'école des Pays-Bas; si ce n'est
que la grâce française traite les sujets avec une
légèreté de meilleur goût et que l'élégance nationale
se joue agréablement à la surface. Ainsi j'appellerais
volontiers Delaroche un Néerlandais élégant. Je rap-
porterai peut-être ailleurs les conversations que j'ai
entendues si souvent devant son Cromwell. Aucun
endroit n'était plus favorable à l'observation des sen-
timents populaires et des opinions du jour. Le tableau
était placé dans le grand salon , et tout à côté Ton avait
appendu l'autre admirable chef-d'œuvre de Robert,
qui venait là comme soulagement et comme consola- N
tion. En effet quand la ligure rudement soldatesque de
ce puritain , de ce terrible moissonneur, qui se déta-
chait sur un fond sombre devant cette tête royale
fauchée, ébranlait le spectateur et remuait en lui les
passions politiques, l'âme se sentait tout aussitôt
calmée à l'aspect de ces moissonneurs plus pacifiques
qui , revenant avec leurs gerbes bien plus belles à la
fête des moissons de l'amour et de la paix , s'épa-
nouissaient sous la lumière du ciel le plus éclatant. Si
nous sentons devant l'un de ces tableaux que la grande
lutte des siècles modernes n'est pas finie, que le sol
382 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
tremble encore sous nos pas; si nous entendons encore
le rugissement de la tempête qui menace d'arracher le
monde de ses fondements; si nous y apercevons
l'abîme toujours béant qui engloutit sans se \asser des
torrens de sang, en sorte que la peur affreuse d'une
ruine totale nous saisit, nous voyons sur l'autre avec
quelle solidité calme reste toujours assise la terre ,
avec quel amour elle continue à livrer ses fruits dorés,
môme après avoir été foulée et trépignée aux pieds
par la grande tragédie universelle de Rome avec toute
sa troupe de gladiateurs, d'empereurs, de vices et
d'éléphants. Quand nous avons contemplé sur le pre-
mier tableau cette histoire qui se roule si follement
dans le sang et dans la boue , puis se tient timide-
ment coi, souvent pendant des siècles, pour bondir
de nouveau tout à coup et promener à droite et à
gauche sa fureur, ce que nous nommons l'histoire du
monde , nous voyons sur le second cette autre histoire
bien plus grande, à qui pourtant suffit le théâtre d'un
char attelé de buffles , histoire sans commencement
ni fin, qui se reprend sans cesse, simple comme la
mer , comme le ciel , comme les saisons , une histoirfl
sainte que le poëte raconte et dont on trouve les
archives dans le cœur de tous les hommes, l'histoire
DE LA FRANCE. 383
de l'humanité ! Vraiment c'était chose bienfaisante
e1 salutaire que ce voisinage des tableaux de Robert
et de Delaroche. Que de fois, après avoir longtemps
considéré le Gromwell et sympathisé avec le per-
sonnage au point de croire entendre ses réflexions,
durs monosyllabes grommelés et siffles à regret dans
le caractère de cette prononciation anglaise qui tient
du grondement lointain de la mer et des cris aigus
des mouettes, je me sentis rappelé par une magie
secrète au charme paisible du tableau voisin. Il me
semblait alors entendre cette riante harmonie, la
douce langue de Toscane résonnant sur des lèvres
romaines, et mon âme était calmée et réjouie.
J'entends dire que Delaroche peint maintenant un
pendant à son Gromwell , un Napoléon à Sainte-
Hélène, e',. qu'il a choisi le moment où sir Hudson
Lowe, le bourreau tory, lève le linceul qui recouvre
le cadavre de ce grand représentant de la démocratie.
FIN
Onivo
BIBLIOTHE
Ottaviensis
TABLE
Préface de la nouvelle édition, par M. Henri Julia 1
Péface de l'édition allemande 5
Lettres écrites à la Gazette un'^erselle d'Avgsbourg (1831-
1832) 23
Fragments (1832) LV\
Lettres confidentielles adressées à M. Auguste Lewald,
directeur de la Revue théâtrale de S',uttgard (1838). .. . 236
Sa'.on de 1831 324
Imprimerie D. Bardin et C", à Suint-Germain. v
G
après
Ci-df
de
pour chaque jour de retard.
The Library
Univer^ityv of Ottawa
Date due
For failureto return a book on
or before the las^/date stamped
below there wiiKbe a fine of five
cents, and an extra charge of two
cents for each additional day.
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1992
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0 7 NOV. 1998
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